Culture

«Diabolique» de L'Épée raconte les sixties qui n'ont jamais existé

Temps de lecture : 5 min

La réunion d'Emmanuelle Seigner, Anton Newcombe et The Limiñanas sonne comme un kiff rock à la fois savant et nonchalant. Pas de nostalgie dans ce premier album, juste de la cohésion.

Les membres de L'Épée dans le clip de «The Last Picture Show». | Capture écran via YouTube
Les membres de L'Épée dans le clip de «The Last Picture Show». | Capture écran via YouTube

Il paraît que Gossip Girl a marqué son époque. Très bien. Ça ne nous rendra pas fans pour autant. Cependant, il faut reconnaître une chose à la série, et la remercier pour cela: sans elle, pas d'album de L'Épée.

Si le nouveau groupe composé de Marie et Lionel de The Limiñanas, de l'actrice Emmanuelle Seigner et du leader des Brian Jonestown Massacre Anton Newcombe a vu le jour, c'est grâce au programme pour ados.

«J'ai une fille qui aime beaucoup Gossip Girl, raconte l'actrice française, un brin amusée. À un moment donné, quand le personnage de Serena fait une overdose, la chanson Down Underground de The Limiñanas retentit. Ça m'a tout de suite accroché.» Mais assez parlé potins.

«Pas de la vieille musique»

À la base, il devait s'agir du nouvel album d'Emmanuelle Seigner, sur lequel The Limiñanas devaient travailler, avant de refiler le bébé à Anton Newcombe, basé à Berlin, pour le mixage. «Il s'est tellement investi dans le disque que quand il a proposé d'en faire l'album d'un groupe, tout le monde a pensé que c'était une super idée», raconte Lionel.

L'Épée est créée, et avec lui ce son sixties massif, survolé par la voix un peu offbeat de l'actrice, qui a décidément un certain talent pour faire sonner la langue française de manière langoureuse et nonchalante, et la langue anglaise avec un accent assumé, presque exagéré. On retrouve la lourdeur de The Limiñanas, les distorsions barrées de Newcombe, aussi.

«Je ne voulais pas d'un album lisse, ajoute Emmanuelle Seigner. Bon, avec eux, il y avait peu de risques que ça arrive. Il fallait quelque chose de rugueux, d'assez dark, mais en même temps de festif. Il y a tout ça dans cet album.» Elle a raison.

L'interview a lieu dans un vieux studio du XVIIIe arrondissement parisien, le CBE, au milieu des orgues Hammond, des Wurlitzer, de vieux micros qui coûtent deux bras et de photos des plus grands chanteurs français y ayant enregistré. Un lieu rétro bien choisi par la maison de disques, collant à l'univers de l'Épée. Mais attention: «On ne fait pas de la vieille musique, assène Emmanuelle Seigner. On s'inspire d'une époque, mais on ne la reproduit pas.»

De son côté, Anton Newcombe, ancien enfant terrible du rock alternatif américain, depuis assagi, écoute calmement ces histoires de Gossip Girl et de vieux matos d'enregistrement.

Avec lui, il faut parler de musique, et pourquoi pas de musique française: «J'aime tout ce qui est bon. Un jour, j'ai vu quelqu'un poster sur Twitter une chanson de Johnny Hallyday qui reprenait du Ray Charles. Le guitariste était tellement cool... Ça date du début des sixties. Les Américains qui disent que les Français sont passés à côté du rock'n'roll n'ont jamais vu cette vidéo. Quand il arrive au solo et que Johnny hurle… Whoah! Pour moi, le moment où la musique française rock est devenue intéressante, c'est quand Antoine a commencé à parler de liberté dans ses textes, de toute cette ambiance. Ils avaient trouvé leur spécificité. Tout ce qui est venu après était une synthèse des univers blanc et noir, et la France a eu son mot à dire là-dedans, avec son identité musicale, bien sûr.»

«Une liberté absolue»

Voilà l'autre genèse de l'Épée: les yéyés. Une étiquette qui a d'ailleurs été très souvent plaquée sur le front de The Limiñanas, jusqu'à ce que ses deux membres en aient ras-le-bol.

Pourtant, comme il existe le bon et le mauvais chasseur, il y a le bon et le mauvais yéyé. Impossible pour les quatre artistes de masquer leur intérêt pour la première catégorie –avec un son pas trop téléphoné, pas trop propre, dans une tout autre esthétique que celle des premiers albums d'Emmanuelle Seigner.

«Ça n'est pas que je n'en suis pas contente, ce sont de beaux albums, mais j'étais en recherche, avance-t-elle. J'ai toujours eu envie de faire de la musique, c'est un rêve que j'ai réalisé tard et ça prend du temps de trouver chaussure à son pied. J'ai fait un album qui était beaucoup trop lisse, puis un qui ne correspondait pas exactement à ce que je voulais. Mais la vie est faite de rencontres, ça ne se fait pas à travers les maisons de disques. C'est le désir et le hasard qui font les choses.»

En mai 2019, L'Épée sortait l'EP Dreams, du nom du single qui le portait et qui figure désormais sur ce premier album, intitulé Diabolique. Le début d'une source de liberté artistique totale pour Anton Newcombe: «C'est une liberté absolue parce que je n'ai pas à m'occuper d'eux ou à leur dire ce qu'ils doivent faire. Il n'y a pas cet obstacle. Ils ont créé le squelette, ils y ont même ajouté des muscles et de la peau. Mais il fallait encore l'habiller, mettre des vêtements, des bracelets, des lunettes de soleil à cette musique. J'ai fait une promesse à Emmanuelle. Je lui ai dit: “Je pense à des choses que tu ne comprendras pas, je vais prendre des décisions et tu n'auras aucune idée du pourquoi ou du comment parce que tu n'as pas la technique ou les connaissances. Mais jamais je ne te mépriserai, jamais je ne te dénigrerai. Je ne ferai jamais ça.” C'est juste une réalité. Il y a quelqu'un qui fait de la musique depuis des années, qui enregistre, qui joue, et quelqu'un qui chante. Ce sont deux mondes différents.»

«Une forme de transe»

Une fois les choses clairement dites et le cadre posé, reste à constituer l'album. Bertrand Belin est appelé en renfort à l'écriture; il signe notamment «Lou», «On dansait avec elle» et «Grande» –parmi les meilleurs textes de l'album, soyons honnêtes.

Au détour d'une précédente interview, Anton Newcombe a qualifié l'auteur-compositeur-interprète de «Nick Cave blanc»: «[rires] Oui, j'ai dit cela, mais ça n'est pas une image figée. Parfois, quand tu es au théâtre, tu oublies que tu es assis près des acteurs, tu te concentres sur les détails, les interactions… Tu oublies que les histoires que Shakespeare raconte datent du XVIe siècle. Je crois que Bertrand Belin et Nick Cave partagent ce talent, cette faculté de faire oublier ton environnement. La voix, les histoires, les chansons… Il y a des similitudes.» Avec Belin, la naïveté des yéyés se dérobe pour laisser place à une profondeur des textes certes peu calculée, mais bien prégnante.

Ce qui plaît dans cet album, et dans les albums de The Limiñanas, c'est cette capacité à faire tourner un seul accord en boucle et à poser par-dessus des variations de basse empruntées au Gainsbourg de la fin des sixties ou à Peter Hook, des variations de chant –une recette qui permet une forme de transe et un travail sur la répétition.

Lionel s'épanche sur le sujet: «Dans l'histoire de The Limiñanas, il doit y avoir deux chansons avec un refrain, où on change la grille d'accords, et c'est probablement des reprises. Il y a une forme de transe, des drones, comme dans les musiques indiennes ou d'Afrique du Nord. On s'est retrouvés là-dessus, Anton a même simplifié certaines grilles.»

Diabolique est un travail d'équipe, un vrai, où chaque artiste parvient à cerner son rôle. Les alchimies sont souvent difficiles à trouver entre musicien·nes expérimenté·es. Pas de cela ici: aucun chichi, juste une musique faite en bonne entente. Et ça s'entend.

Brice Miclet Journaliste

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