Société / Culture

L'art d'autoroute, un héritage méprisé à réhabiliter

Temps de lecture : 6 min

Tout le monde connaît ces sculptures, tout le monde les déteste. Elles se sont pourtant intégrées à notre univers quotidien et font désormais partie de notre patrimoine culturel.

Woinic d'Éric Sléziak, A34, aire des Ardennes, commune de Saulces-Monclin. | Julien Lelièvre
Woinic d'Éric Sléziak, A34, aire des Ardennes, commune de Saulces-Monclin. | Julien Lelièvre

Le petit Marcel Pagnol comptait les bastides qui le séparaient de sa maison de campagne de La Treille, lorsqu'il empruntait avec ses parents le raccourci qui les menait sur le chemin des vacances et leur faisait gagner deux heures.

À la fin des années 1980, lorsque nous faisions avec ma sœur, dans la voiture familiale, le trajet entre Marseille et les Alpes-de-Haute-Provence, trois œuvres d'art autoroutier jalonnaient l'avancée de notre périple de deux heures, dont au moins une et demie sur autoroute –ce qui, pour un enfant, paraissait long.

Sur l'A8, en périphérie d'Aix, il y avait tout d'abord le Signal en V de Vasarely.

Signal en V (1975), Victor Vasarely. | Julien Lelièvre

Puis, sur l'A51 qui montait vers Digne-les-Bains, on dépassait un élégant Cristal des Alpes (1986), sculpture de Georges Saulterre, dont j'ai appris qu'il était le Rodin de l'art d'autoroute: il a livré cinq œuvres au réseau français au cours de sa carrière.

Mais c'est une œuvre plus monumentale encore, Les Campaniles de Marc Givry (1990), qui tenait lieu de frontière et marquait le basculement aussi soudain qu'attendu au pays des vacances, parce que ses cinq tours surmontées de miroirs étaient situées au niveau d'une aire d'autoroute proche de Manosque.

Gravé dans nos souvenirs

Le photographe et graphiste Julien Lelièvre, qui a parcouru les milliers de kilomètres du réseau autoroutier français de 2009 à 2016 pour retrouver soixante-et-onze œuvres monumentales, m'a raconté que chaque Français·e parti·e en vacances enfant entre les années 1970 et les années 2000 garde le souvenir d'une sculpture d'autoroute qui lui est chère.

De son périple le long des voies à chaussées séparées est né un livre de photographies, Art d'autoroute, paru au début de l'été 2019 chez Building Books).

«Ce qui m'a intéressé dès le départ avec ce projet, c'est qu'il parle à tout le monde, alors que les sujets liés à l'art contemporain concernent généralement 200 personnes, avance Julien Lelièvre. Dès que j'ai évoqué un projet de photographier les œuvres d'art d'autoroute autour de moi, chacun m'a fait sa petite liste d'œuvres préférées. Je me suis rendu compte que c'était un sujet généreux, qui n'allait pas rester dans une micro-niche, parce qu'il était connecté aux souvenirs de chacun: aux vacances, à la maison de campagne, au départ au ski…»

Dans un entretien réalisé par Émilie Laystary à la fin de l'ouvrage, le photographe ajoute: «Je suis toujours ravi quand quelqu'un me dit: “Je me rappelle cette sculpture, c'était une heure avant d'arriver à notre maison de campagne.” C'est assez rare qu'une œuvre d'art se rapporte autant à une expérience personnelle, différente de celle qu'offrent les musées.»

Du non-lieu au lieu

En 1992, Marc Augé publiait un essai devenu culte sur les lieux de la modernité, Non-lieux. Par ce néologisme, l'ethnologue entendait désigner des lieux nouveaux pour lesquels l'anthropologie traditionnelle n'offre aucun point de repère: aéroports, supermarchés, chaînes hôtelières, mais aussi autoroutes et autres couloirs de circulation à grande vitesse (TGV, couloir aérien) dans lesquels l'être humain n'a rien à faire et se sent ontologiquement mal à l'aise.

Dans son texte, Marc Augé identifiait à cette occasion le grand paradoxe de l'autoroute, qui de tous les non-lieux est probablement le moins appropriable: «Le parcours autoroutier […] évite, par nécessité fonctionnelle, tous les hauts lieux dont il nous rapproche; mais il les commente […]

Parc naturel, chapelle du XVe siècle, musée de la céramique sont autant de destinations que nous contournons en prenant l'autoroute, et dont nous nous contentons d'admirer le nom inscrit sur des panneaux à fond marron qui en proposent une représentation stylisée.

L'art d'autoroute est là pour tenter de combler cette frustration, avec des œuvres qui dialoguent avec le patrimoine et en produisent une version à la fois monumentale et cartoonesque.

Souvent, «l'art autoroutier sert de témoin à un patrimoine régional que le voyageur a tendance à omettre sur un trajet semblable des kilomètres durant», note la critique d'art Camille Bardin, qui signe l'un des textes du recueil Art d'autoroute. C'est le cas par exemple des Flèches des cathédrales (1989) de Georges Saulterre –toujours lui–, un hommage à la cathédrale de Chartres.

Les flèches des cathédrales (1989), Georges Saulterre. | Georges Saulterre via Wikimedia Commons

Pour la philosophe Joëlle Zask, qui apporte également une contribution théorique à l'ouvrage, «la conversion d'un non-lieu en lieu (lieu de mémoire, de localisation, lieu de repos, lieu d'histoire)» est précisément la raison d'être de cet art autoroutier. «L'intérêt des sculptures en bord d'autoroute est de convertir ces non-lieux en lieux. Pour les usagers, elles sont des marqueurs qui signalent une position précise dans le monde qu'ils traversent», précise-t-elle.

1% artistique de bords de route

D'après les spécialistes, les œuvres d'art d'autoroute réunissent des influences diverses, du symbolisme futuriste au kitsch de rond-point, et ne constituent pas un courant unifié. «Je les vois comme un corpus indivisible: elles représentent la diversité de l'expression artistique des années 1970-1990», écrit Julien Lelièvre.

L'art d'autoroute est le bébé du 1% artistique, une procédure qui prévoit que tout édifice public doit consacrer 1% de son budget à la réalisation d'une œuvre d'art –dans le cas des autoroutes, le dispositif étendu dans les années 1980 a été arrondi à 1‰, tant le kilomètre de ruban d'autoroute coûte cher[1].

De nombreuses zones d'ombre subsistent néanmoins quant aux conditions de réalisation de chacune de ces œuvres, relève Julien Lelièvre: «Même après avoir mis le nez dedans pendant dix ans, il reste beaucoup de questions auxquelles je n'ai aucune réponse. Les gens qui étaient responsables des appels d'offres ne sont plus là, et je n'arrive toujours pas à comprendre comment ils ont choisi certains emplacements: par exemple, il y en a beaucoup dans le sud de la France, très peu dans le Massif central.»

La twittosphère d'autoroute, un univers insoupçonné: saviez-vous que la rocade de Bordeaux était active sur Twitter? Que le tunnel duplex de l'A86 dialoguait parfois avec l'A10?

Ce mystère de l'art autoroutier est une conséquence du désintérêt qu'il suscite chez les professionnel·les de l'art, auprès du grand public et même au sein des sociétés d'autoroute.

À la question naïve de savoir si celles-ci, après une année marquée par les dégradations des «gilets jaunes» et le débat sur une possible privatisation des routes nationales, ne trouvaient pas dans l'art d'autoroute un axe de communication pour une fois sympathique auquel s'associer, le photographe m'a répondu que la plupart d'entre elles ne s'intéressaient que très peu à la valorisation de leur patrimoine culturel.

Pour son projet, Julien Lelièvre a d'ailleurs travaillé en totale indépendance par rapport à leurs services de communication, réalisant toutes les prises de vue, parfois périlleuses, sans filet.

C'est grâce à une liste envoyée par un adepte du forum des passionné·es d'infrastructures routières, regroupé·es sur le site collaboratif WikiSara, que l'artiste a pu réaliser un inventaire des œuvres d'art encore présentes sur le réseau –car, oui, certaines ont été dérobées.

Enfants de Nirvana et de WikiSara

S'il ne constitue pas un mouvement artistique à proprement parler, l'art d'autoroute a connu son âge d'or: l'essentiel des œuvres ont été érigées dans les années 1980 et 1990, de sorte que Julien Lelièvre, né en 1979, ou l'auteur de cet article, né en 1980, sont membres d'une génération Art d'autoroute, enfants de Nirvana et de WikiSara.

Le bon accueil fait au projet de Julien Lelièvre est sans doute le signe que notre regard évolue sur les vestiges d'une période désormais révolue. Le territoire français est pour l'essentiel raccordé à la grande vitesse routière, les trajets automobiles n'expriment plus l'aventure et sont plutôt devenus synonymes d'ennui et de pollution.

Selon Éric Tabuchi, autre arpenteur des paysages français contemporains, qui signe la préface d'Art d'autoroute, «le temps des autoroutes et de l'art qui va avec est démodé: les réseaux sont désormais transnationaux ou globaux et nos automobiles des TGV ou des Airbus […]. Le réseau autoroutier, avec son langage artistique discutable c'est possible, rejoindra d'ici peu le Grand Musée français […]

Le Soleil de Langres (1983), Louis Leygues. | Julien Lelièvre

Une réflexion qui inspire au photographe ce commentaire prophétique: «À l'ère du loisir généralisé, on viendra de loin visiter nos aires de repos, découvrir la qualité du génie civil à la française, admirer l'audace d'œuvres habilement mises en valeur dans des environnements parfaitement sécurisés […]

En somme, on inscrira l'autoroute et les œuvres qui ornent ses abords au patrimoine culturel français. Julien Lelièvre inaugure cette nouvelle ère avec son livre, qui propose judicieusement des itinéraires autoroutiers le long desquels admirer les traces d'une poésie des non-lieux qui a gagné en charme vintage ce qu'elle a perdu de modernité.

Art d'autoroute

de Julien Lelièvre

Textes d'Éric Tabuchi, Joëlle Zask, Camille Bardin, Émilie Laystary

Éditions Building Books

216 pages, 160 images couleur

Prix: 39 euros

1 — Il est clair que cette constatation devrait inspirer un spin-off des Particules élémentaires de Michel Houellebecq tourné par Netflix, dans lequel un haut fonctionnaire du ministère des Transports, au début des années 1990, aurait la responsabilité de monter une commission artistique en vue de sélectionner l'artiste d'autoroute qui ornerait le contournement de Romans-sur-Isère. Retourner à l'article

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