Culture

Pourquoi l'Égypte des pharaons nous fascine-t-elle autant?

Temps de lecture : 4 min

Le succès de l'exposition sur Toutânkhamon, qui se tient à la Grande Halle de la Villette à Paris jusqu'au 22 septembre, est à l'image de notre passion pour l'Antiquité égyptienne.

Une statue de l'exposition «Toutânkhamon, le trésor du pharaon», le 21 mars 2019 à la Grande Halle de la Villette. | Stéphane de Sakutin / AFP
Une statue de l'exposition «Toutânkhamon, le trésor du pharaon», le 21 mars 2019 à la Grande Halle de la Villette. | Stéphane de Sakutin / AFP

Mardi 3 septembre, «Toutânkhamon, le trésor du pharaon» est devenue l'exposition la plus visitée de l'histoire française, avec 1,3 million de billets vendus. Elle détrône une autre expo sur le pharaon égyptien, organisée en 1967 au Petit Palais.

Cette folle passion du public pour l'Égypte ancienne en révèle beaucoup sur nous-mêmes, nos rêves et nos fantasmes.

Des statues antiques au cinéma

L'Égypte nous émeut, nous trouble, nous séduit. Cette égyptomanie, ou folie de l'Égypte, ne date pas d'hier. On en perçoit déjà les prémices à Rome, il y a 2.000 ans. Le culte des divinités égyptiennes avait alors conquis l'Empire romain jusque dans ses confins les plus éloignés, comme la Bretagne ou la Germanie.

L'empereur Hadrien (117-138 apr. J.-C.) avait visité la terre des pharaons. Il avait aussi fait représenter Antinoüs, son bel amant mort noyé par accident dans le Nil, sous l'apparence du dieu Osiris.


Statue d'Antinoüs-Osiris exposée au Musée du Louvre. | Via Wikimedia Commons

Mais c'est surtout l'expédition de Bonaparte en Égypte (1798-1801) qui a servi de moteur à l'égyptomanie occidentale. À partir de la fin du XVIIIesiècle, les pharaons sont à la mode: on fabrique des bureaux, des fauteuils, des lampadaires de type égyptien.

Les éléments pharaoniques inspirent les architectes et les sculpteurs, qui réalisent à Paris les sphinx de la place du Châtelet et les chapiteaux du passage du Caire, ornés du visage de l'antique déesse Hathor.

Au même moment, des peintres recréent à leur manière des scènes de la vie au pays des pharaons, comme François-Édouard Picot et Abel de Pujol, auteurs des plafonds du département égyptien du Louvre.

En musique, le goût pharaonique est consacré par Aïda (1870), opéra de Verdi aux somptueuses mises en scène, dont l'histoire a pour cadre l'Égypte antique.

Le cinéma prend le relais au XXe siècle, à travers des superproductions telles que Les Dix Commandements de Cecil B. DeMille (1956) ou La Momie de Stephen Sommers (1999).

Rêve d'immortalité

Cette égyptomanie a pour origine plusieurs thèmes, au premier rang desquels le lien étroit entre l'Égypte et la mort. Nous nourrissons une obsession pour les Égyptien·nes qui passaient une grande partie de leur vie à préparer leur décès, en faisant construire le tombeau qui devrait faciliter leur passage dans l'au-delà et leur renaissance.

C'est ainsi que les pharaons de l'Ancien Empire érigèrent les fameuses pyramides, dont la forme lisse ou à degrés symbolisait l'élévation de l'âme vers le ciel –l'édifice était conçu comme une sorte d'escalier ou d'ascenseur céleste.

À ces sépultures colossales s'ajoute la pratique de la momification. Pour que la personne défunte puisse renaître, il fallait que son corps ne soit pas endommagé. C'est pourquoi le peuple égyptien inventé l'art d'embaumer les cadavres pour les conserver.

Le résultat est absolument saisissant: plus de 3.000 ans après sa mort, nous pouvons encore contempler le visage de Ramsès II, avec son nez busqué, son front dégarni et ses cheveux soyeux aux teintes orangées. Il semble nous tendre sa main gauche, légèrement soulevée au-dessus de sa poitrine.

Le succès de l'Égypte est aussi le produit d'une séduction artistique. Contemplez le masque en or de Toutânkhamon.


Masque funéraire de Toutânkhamon. | Jon Bodsworth via Wikimedia Commons

Vous êtes aussitôt pénétré·e d'un sentiment de perfection et de jeunesse éternelle, une sorte d'extase mystique face à ce visage d'or, les yeux cerclés de khôl et les oreilles percées –une image presque androgyne.

Champollion, qui n'eut pas la chance de pouvoir admirer le trésor de Toutânkhamon, avait jeté son dévolu sur la magnifique statue de Ramsès II aujourd'hui présentée au musée de Turin. Il était tombé amoureux de cette œuvre, qu'il qualifiait d'Apollon égyptien.

La figure du pharaon constitue à elle seule un fantasme. Le souverain d'Égypte fascine, car il a possédé ce que la plupart des êtres humains rêvent d'avoir: la puissance, la gloire et la richesse.

Il a même acquis une forme d'immortalité, puisque le monde se passionne aujourd'hui encore pour des personnages comme Toutânkhamon ou Ramsès II. Aucune autre figure historique disparue il y a plus de 3.000 ans ne peut se prévaloir d'un succès comparable.

Reines fantasmées

L'Égypte ancienne est également étroitement associée, dans notre imaginaire, à une figure féminine tout aussi incontournable que le pharaon: la reine égyptienne, forcément séduisante et un brin cruelle –ou du moins sans états d'âme.

Dans ce rôle, Elizabeth Taylor en Cléopâtre, dans le film de Joseph L. Mankiewicz (1963), paraît difficilement détrônable, d'autant que l'extraordinaire actrice passait alors pour la plus belle femme du monde.

Depuis, l'égyptomanie s'est démultipliée, envahissant le monde de la mode et la culture populaire.

Patricia Velásquez, incarnation d'Ankhsunamon (un nom dérivé de celui de l'épouse de Toutânkhamon) dans La Momie de Stephen Sommers, concentre à elle seule toutes les caractéristiques de la reine d'Égypte fantasmée: une féminité puissante, des tenues sexy, un cocktail explosif d'exotisme et d'érotisme.

Depuis quelques années, la passion de l'Égypte est réactualisée à travers la musique et les clips. Michael Jackson lança cette mode en 1991 avec la vidéo de sa chanson «Remember the Time», dans laquelle Eddy Murphy, en pharaon, trône aux côtés de la top model Iman, vêtue en Néfertiti.

En 2014, c'est Katy Perry qui revêt les attributs d'une reine égyptienne pour «Dark Horse».

C'est aussi dans ce contexte de folie américaine pour l'Égypte antique que la rappeuse Nicki Minaj a sorti, en août 2018, un album intitulé Queen.

Pour le titre d'ouverture, «Ganja Burn», la chanteuse incarne une reine qui, après avoir été tuée par ses ennemis, renaît de ses cendres, ressuscite son armée puis se revêt de sa parure royale, inspirée de l'imagerie pharaonique: diadème en or, oreilles de félin, petites cornes et disque au-dessus du front. Le clip réunit quelques-uns des principaux ingrédients de l'égyptomanie: mort et résurrection, érotisme et rêve de puissance.

Nicki Minaj comme l'exposition Toutânkhamon témoignent, dans des genres radicalement différents, de notre extraordinaire fascination pour l'Égypte, ses pharaons et ses déesses-reines. L'Antiquité égyptienne est une véritable machine à fantasmes, toujours adaptable et en parfaite adéquation avec nos désirs contemporains.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

The Conversation

Christian-Georges Schwentzel Professeur d'histoire ancienne à l'Université de Lorraine

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