Culture

Peter Lindbergh, et l'homme créa le top model

Temps de lecture : 4 min

L'un des plus grands photographes de mode vient de disparaître à 74 ans. Simplicité et beauté sans fard caractérisent ses clichés, qui ont participé à l'avènement de la starification des mannequins.

«Ce n'est pas parce que les mannequins ne rient pas qu'elles sont tristes. Un visage mélancolique est plus expressif qu'un visage qui rit», déclarait le photographe en 2017. Le photographe en 2015 et la couverture de l'édition britannique du Vogue de septembre 2019. | Fanzineredwiki via Wikipeida - Peter Lindbergh / Kensington Palace / AFP
«Ce n'est pas parce que les mannequins ne rient pas qu'elles sont tristes. Un visage mélancolique est plus expressif qu'un visage qui rit», déclarait le photographe en 2017. Le photographe en 2015 et la couverture de l'édition britannique du Vogue de septembre 2019. | Fanzineredwiki via Wikipeida - Peter Lindbergh / Kensington Palace / AFP

Né en Pologne dans une ville annexée par l'Allemagne, Peter Brodbeck de son nom de naissance a grandi à Duisbourg. Il fait des études à l'Académie des arts de Berlin et choisit ensuite la photographie. Ses clichés sont notamment publiés dans Stern. Il s'installe à Paris à la fin des années 1970.

Au début des années 1980, il fait une rencontre marquante, celle de Rei Kawakubo. Le lancement de sa marque, Comme des garçons, à Paris en 1981 a profondément bouleversé le paysage de la mode.

Photo @ilkerakyl @wwd #50years

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Pendant des années, Peter Lindbergh va photographier les modèles singuliers de la maison japonaise avec simplicité et poésie. Du photographe, Rei Kawakubo disait: «Ce qu'il y a de fort dans le travail de Peter, c'est l'humanité inhérente à ses photographies. Ce que l'on remarque, ce ne sont pas seulement les mannequins et les vêtements mais la force des personnes elles-mêmes.»

«Humanité», c'est sans doute le mot clé qui signe le travail de l'artiste. Qu'il photographie des top models ou des actrices célèbres, c'est le point commun que l'on retrouve dans tous ses clichés: simplicité, vérité. À l'intérieur de son cadre, le vécu n'est pas masqué. Sa production a toujours privilégié le noir et blanc. Sa manière de mettre les femmes en valeur consiste à les dénuer d'artifice, à peu les maquiller et à ne pas abuser des brushing.

«Certificat de naissance des top»

L'année 1988 marque un tournant dans sa carrière. Il part à Los Angeles avec des mannequins qu'il a choisies et qui n'ont pas encore la notoriété dont elles bénéficieront quelques années plus tard. Estelle Lefébure, Karen Alexander, Rachel William, Linda Evangelista, Tatjana Patitz et Christy Turlington. Il réalise une série de photos spontanées au bord de la mer en habillant les modèles d'une simple chemise blanche.

Les clichés sont refusés par le Vogue américain qui privilégie à l'époque des images plus sophistiquées destinées à mettre les vêtements en valeur de façon explicite. L'une des photos, «White Shirts», figure parmi ses réalisations les plus célèbres. Un changement de rédactrice en chef du magazine qui marque le la de la mode outre-Atlantique donnera finalement à Peter Lindbergh l'opportunité d'imposer son style personnel. Sa carrière est lancée. Il réussira le tour de force de rester fidèle à ses principes, à ses choix et à sa signature.

En 1990, pour répondre à la demande du Vogue britannique qui désire montrer le visage de la décennie, le photographe choisit cinq mannequins: Naomi Campbell, Linda Evangelista, Tatjana Patitz, Christy Turlington et Cindy Crawford. La couverture est devenue mythique. Son créateur la qualifiera plus tard de «certificat de naissance des top models».

Quant à ce choix de mannequins, il inspirera le chanteur George Michael qui les réunira pour son clip «Freedom» réalisé par David Fincher.

Giacometti et Greta Thunberg

Peter Lindbergh a réussi à poursuivre avec succès sa carrière dans un monde où parfois la rude loi des annonceurs dame le pion à la créativité. Farouche opposant à l'escalade des retouches, il voyait ces clichés trafiqués comme des objets venu de Mars avec des femmes transformées en robots. Son œuvre est toujours restée proche d'un réel non travesti d'où affleure la beauté. Quand on lui parlait de la mélancolie inhérente à ses clichés, il expliquait: «Ce n'est pas parce que les mannequins ne rient pas qu'elles sont tristes. Ce sentiment donne une force. Un visage mélancolique est plus expressif qu'un visage qui rit.»

Seul photographe a avoir réalisé le calendrier Pirelli trois fois, il sélectionne des comédiennes pour l'édition 2017. «L'idée était de choisir des femmes actrices que je connaissais depuis longtemps. Pour ce projet, j'allais les photographier dans leur meilleur rôle: elles-mêmes. Je leur ai dit de venir comme elles étaient, ni plus ni moins. Pour moi, la seule raison de faire un portrait est de développer une vraie relation.» Nicole Kidman, Jessica Chastain, Helen Mirren, etc., se sont prêtées au jeu de la non-retouche. Le résultat fut surprenant et osé, surtout pour un calendrier souvent glamour et sexy.

Greta Thunberg fait partie des derniers portraits réalisés par l'artiste pour l'édition de septembre du Vogue britannique.

L'une de ses dernières expositions eut lieu cette année à Paris à la Fondation Giacometti. Joliment intitulée «Saisir l'invisible», ce fut l'occasion d'une magnifique rencontre entre l'œuvre du sculpteur disparu et le photographe découvrant son travail dans un lieu atypique. Peter Lindbergh a immortalisé des œuvres et a choisi de les mettre en scène avec leurs parallèles, des photos de mannequins dans la même pose que les originaux dessinés par Giacometti. Le dialogue entre deux œuvres fut magnifique.

Peter Lindbergh a disparu. Demeurent ses photos où, même avec les femmes les plus sublimes, un supplément d'âme exhale des visages et traverse le regard. C'est ce qui manque sans doute le plus cruellement à la photo de mode aujourd'hui.

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