Culture

Festival de Venise 2019: paradoxes lagunaires et histoires lacunaires

Temps de lecture : 10 min

La 76e édition de la Mostra affronte, sans trop de dommages, les effets de sa récente stratégie et met en valeur des films inspirés, pour le meilleur ou le moins bon, par des événements historiques.

Aux extrêmes du cinéma, deux des belles découvertes de la Mostra, Balloon du Tibétain Pema Tseden et Joker avec Joaquin Phoenix. | DP du festival
Aux extrêmes du cinéma, deux des belles découvertes de la Mostra, Balloon du Tibétain Pema Tseden et Joker avec Joaquin Phoenix. | DP du festival

La 76e édition du plus ancien festival de cinéma s'est ouverte sous le signe d'une contradiction bien dans l'air du temps. Distancée depuis la fin du XXe siècle par Cannes et Berlin, ses rivales traditionnelles, et par de nouveaux concurrents, Toronto, Sundance ou même Locarno, la Mostra s'est refaite une vigueur en jouant depuis une décennie la carte de l'agressivité hollywoodienne. Avec deux armes de destruction massive: les Oscars et Netflix.

S'étant imposée à la fois comme la rampe de lancement international des plus efficaces compétiteurs pour les statuettes dorées et comme le premier grand festival à jouer le jeu de la plateforme VOD (qui évite le passage par les salles), la vieille Mostra a retrouvé sa place, au prix de quelques paradoxes amusants.

L'un d'eux est que la mauvaise santé du festival s'expliquait en grande partie par celle du cinéma en Italie, et la mauvaise santé du cinéma italien (qui sont deux choses différentes, mais liées). D'où la facilité avec laquelle la politique pro-Netflix s'est imposée, la faiblesse des exploitants italiens les empêchant de faire barrage, comme ils l'ont fait ailleurs. Netflix s'est dès lors aisément imposée dans une manifestation culturelle comme la Mostra, grâce à sa stratégie d'infiltration du secteur qui lui fait surpayer des auteurs de prestige pour vendre une image plus séduisante que celle du supermarché de l'audiovisuel qu'elle est.

Le twist étant ici que c'est aussi avec les Américains que les salles de cinéma italiennes viennent de connaître, et de très loin (+40%) leur meilleure fréquentation estivale, les propriétaires de salle ayant enfin accepté l'hypothèse que leurs compatriotes étaient susceptibles de faire autre chose qu'aller à la plage durant la belle saison. Mais ils l'ont fait en se gavant de «Spider-Man 27» et de «Joujoux Story 14», entérinant encore davantage la satellisation de l'industrie du cinéma italien par Hollywood, qu'il s'agisse de ses vitrines (la Mostra, les grands médias presque uniquement intéressés par le star system made in USA) ou de ses détaillants, les multiplexes de la péninsule.

Avec, deuxième paradoxe, un effet rebond de cette américanisation, le poids particulièrement élevé de la pression #MeToo sur les faits et gestes du festival. Celui-ci, qui croyait s'en tirer en ayant nommé une réalisatrice, l'Argentine Lucrecia Martel, présidente du jury, s'est ainsi retrouvée avec une succession de polémiques, liées au nombre de femmes cinéastes en compétition officielle (seulement deux films sur vingt-et-un), et à la présence parmi les auteurs invités de deux personnalités accusées de viol, Roman Polanski (qui ne se fera pas le déplacement) et Nate Parker.

Avec un fossé entre l'approche d'inspiration nord-américaine –«dehors!»–et celle, qu'ont successivement mentionnée la présidente du jury et Catherine Deneuve venue présenter le film d'ouverture, La Vérité de Hirokazu Kore-Eda, et qui accepte de distinguer entre les personnes condamnées (Polanski par exemple) et innocentées par la justice (Parker), et sans doute plus encore entre les hommes et les œuvres.

Nate Parker dans le rôle principal de son film American Skin. | DP du festival

Il serait naïf de croire que ces remous soient une maladresse des organisateurs du festival. Une manifestation qui tient à garder sa visibilité a besoin de polémiques, de débats agressifs sur les réseaux sociaux et de titres accrocheurs dans la presse. D'où qu'il y ait fort à parier que l'habile directeur de la Mostra, Alberto Barbera, auteur du spectaculaire redressement de la manifestation depuis une décennie, n'ait pas du tout sous-estimé les réactions que pouvaient susciter sa sélection.

La sélection à l'épreuve des faits du passé et du présent

Au sein de celle-ci, du moins telle qu'elle s'est présentée durant les premiers jours, on aura repéré une forte tendance, et quelques singularités mémorables. La tendance concerne les films directement appuyés sur des faits historiques, qu'il s'agisse d'histoire contemporaine ou sensiblement plus ancienne.

On laissera ici de côté les manipulations grossières de l'histoire à des fins strictement spectaculaires et racoleuses, d'Azincourt (The King, sinistre transformation de Shakespeare en imagerie de jeu vidéo par David Michôd) à l'Europe de l'Est pendant la Deuxième Guerre mondiale (détestable fresque sadique de The Painted Bird du Tchèque Václav Marhoul).

Parmi les films se souciant vraiment d'événements historiques, celui qui remonte le plus loin dans le temps concerne l'affaire Dreyfus qui sert de cadre au J'accuse de Polanski, les plus récents inspirant American Skin de Nate Parker (le meurtre d'un jeune Noir lors d'un contrôle de police) et Laundermat de Steven Soderbergh, à propos de l'affaire Mossack Fonseca révélée par les Panama Papers.

Cette tendance inclut aussi Cuban Network d'Olivier Assayas, d'après une véritable affaire d'espionnage entre Cuba et les États-Unis dans les années 1990, Adults in the Room de Costa-Gavras d'après l'affrontement entre le gouvernement Syriza juste après son élection à la tête de la Grèce et l'Union européenne sous influence directe de la banque centrale allemande, Seberg sur la persécution par le FBI de l'actrice Jean Seberg ayant déclaré son soutien aux Black Panthers, Balloon du Tibétain Pema Tseden en relation avec la politique de l'enfant unique en Chine, All the Victory du Libanais Ahmad Ghossein situé durant l'invasion israélienne du Sud-Liban en 2006, et, de manière plus indirecte, l'adaptation magnifique du Martin Eden de Jack London par l'Italien Pietro Marcelo, qui traverse toute l'histoire du XXe siècle pour questionner le XXIe.

Il sera temps, à leur sortie, de revenir sur les singularités et les mérites de chacun de ces films. Pour l'heure, leur assemblage dans la programmation de la Mostra témoigne de l'extraordinaire irisation des possibilités qu'offre cette situation.

À vrai dire, toutes ont en commun leur inévitable incomplétude. Un film ne peut pas, et n'a pas à dire toute son histoire, encore moins toute l'histoire. Certains font de cette incomplétude une faiblesse, réduisant les faits à un schéma simplificateur et la mise en scène à une illustration, tandis que les autres, sachant acueillir par défaut la complexité, font aussi du fait de filmer un acte d'ouverture et de questionnement.

Picquart (Jean Dujardin), le héros du J'accuse de Roman Polanski, face à Dreyfus (Louis Garrel). | DP du festival

La première tendance relève des modèles de narration classique, avec un héros (ou une héroïne) autour de qui tout tourne –pas forcément à son avantage: la pauvre Jean Seberg, malgré la volonté des auteurs et le talent de Kristen Stewart dans le rôle-titre, apparaît comme une idiote vouée à toutes manipulations, qui sont certes celles, délibérément retorses, du FBI, mais aussi celles, involontairement perverses, d'un cinéma sans profondeur ni pensée.

S'y connaissant nettement mieux en perversité, lui dont c'est depuis toujours, comme réalisateur, l'un des principaux sujets, Polanski manipule avec maestria l'histoire de l'affaire Dreyfus. Il en fait le combat d'un seul homme face à la foule antisémite déchaînée, le colonel Piquart campé avec beaucoup d'autorité par Jean Dujardin. C'est très efficace dramatiquement, et très contestable, historiquement et moralement.

Adults in the Room adapte le livre de l'ancien ministre des Finances d'Alexis Tsipras, Yanis Varoufakis qui, après avoir vaillamment affronté la Troïka (UE/FMI/Banque mondiale) à Bruxelles, Berlin et Athènes, a démissionné quand le gouvernement grec a dû s'incliner devant les oukases des banques européennes.

Le ministre grec Varoufakis (Chistos Loulis) face à son collègue français Michel Sapin qui s'apprête à le trahir sans vergogne. | DP du festival

Le pari audacieux de Costa-Gavras consiste à faire un vrai film d'action là où l'essentiel se déroule au cours des discussions entre hommes de pouvoir (plus Christine Lagarde et parfois Angela Mekel) à propos de taux d'intérêt et de restructuration de la dette. La limite tient à l'unicité du point de vue, celui de l'auteur du livre, qui tend à prouver qu'il n'y eut jamais qu'un seul adulte dans les salles de négociations, lui-même. C'est possible, mais il vaudrait mieux qu'un autre le raconte.

Steven Soderbergh s'appuie sur un événement récent, la révélation des manœuvres opaques d'un cabinet fabriquant des sociétés écrans à fins d'évasion fiscale, pour concocter une série de sketches explicatifs sur la corruption généralisée du système financier mondial, avec Meryl Streep en réincarnation de la statue de la Liberté bafouée par le cynisme légal états-unien.

C'est clair, c'est drôle, c'est lisible: de l'excellente télévision. Pas de quoi s'émouvoir que la production soit directement destinée aux petits écrans, Netflix oblige.

Avec les faits, par les ombres et par les jeux

De manière très différente, on trouve des films qui se posent cette étrange question, celle de faire du cinéma pour mieux comprendre et raconter les événements –sans que cela diminue, bien au contraire, la pertinence et la légitimité de la convocation de faits historiques.

Edgar Ramirez dans le rôle de l'espion qui venait du ciel de Cuban Network d'Olivier Assayas. | DP du festival

Ainsi fait Olivier Assayas mobilisant les ressorts d'une authentique affaire d'espionnage, mais dont les mécanismes entrent directement en conflit avec ceux de la tradition du genre au grand écran telle que l'a imposé Hollywood.

Avec un humour audacieux, le cinéaste infiltre les ressorts de la fiction selon des procédés similaires à ceux des agents cubains ayant manipulé les ressorts de l'American way of life et de la phraséologie des activistes-terroristes cubains de Miami.

Ainsi fait Nate Parker, partant de la reconstitution de l'un des faits divers à l'origine du mouvement #BlackLivesMatter pour instruire un véritable procès de cinéma, logé en toute virtuosité à l'intérieur de ce qui semblait devoir être un film d'action –et qui est bien, en effet, un thriller, mais pas celui qu'on croyait.

Dans un village du Sud-Liban dévasté par les bombardements israéliens, le cinéaste et vidéaste libanais Ahmad Ghossein construit quant à lui avec All the Victory une dramaturgie de l'absence, autour de la disparition du père que le personage principal est venu chercher, et de l'invasion de la maison où ils se cachent par des soldats de Tsahal qui restent hors de leur vue (et de la nôtre).

La matérialité des ruines, la vérité des corps et, surtout, le travail sur le son déplacent ce qui aurait pu être essentiellement une situation théâtrale en accomplissement de cinéma.

Luca Marinelli incarne le Martin Eden rêvé par Pietro Marcello à Naples. | DP du festival

Plus indirect, mais pas du tout déconnecté du monde réel, le film de Pietro Marcelo, peut-être le cinéaste italien de fiction le plus talentueux de sa génération, fait traverser à un double napolitain du héros inventé par Jack London les événements du XXe siècle. Il l'accomplit avec une liberté de ton, de recours à des images de nature différentes, de déplacement des points de vue, qui fait de son Martin Eden une aventure politique et émotionnelle remarquable.

Peu visible, sans star ni polémique, l'un des plus beaux films de cette Mostra aura été la nouvelle œuvre de Pema Tseden, Balloons. Cavalant du burlesque au drame, du poème panthéiste (avec forts relents bouddhistes) à la berceuse intimiste, le cinéaste tibétain s'appuie sur le contexte de la réglementation des naissances par Pékin, mais c'est pour inventer ce chant à voix multiples, où les femmes, les enfants, les hommes, les bêtes et la nature semblent avoir chacun et chacune une voix, et les traductions en gestes et en lumière de cette voix. Une sorte de merveille.

Cas particuliers

Parmi les autres propositions de cette sélection, il faut encore évoquer un étonnant film iranien, Just 6.5 de Saeed Roustayi, qui débute comme un très efficaces épisode de feuilleton policier et se vrille en véritable film noir, commentaire sur un état de la société iranienne au moins autant que traque d'un réseau de dealers.

Tout à fait remarquable y compris dans sa sobriété, 45 Seconds of Laughter, le documentaire réalisé par Tim Robbins témoigne du travail de l'association qu'il a fondé, The Actors' Gang. Des comédiens, professionnels ou pas, y compris un ancien taulard en liberté sur parole, initient un groupe de pensionnaires d'une prison de haute sécurité aux bienfaits de la pratique du théâtre.

Il faut voir naître de l'attention à soi-même selon d'autres codes que l'imbécilité machiste du monde des gangs, et du même mouvement l'attention aux autres, voisins de cellule qui n'appartiennent pas au même clan, qui n'ont pas de la même couleur de peau, pour vérifier in vivo, loin de tout irénisme bisounours, l'extraordinaire potentiel de ces pratiques qui semblent des jeux d'enfants.

Bizarrement, ces énormes types couverts de tatouage finissent par se maquiller en clowns. Soit l'apparence que revêt le héros d'un film d'une force sombre et troublante, bien au-delà de son univers d'origine, les comics.

Le Joker filmé par Todd Philips et incarné de manière étourdissante par Joaquin Phoenix est assurément celui qui deviendra l'un des pires ennemis de Batman, ici encore à l'état de jeune Bruce Wayne impubère.

Mais il est une figure bien plus riche, inséparablement malfaisante et souffrante, victime et agressive, malmenée et transgressive, embarrassée et triomphante.

Lorsque, arborant un sourire de sang il danse au milieu de l'émeute urbaine, infernale réponse à l'abîme d'injustice, c'est une figure étonnamment riche et complexe qui émerge de ce chaos mené à un rythme implacable.

Yervant Gianikian dans I diari di Angela. Noi due cineasti. Capitolo secondo. | DP du festival

Et pour (ne pas) finir, aux antipodes absolument, le deuxième volume des Journaux d'Angela, que Yervant Gianikian continue de cosigner avec Angela Ricci Lucchi, sa compagne de vie et de travail durant près d'un demi-siècle, par-delà sa mort le 18 février 2018.

Si le volume 1 accompagnait le quotidien du couple, le deuxième, construit à partir de voyages et de traces visuelles de l'enfance pendant la guerre, est une ouverture au monde, d'une richesse inattendue.

Ces cinéastes dont l'essentiel de l'œuvre est contituée du travail sur des images filmées par d'autres se révèlent de remarquables documentaristes des situations réelles qu'ils ont rencontrées, aux États-Unis, à Jérusalem, dans le berceau du fascisme italien. Tant de précision et de sensibilté condensées si élégamment même avec si peu de ressources sont tout simplement bouleversantes.

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