Parents & enfants / Société

Raconter à son enfant sa conception, ce n'est pas juste parler de sexe

Temps de lecture : 9 min

Décrire à sa progéniture les circonstances dans lesquelles elle a été conçue, c'est faire allusion à son activité sexuelle. Mais le message parental est loin de se résumer à cet acte f(éc)ondateur.

«C'est pendant ces vacances-là que tu as été conçue.» | sarandy westfall via Unsplash
«C'est pendant ces vacances-là que tu as été conçue.» | sarandy westfall via Unsplash

«Je devais avoir une dizaine d'années, mes parents passaient une soirée avec des amis, quand, à table, devant moi, ils ont raconté que j'avais été conçu le soir de la Sainte-Catherine. Et ma mère a dit, avec un sourire entendu, que mon père lui avait fait sa fête. Je me souviendrai toujours de l'expression –il a suffi d'une fois–, se remémore avec un reste d'embarras Romain*, 35 ans, prof de mathématiques, dont la mère s'appelle, on l'aura deviné, Catherine. Les amis qui étaient là ont ri et on est passé à autre chose.»

En revanche, le petit garçon très sérieux, toujours à l'écoute des conversations des adultes et qui savait «dans les grandes lignes» comment on faisait les enfants a tiqué davantage et s'est dit intérieurement «Mais pourquoi parlent-ils de ça devant moi?». Il est allé corroborer la date ensuite: le 25 novembre 1983 tombait bien, à quelques jours près, neuf mois avant sa naissance.

Même si ce récit a suscité sa curiosité et s'il a voulu en vérifier la véracité, cet épisode fait partie des moments de gêne de l'enfance de Romain: «Ça ne m'était pas adressé mais j'étais vraiment à table avec eux, ils ne pouvaient pas ignorer que j'étais là et assimilais tout ce qui était dit. Ils ne se sont pas dit qu'il y avait des oreilles chastes et que l'enfant en question allait ensuite cogiter. On le sait tous que, pour la plupart, papa et maman ont fait des trucs pour qu'on naisse mais il n'y a pas besoin d'en parler. Je préfère ça que d'avoir surpris mes parents, du coup je n'ai pas d'image imprimée sur ma rétine, mais même ça c'était déjà trop.»

Pourtant, si cette histoire de conception vient briser le tabou de la sexualité des parents et peut, en cela, potentiellement provoquer une sensation de malaise chez l'enfant, elle comporte souvent un message plus large que les rejetons issus de cette union charnelle peuvent entendre, et qui peut même leur être nécessaire.

Partager le bon mot

Bien sûr, à partir de cette anecdote, Romain s'est retrouvé à méditer, plus tard, sur la fréquence des rapports de ses parents. «Leur vie sexuelle était-elle si clairsemée pour qu'ils connaissent la date aussi précisément? Je m'en foutais et ne voulais pas avoir de réponse mais inconsciemment je me suis mis à réfléchir à “Est-ce que mes parents baisaient beaucoup?”» Idem pour Thibaut, 29 ans, analyste économique, qui connaît lui aussi la date exacte à laquelle ovocyte et spermatozoïde se sont rencontrés et imbriqués pour, à terme, lui donner naissance.

C'était dans la nuit du 22 au 23 juillet 1989, lors d'une course automobile à laquelle son père participait sur le circuit de Spa-Francorchamps, en Belgique. «Vers 18-19 ans, j'ai trouvé ça bizarre qu'ils se rappellent exactement de la date de conception, je me suis dit qu'ils avaient peu de rapports sexuels.» Ils ont fini par supposer, l'un comme l'autre, que la date estimée d'ovulation avait dû correspondre avec cet événement marquant, la Sainte-Catherine pour les parents de Romain, les 24-Heures de Spa pour ceux de Thibaut.

«Selon la légende, la caravane a beaucoup bougé cette nuit-là.»

C'est bien le signe que, lorsqu'il est question de procréation, ce n'est pas dans un but d'étalage de sa vie sexuelle en public mais davantage par goût du bon mot, pour le potentiel farceur voire romanesque de l'affaire. D'ailleurs, précise Romain, ses parents «ne racontent pas leur vie sexuelle à tort et à travers» et «ne sont pas du tout des gens avec un humour grivois, qui parlent de cul toute la journée». Ils ont seulement estimé que le jeu de mots sur la fête des Catherine valait bien une mention aussi joviale qu'édulcorée d'un rapport sexuel.

À l'inverse, le père de Thibaut «peut être parfois un peu graveleux dans son humour». Mais, dans ce cas, l'histoire est restée «soft». Dans cette course automobile d'endurance où plusieurs pilotes se relaient, son coéquipier était sorti du circuit. Lui qui avait pris pas mal de cafés pour piloter de nuit n'avait donc pu participer. «Selon la légende, la caravane a beaucoup bougé cette nuit-là.» C'est la phrase paternelle pour décrire les origines de Thibaut. «Il essaie de le faire de manière un peu poétique», jauge le jeune homme.

Respecter la pudeur

C'est aussi sur un ton léger et de manière plus évocatrice qu'imagée que la mère d'Alexis, 26 ans, journaliste, dépeint la conception de sa sœur et la sienne. «Ma petite sœur, c'était dans une chambre d'hôtes dans le sud, où on est d'ailleurs retournés avec mes parents des années plus tard. Comme lorsqu'on passait en voiture devant l'hôpital où ma mère a accouché et qu'elle disait “c'est là que t'es né·e”, si on parlait de ces vacances, elle disait “c'est pendant ces vacances-là que tu as été conçue”. C'était aussi anodin pour elle que de parler de la naissance.»

Pour le psychanalyste Joël Clerget, spécialiste du développement de l'enfant et de la transmission, cela n'a rien d'étonnant: «À l'heure actuelle, dans l'éducation, on est très porté sur l'exactitude des choses et le réel. Mais mieux vaut envisager une évocation qu'une narration du réel vécu. La scène de conception gardera un caractère imaginaire pour ne pas troubler ni saturer l'enfant d'une sexualité qu'il ne connaît pas et qui pourrait être envahissante pour lui. Il convient toujours de respecter sa pudeur et saisir si l'enfant a le désir d'entendre quelque chose.»

La phraséologie employée joue son rôle. «C'est enrobé dans quelque chose, on parle de sexualité sans en parler avec ce vocable spécifique “t'as été conçu”», trouve Alexis. C'est vrai qu'on ne visualise pas spécifiquement une partie de jambes en l'air par l'utilisation de ce terme, qui se focalise davantage sur la formation de l'enfant que sur la fornication (et les plaisirs charnels).

Bien sûr, à partir du moment où Alexis a été en âge de rattacher l'expression «concevoir un bébé» à la sexualité de ses parents, il a été légèrement incommodé par cette chronique familiale. «Il y a toujours eu une gêne, un “oui, bon, Maman, on sait...”, mais ça n'a jamais été dit de manière graveleuse ni avec des détails du genre “j'ai levé les jambes contre le mur après”, brosse-t-il. Il y a toujours eu une pudeur des deux côtés, qui était la bienvenue. La manière de raconter a aussi dû évoluer en fonction de notre âge, vu que ma mère a toujours adapté la façon dont elle parlait de sexualité avec nous.»

Individualiser le fœtus

Si les parents narrent la scène originelle sans insister sur son caractère sexuel, c'est bien que l'objectif est de ne pas choquer l'enfant et que le message est tout autre. Ainsi, spécifier que l'histoire de la vie de Thibaut a débuté en Belgique n'est pas sans fondement. «Petit, j'aimais beaucoup la mayonnaise, j'en mangeais avec tout, je prenais de la mayo avec du riz, c'était vraiment grave! Et c'est à cette occasion qu'on me racontait que j'avais été fabriqué en Belgique. C'était plus un truc rigolo sur le fait que j'aie un côté belge!» C'est que nos voisins sont connus pour apprécier les condiments et tremper leurs frites dans cette sauce froide.

Autre raison de lui faire part de la nuit mouvementée de la caravane parentale lors des 24-Heures de Spa: son amour pour la compétition automobile, présent non seulement dans le sang, comme on a l'habitude de le dire, mais presque prédéterminé par le moment de sa conception. «Sur les trois enfants, je suis le seul passionné de sport auto, ça faisait partie de la blague.» De la même manière que sa mère lui expliquait son désamour des tomates par sa très (voire trop) grande consommation de ce fruit juteux lorsqu'elle était enceinte de lui. «Ça fait un peu partie de ce genre d'histoires qui me sont arrivées mais qui me viennent du récit de quelqu'un d'autre.» Pour la sœur d'Alexis, qui est assez têtue, leur mère a fréquemment, dans l'optique de lui faire comprendre qu'elle lui donnait mal à la tête, ironisé: «Si j'avais su, je ne t'aurais pas conçue un soir de migraine...»

«Les écrits privés [...] témoignent de la prise en compte du fœtus.»
Emmanuelle Berthiaud, historienne spécialiste de l'histoire des femmes, du corps et de la grossesse

Ces correspondances sont faites depuis l'Antiquité, indique l'historienne Emmanuelle Berthiaud. Encore au XVIIIe et XIXe siècles, le corps de la mère et de l'enfant à naître sont perçus comme étant «en étroite symbiose», si bien que «le fœtus passe ainsi pour pouvoir s'exprimer par le biais de l'organisme maternel, notamment par les fameuses envies, qu'elles soient alimentaires ou autres», décrit la spécialiste de l'histoire des femmes, du corps et de la grossesse. Et inversement: «La femme enceinte elle-même exerce une grande influence sur le fœtus. [...] Ses émotions, ses regards même peuvent s'imprimer durablement sur l'enfant qu'elle porte.»

Outre transcrire cette délimitation floue entre la mère et le fœtus qu'elle porte dans son ventre, conter les péripéties de la grossesse revient à prêter une personnalité au fœtus, et donc à l'individualiser. «On le repère dans les écrits privés, qui décrivent le caractère en fonction des mouvements, essaient de deviner le sexe, donnent un prénom au fœtus, autant d'activités qui témoignent de sa prise en compte», détaille Emmanuelle Berthiaud. Certaines femmes tiennent même dès le XIXe siècle un journal pendant leur grossesse, pour qu'il soit lu plus tard par l'enfant et, en attendant, couchent sur le papier les pensées qui lui sont destinées in utero, à l'instar de la poétesse Cécile Sauvage dans son recueil L'âme en bourgeon (1910).

Enraciner la saga

Ces narrations parcellaires du moment où les gamètes se sont rencontrés font de la même façon partie de «l'investissement de la grossesse», appuie l'historienne. Elles sont le signe que la parentalité n'attend pas la naissance pour débuter dès lors que l'on prête un caractère singulier au fœtus et même à l'embryon, qu'on lui assigne un prénom, un sexe, pour en faire un individu, et que l'on n'attend pas non plus qu'il naisse pour ébaucher des projets à son intention. C'est bien que «le fœtus fait l'objet de constructions imaginaires de la part de ses parents», poursuit l'historienne. «Qui que tu sois, enfant, avenir, nous t'aimons et nous ferons de toi un être noble et utile», rédigeait dans son journal l'enseignante et libre penseuse Edmée Guébin en 1887 au début de sa grossesse.

Derrière la mention de l'acte conceptuel, on a donc des chances de trouver le désir d'enfant et la volonté de construire une famille. Toutes ces projections et cette individualisation de l'enfant s'inscrivent dans une vision moderne et un idéal de «la famille conjugale, centrée sur l'enfant et fondée sur des liens affectifs étroits», récapitule Emmanuelle Berthiaud. Mais à condition qu'il y ait quelque chose à raconter et une péripétie à incorporer à l'histoire de l'enfant, qui fasse sens et atteste de l'amour ou de l'expression du désir parental, comme dans le cas de la Sainte-Catherine pour Romain. Quant à Thibaut, il est le seul de la fratrie à connaître son origine (belgo-automobile). Preuve qu'il ne s'agit pas de raconter la conception en soi mais bien de nourrir une saga familiale.

«C'est une manière de te raconter un peu le roman de ta naissance, esquisse Alexis. C'est une histoire qui nous a été racontée en détail, pas sur la partie sexuelle, mais plusieurs fois et assez longuement. Ça a toujours été un moment un peu privilégié, mes parents étaient en week-end ou vacances. Ma mère a pas mal entretenu le fait de nous raconter de manière assez romancée ces moments dont on ne pouvait pas se souvenir, pour nous situer et nous donner l'impression de racines.» C'est en cela que, pour le psychanalyste Joël Clerget, le récit de la conception rappelle à l'enfant qu'il est «venu d'une intimité portée par des désirs» mais reste «un récit mythique».

Car «quand un enfant dit qu'il a été conçu à tel endroit et de telle manière, cela ne résout pas tout le problème de l'origine». À l'inverse, Alexis a beau avoir entendu à de multiples reprises l'histoire de sa conception, il n'a «pas tout retenu»: «J'en ressors pas l'histoire en elle-même mais ce que ma mère a voulu nous raconter, qu'on a été voulus et désirés. On a été des enfants très aimés et on nous l'a dit toute notre enfance. Clairement, qu'on sache où on a été conçus, ça fait partie de ce package-là.»

* Le prénom a été changé.

Daphnée Leportois Journaliste

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