Société / Culture

Le jour où je n'ai plus su écrire une carte postale

Temps de lecture : 5 min

Les réseaux sociaux n'ont pas eu raison de ce bon vieux rituel touristique.

En France, il s'en vend 75 millions par an. | Jametlene Reskp via Unsplash
En France, il s'en vend 75 millions par an. | Jametlene Reskp via Unsplash

Crète, juin 2019. Je passe des vacances extraordinaires avec Thomas, mon copain. Tous les jours on visite de sites archéologiques, on se balade le long de la plage, on boit des cocktails à la nuit tombée. On profite du soleil crétois, de la nourriture crétoise, des paysages crétois et des Crétois·es tout court, qui sont fort sympathiques. On est heureux. À mi-parcours de cette semaine fantastique, je m'attelle à cette tradition qui m'est chère: la rédaction des cartes postales estivales.

D'aussi loin que je puisse m'en souvenir, j'en ai toujours envoyé à ma famille et à mon entourage proche lorsque j'étais en vacances. Ce qui n'était au début qu'une simple imitation des usages de mes parents s'est transformé, avec le temps, en véritable rituel. Je ne suis pas seule dans ce cas. En France, il se vend 75 millions de cartes postales touristiques chaque année, selon Bernard Bouvet, président de l'Union professionnelle de la carte postale (UPCP). D'ailleurs, 70% d'entre elles sont écrites par des femmes. Comme moi, la plupart des personnes envoient des cartes depuis leurs lieux de villégiature.

Ces missives cartonnées ont même plus de succès que les cartes de vœux. Pour Bernard Bouvet, cet engouement s'explique par leur caractère chaleureux. «Il y a un côté affectif à dire: “Je suis en vacances, je pense à vous.” On existe aux yeux de la personne qui envoie la carte car le nom y est écrit. On aime aussi partager, faire voir l'endroit où on est allé», explique-t-il. C'est pour cela que les cartes sont écrites à 80% pendant la période des vacances.

De la difficulté à écrire

Pour toutes ces raisons, j'aime y consacrer du temps à chaque fois que je fais un séjour à l'étranger. D'abord choisir les cartes puis me poser quelques minutes afin de les rédiger.

«Quelques minutes», c'était sans compter ce fameux jeudi soir à Malia où j'ai promis à Thomas de ne prendre qu'un instant avant le dîner pour les écrire. J'ai commencé par les adresses avant de continuer avec le texte. Là, il m'a fallu un temps inimaginable pour trouver les mots justes, ceux qui exprimaient le mieux ce que je pense de la Crète. Pas si simple, quand on a l'habitude de rédiger des messages rapidement, puis d'en effacer la moitié pour les réécrire.

Pour Laurence Allard, maîtresse de conférences en sciences de la communication, «nous vivons dans une ère du tout effaçable. La carte postale est le contrepoint des modalités d'écriture des réseaux sociaux: c'est un espace de non-correction dans un monde où tout s'efface, se corrige». Je refuse de me laisser aller à des phrases toutes faites du type «il fait beau et chaud», pouvant s'appliquer à presque toutes les destinations l'été. Je cherche au contraire des éléments liés à l'endroit où je me trouve.

Je rature comme une enfant de CP qui apprend à écrire. Où est le bouton effacer?

L'exercice nécessite de réfléchir avant d'écrire. Nous avons tendance à perdre cette habitude depuis l'avènement des téléphones portables. La carte postale, c'est aussi un exercice de concision. L'espace ne laisse que quelques maigres lignes pour transmettre un message.

Le temps passe. Mon estomac me le fait savoir. Je me remets à l'écriture, un peu plus rapidement cette fois, et là… la faute d'orthographe. Je rature comme une enfant de CP qui apprend à écrire. Où est le bouton effacer? Je tâche alors de me concentrer pour écrire les autres cartes et varie les phrases selon la personne à qui elles sont destinées, un petit exercice de style que je m'impose. C'est peut-être pour cela qu'il m'a fallu 1 heure pile pour en noircir huit.

Rien ne se perd, tout se transforme

Le marché de la carte postale touristique se porte plutôt bien. Depuis 2010, les ventes se sont stabilisées, après avoir connu une légère baisse dans les années 2000, d'après Bernard Bouvet de l'UCPC. Aujourd'hui, elles génèrent 38 millions d'euros de chiffre d'affaires, dans un pays où l'on compte sept cartes achetées par habitant·e chaque année. L'arrivée d'internet n'a pas eu un fort impact sur cette tradition. Selon Bernard Bouvet, «ceux qui envoient des cartes en envoient toujours, internet ou pas».

L'objet s'est diversifié avec les années. De nouveaux formats ont émergé, comme le panoramique qui a connu son moment de gloire. C'est au tour de la carte traditionnelle de dimension 10x5 centimètres de revenir à la mode. Si cet usage reste très ancré, selon Bernard Bouvet, c'est parce qu'«en écrivant, les personnes veulent laisser une trace. Cela n'empêche pas d'envoyer des SMS».

«La carte postale est à la fois une image prêt-à-poster et une page blanche, comme les gifs que l'on commente.»
Laurence Allard, maîtresse de conférences en sciences de la communication

Laurence Allard confirme ce propos. «On a tendance à penser que l'ancien remplace toujours le nouveau. Or on peut successivement envoyer des cartes postales et des messages WhatsApp, publier sur Facebook ou Instagram.» La carte postale s'impose alors comme un référent culturel à partir duquel de nouvelles technologies se sont créées. «Les réseaux sociaux la réinventent, explique Laurence Allard. Il ne s'agit pas d'une substitution mais d'une transformation. La correspondance est devenue conversation. Il y a une synchronisation de l'échange.»

Certains éléments des réseaux sociaux sont comparables à ces missives. «La carte postale est une image qui parle pour nous, dont on n'est pas l'auteur. On délègue à d'autres le soin de mettre en scène ce que l'on ressent. C'est un médium qui exprime des sentiments du moment, qui parle à la personne qui l'envoie comme à celle qui va la recevoir. Elle est à la fois une image prêt-à-poster et une page blanche sur laquelle on écrit, tout comme les gifs et les mèmes sont des images toutes faites que l'on commente», poursuit Laurence Allard.

Empreintes

Que l'on envoie des cartes postales ou que l'on écrive des messages, «on crée son chemin d'usage dans une offre de technologies, de formats et de supports», estime Laurence Allard. La nouveauté, c'est que chacun peut inventer son propre moyen de communiquer. Pour la chercheuse, cette «créativité des usages» est liée au contexte de la société actuelle. «L'individuation et la personnalisation sont valorisées. La norme sociale, c'est d'être créatif, de ne pas faire comme tout le monde», explique-t-elle. Cela débouche sur une hybridation entre les différents supports.

Pour ma part, dans un monde où tout va très vite et où l'on est connectés les uns aux autres en permanence, j'apprécie la temporalité de la carte postale. Elle met du temps à arriver, à contre-courant de l'immédiateté qui caractérise nos modes de vie.

Les cartes postales témoignent d'une époque, d'un événement ou d'un contexte particulier.

À la question: «Pourquoi écrire une carte postale alors que tu peux envoyer des photos sur WhatsApp?», je réponds qu'il m'arrive de le faire, en sachant que les photos seront effacées un jour ou l'autre. Personne ne remonte une conversation pour retrouver des photos de voyages reçues longtemps auparavant.

En revanche, tomber sur une vieille carte postale au hasard d'un rangement fait revivre un moment, voire une amitié. L'encre sur le papier n'a rien à voir avec l'écriture formatée des téléphones. Les cartes, comme les lettres, durent dans le temps si elles sont conservées. «Beaucoup de Français les collectionnent», assure Bernard Bouvet. Elles témoignent d'une époque, d'un événement ou d'un contexte particulier. Qui sait, peut-être ai-je vu juste en disant à mes parents sur le ton de la plaisanterie: «Dans deux cents ans, quelqu'un pourrait trouver l'une des cartes postales que j'ai envoyées.»

Muriel Kaiser

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