Société

Taylor Swift, Beyoncé et leurs régimes, le poids des apparences

Temps de lecture : 6 min

Les récentes révélations des deux chanteuses américaines sur leur relation à leur corps me font douter et m'attristent profondément.

Taylor Swift lors du festival SummerStage à New York, le 22 août 2019, et Beyoncé aux Grammy Awards à Los Angeles, le 12 février 2017. | Dia Dipasupil / Getty Images for ABA / AFP - Christopher Polk / Getty Images for NARAS / AFP
Taylor Swift lors du festival SummerStage à New York, le 22 août 2019, et Beyoncé aux Grammy Awards à Los Angeles, le 12 février 2017. | Dia Dipasupil / Getty Images for ABA / AFP - Christopher Polk / Getty Images for NARAS / AFP

En 2003, après un passage à New York pour un cours de chant, une Taylor Swift de 13 ans a écrit dans son journal intime qu'elle et sa maman étaient passées chez son «glacier PRÉFÉRÉ», Tasti D-Lite, véritable institution de la ville.

Taylor s'était réjouie que Tasti D propose «du yaourt glacé kasher, sans cholestérol, extrêmement savoureux, un rêve et pour seulement 40 calories» –des qualités qui ne parlent que trop à beaucoup des New-Yorkais·es qui surveillent leur alimentation. «Franchement, que demander de plus?», ajoutait la jeune chanteuse.

En lisant cela, mon cœur s'est un petit peu brisé pour Taylor Swift et pour toutes les filles qui ont eu 13 ans. C'est à peu près à cet âge-là que je me suis mise à compter les calories, moi aussi. Mais bon, Taylor Swift est passée maître dans l'art de manipuler sa propre image. En faisant preuve de compassion, est-ce que je n'étais pas en train de faire exactement ce qu'elle voulait?

Promesse d'intimité

Ce souvenir de passage à Tasti D est extrait d'un livret exclusif accompagnant certaines éditions de luxe du dernier album de Taylor Swift, Lover.

Jusqu'à présent, chaque nouvel album de l'artiste était vendu avec un livret contenant les paroles et parsemé de messages secrets, reconnaissables aux majuscules donnant des indices sur le sens caché de la chanson ou sur la personne (comprendre: l'ex-petit ami) dont elle parlait vraiment.

Si Taylor Swift a cessé de glisser des messages codés à l'intérieur de la jaquette, les extraits publiés de son journal intime montrent qu'elle n'a rien perdu de son penchant pour les suppléments.

Les éditions de luxe, uniquement vendues dans les magasins Target, contiennent un livret décliné en quatre versions différentes, dotées de reproductions d'extraits supposément authentiques de son journal intime, qu'elle a tenu entre 13 et 27 ans.

Quel meilleur moyen de justifier ce qui ressemble limite à une arnaque (les fans vont débourser davantage pour obtenir cette version de l'album, voire l'acheter en plusieurs exemplaires afin d'avoir l'ensemble de la collection) que la promesse de dévoiler une telle intimité?

Difficile de décider de la bonne dose de cynisme à démontrer à l'endroit de ce journal intime. Prenons un autre extrait de ce même journal de 2003, qui m'a rendue triste pour la petite Taylor, puis soupçonneuse envers la Taylor d'aujourd'hui: «Les garçons du collège ne méritent vraiment pas qu'on s'y intéresse. Ils ne veulent qu'une seule chose, et je crois que tu sais très bien quoi.»

Encore une fois, Taylor Swift avait 13 ans lorsqu'elle a écrit ça, et elle semblait déjà mariner joyeusement dans la culture du viol et de celle du régime (dans la mesure où la seconde existe séparément de la première), avant même le lycée.

Plus tard, à 16 ans, Swift note: «Demain je n'ai pas cours, je vais déjeuner avec Abigail. Oh, et je suis de nouveau au régime. Pendant les vacances, je n'ai pas fait attention à ce que je mangeais et c'est dingue à quelle vitesse je peux prendre ou perdre du poids... C'est dément. Donc là, il faut que j'en perde.»

Habile gestionnaire

D'un côté, je ne peux pas nier qu'il s'agisse là d'une représentation fidèle de l'adolescence des filles aux États-Unis. De l'autre, je me demande ce que Taylor Swift, en habile gestionnaire de sa marque, est vraiment en train de faire lorsqu'elle choisit de révéler ces instants de vie.

Je ne veux pas dire que ces extraits sont faux (on ne sait jamais, ceci dit), mais qu'ils ont sans doute été soigneusement édités pour révéler exactement ce que Taylor Swift comptait divulguer. Pour une raison ou pour une autre, ce qu'elle veut dévoiler aujourd'hui, c'est qu'elle aussi lutte avec son apparence –ou qu'en tout cas, elle a lutté autrefois.

Comme le souligne le New York Times, si son image corporelle n'a jamais vraiment été un thème de premier plan pour Taylor Swift, il s'agit d'un domaine dans lequel elle s'est doucement aventurée ces derniers temps.

En mars 2019, elle a déclaré dans Elle: «J'ai appris à arrêter de détester chaque centimètre de gras de mon corps. J'ai beaucoup travaillé pour reformater mon cerveau et le convaincre que quelques kilos supplémentaires, ça voulait dire des courbes, des cheveux plus brillants et davantage d'énergie.»

De ce «nouveau discours» de la chanteuse, un journaliste culture du Times avançait: «C'est le genre de chose que j'imagine contribuer vraiment à la connecter aux fans, qui sinon peuvent avoir l'impression de savoir tout ce qu'il y a à savoir sur son personnage.»

Taylor Swift aux MTV Video Music Awards, le 26 août 2019 à Newark, dans le New Jersey. | Astrid Stawiarz / Getty Images for MTV / AFP

D'accord, partager des préoccupations autour du physique permet à chacun·e de s'identifier extrêmement facilement, mais qu'y a-t-il vraiment à gagner là-dedans, au juste?

Le complexe industrialo-diététique est tellement farci de contradictions que j'ai le plus grand mal à me trouver une posture cohérente sur le sujet.

Je sais que c'est mauvais pour les femmes de penser constamment à leur apparence et de faire des régimes. J'ai aussi compris que c'était bien que les célébrités révèlent qu'elles aussi le faisaient, parce que cela normalise le phénomène.

Mais est-ce une si bonne chose que ces vedettes consacrent une partie du temps où elles sont sous les projecteurs à être obsédées par leur physique de façon malsaine, alors qu'elles pourraient plutôt s'adonner à leur art? Ou bien est-ce exagéré de qualifier de «malsains» les bons vieux régimes? Parfois, les gens veulent seulement perdre quelques kilos; est-il vraiment indispensable d'en faire une pathologie?

«Immense réussite»

Il pourrait s'avérer utile de comparer les révélations alimentaires de Taylor Swift avec un autre moment récent de confidences corporelles, qui me laisse tout aussi perplexe.

Dans Homecoming, le documentaire de Beyoncé sur sa performance de 2018 au festival Coachella, la star s'inflige un régime draconien pour perdre les kilos pris pendant sa grossesse et finit par s'extasier d'avoir retrouvé sa silhouette.

«Pour atteindre mon objectif, j'ai arrêté le pain, les féculents, le sucre, les produits laitiers, la viande, le poisson et l'alcool. Et j'ai faim», raconte Beyoncé dans le documentaire, qui la montre en train de reprendre des répétitions éprouvantes après avoir fait une pause pour accoucher de ses jumeaux.

Quand la star découvre qu'elle rentre enfin dans un vieux costume d'avant sa grossesse, elle explose de joie: «OK, c'est vraiment une immense réussite, parce que je ne pensais pas que j'arriverais un jour à re-rentrer dans mon vieux costume. [...] Une immense, immense, immense réussite.»

Cette étape est presque montrée sous un angle féministe: après une grossesse difficile, Beyoncé veut seulement se sentir de nouveau bien dans son corps. C'est compréhensible, étant donné qu'elle est sur le point d'être en tête d'affiche d'un spectacle qui demande une incroyable endurance physique, mais cela m'a attristée.

Je n'ai pas envie que Beyoncé, une femme qui a réussi à accomplir tellement de choses que l'on n'a même plus besoin de les énumérer, considère que perdre du poids est une «immense, immense, immense réussite» méritant quasiment d'être mise sur le même plan que son travail de chanteuse, de musicienne, de directrice musicale et que sa vision créative et politique.

Il me semble tragique que l'une des artistes les plus talentueuses de sa génération consacre autant d'espace de cerveau disponible à un régime et que même Beyoncé semble soumise à la pression de présenter un corps de dimensions acceptables aux yeux du monde.

Seulement, revoilà le revers de la médaille: le monde éprouverait-il la même vénération pour son travail si elle n'arborait pas ces mensurations enviables? Si elle se sent mieux comme ça, qui suis-je pour critiquer Beyoncé? Peut-être devrions-nous reconnaître que garder ce genre de silhouette, c'est vraiment du boulot? Comment faire la part des choses quand on sait que pour rester au niveau de difficulté de ses propres chorégraphies, Beyoncé doit rester une athlète de classe mondiale?

D'un autre côté, si tout cela ne visait qu'à être assez en forme pour réussir Beychella, pourquoi a-t-elle utilisé les mêmes images pour vendre un programme pour maigrir?

Moyens faciles d'identification

Vu le talent de Taylor Swift et de Beyoncé dans l'art de gérer leur personnage, je pourrais postuler que ces deux révélations autour de problèmes d'apparence sont sans doute plus calculées qu'elles n'en ont l'air.

Je pourrais analyser à quel point la confession de Taylor Swift, plus particulièrement, semble timorée et prudente, fidèle à son habitude d'entrer dans les débats politiques avec un train de retard.

Mais la vérité, c'est que les luttes de ces deux stars me démoralisent. Je crois que ce qui m'embête vraiment, c'est que les problèmes de silhouette soient devenus des moyens faciles d'identification entre les vedettes et leurs fans.

Je ne veux pas que l'on se serve de la culture du régime pour me vendre encore plus de culture du régime.

Je me sens tellement remontée contre ce système qui dit à la fois aux femmes d'être minces et d'être heureuses quel que soit leur poids, et en même temps que ce n'est pas grave de se sentir vulnérable à cause de sa silhouette, que je ne sais pas quoi déplorer le plus: Taylor Swift adolescente qui n'aime pas son corps ou Taylor Swift adulte qui a compris que ça la rendait plus proche des gens –et donc plus bankable– de le raconter.

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