Égalités / Société

Faire son coming out quand on est prof, un choix épineux

Temps de lecture : 7 min

Offrir un modèle de visibilité aux jeunes peut passer par la révélation de son orientation sexuelle.

Selon le rapport 2019 sur l'homophobie de l'association SOS homophobie, les faits relevant de harcèlement contre les LGBT+ sont particulièrement présents dans les milieux scolaire (44% des cas) et professionnel (42 % des cas). | andonyig via Pixabay 
Selon le rapport 2019 sur l'homophobie de l'association SOS homophobie, les faits relevant de harcèlement contre les LGBT+ sont particulièrement présents dans les milieux scolaire (44% des cas) et professionnel (42 % des cas). | andonyig via Pixabay 

«L'idéal serait de pouvoir commencer une année en disant: “Je suis homosexuelle.” On est aussi des pédagogues. Il faut leur enseigner ces choses. Je devrais leur dire que je suis lesbienne. Mais j'ai trop peur», confie Adèle*, 28 ans, professeure de lettres dans un collège sensible en région lyonnaise (Rep).

Quelques jours avant la rentrée, ces questions taraudent aussi Léa*. À 25 ans, elle donnera ses premiers cours de lettres dans un collège du Val-d'Oise. «Cela fait partie des questions que je me pose. Je pense que le sujet va arriver sur la table. Par exemple, j'imagine des insultes entre élèves. Ça me fait un peu peur. Je dois préparer ma rhétorique pour ne pas m'emballer sinon je risque de me faire griller.»

Se faire griller, se faire outer: rendre cette part de leur vie publique peut s'apparenter à une épée de Damoclès. Toutes les personnes concernées n'ont pas le courage, la force ou l'envie d'en parler à leurs élèves. Ce que révèlent les témoignages, ce sont des comportements d'une discrétion dictée par la précaution.

Et pour cause: selon le rapport 2019 sur l'homophobie de l'association SOS homophobie, les faits relevant de harcèlement contre les LGBT+ sont particulièrement présents dans les milieux scolaire (44% des cas) et professionnel (42 % des cas).

«Un gay, je lui mets le feu»

Pour vivre heureux, vivons cachés? «Tout prof se pose la question de le dire ou non à ses collègues ou à ses élèves. Certains peuvent être effrayés par le fait que les élèves l'apprennent», abonde Bernard Gachen, 62 ans, professeur d'histoire en collège dans le Sud-Ouest. En poste dans un village, son homosexualité est connue au sein de son établissement du fait de son militantisme dans la région.

«Je pense que si je leur disais, les comportements des gamins pourraient changer, quelque chose pourrait révéler de l'homophobie», confie Romain*, 34 ans, professeur de mathématiques dans les Ardennes.

Olivier Lelarge fait partie du Collectif éducation contre les LGBTIphobies en milieu scolaire et universitaire. Il confirme ce constat: «Majoritairement, les collègues ne l'évoquent pas. Ils ne veulent pas d'ennuis.»

Plusieurs enseignant·es se souviennent de remarques homophobes lancées en classe. Elles sont rares, mais suffisamment déstabilisantes pour pousser à garder le secret. «Ma première année en tant que professeur, un adolescent de 14 ans a dit en plein cours: “Si je croise un gay, je le mets dans ma cave, je le séquestre et je lui mets le feu.” Je n'ai pas osé réagir, j'étais choquée», se rappelle douloureusement Adèle.

La neutralité n'a pas de sexe

Écrivain et enseignant depuis vingt-cinq ans, Lionel Labosse a rédigé de nombreux textes qui abordent l'homosexualité. Son orientation sexuelle est connue de ses élèves. Son site internet, Altersexualité, est sans équivoque.

Il se rappelle avoir «dû porter plainte contre des élèves pour harcèlement homophobe lié à mes livres qui parlent du sujet. Ils avaient fait un montage assez pervers et interpellaient d'autres camarades pour le voir». L'enseignant précise qu'il n'a subi que trois épisodes de ce type. Les précédents avaient été provoqués par un proviseur et des parents.

Au-delà de leur relation aux élèves, des membres du corps enseignant craignent une réaction de l'administration. Olivier Lelarge anticipe les éventuelles critiques: «On nous objecterait un devoir de neutralité. Sauf que les enseignants hétéros ne se privent pas de parler de leur vacances, de leur week-end, de leurs enfants. Je ne vois pas pourquoi le devoir de neutralité aurait une sexualité.»

«Mes élèves pensent que j'ai un mari qui est flic. Je ne sais pas d'où ça leur est venu, mais je les laisse penser ça.»
Adèle, professeure de lettres au collège

Quand on dévoile son homosexualité, «il ne s'agit pas de parler de sa sexualité mais de sa famille. C'est aussi leur vie publique. Il s'agit de corriger une fausse perception. Les enfants comme les adultes vont supposer que leur enseignant est hétéro, sauf mention contraire», explique Sébastien Chauvin, sociologue et directeur du Centre en études genre (CEG) à Lausanne.

Des cas extrêmes de licenciement ont fait la une. Comme celui de Cyril Couderc en 2011, écarté de son poste dans une école privée lorsque la direction a appris qu'il vivait en couple avec un homme. Ou encore celui de cet assistant de langue à Agen, victime de la très mauvaise blague d'un élève: piégé sur un site de rencontres, licencié et privé de visa de travail, il a dû quitter le pays.

En classe, le silence vaut pour présomption d'hétérosexualité. «Mes élèves pensent que j'ai un mari qui est flic. Je ne sais pas d'où ça leur est venu, mais je les laisse penser ça», raconte Adèle, moqueuse.

Acte militant

Romain préfère trancher nettement la question. «Moi, j'enseigne et puis basta.» Il considère son homosexualité comme une information qui n'a pas sa place en classe. Si la question lui était posée? «Je ne vais pas dire que je suis pacsé avec un homme. Je vais peut-être dire que je suis célibataire ou bien je ne réponds pas à leur question, en disant que c'est privé.»

Pour Sébastien Chauvin, coauteur de Sociologie de l'homosexualité, le problème tient à ce que «plus les profs gays et lesbiennes se cachent, plus les enfants vont penser que l'homosexualité n'existe pas. Si vous donnez l'impression que ces personnes sont extérieures, la tolérance reste une notion abstraite. Vous manquez leur humanisation».

Une position que partage Bernard Gachen, qui considère que «l'image du prof aussi est importante. Ça peut aider énormément de jeunes homos à prendre appui sur des modèles. Quand j'ai découvert que je l'étais, j'avais l'impression d'être le seul au monde».

«Je me souviens d'une élève qui m'a dit: “C'est pas que ça nous gêne, c'est qu'on n'a pas l'habitude d'en voir.”»
Olivier Lelarge, membre du Collectif éducation contre les LGBTIphobies

Dans une enquête sur l'homophobie menée cette année par son association Arcolan, il apparaît que 42% des élèves LGBT+ de collège, de lycée et d'établissements supérieurs expriment «leur malaise dans le cadre des études».

Il ne se permet aucune consigne ni leçon sur ce qu'il faut faire, dire ou taire. Sa ligne de conduite se résume à pas d'interdiction, ni d'injonction: «Chacun doit le sentir, tout le monde n'est pas militant. En parler à ses élèves reste un engagement.»

S'il précise aussi qu'«on n'encourage pas les gens à dans un sens ou dans un autre», Olivier Lelarge affirme que «pour les élèves, avoir des référents positifs qui vont bien et pour qui ça se passe bien, c'est important. Je me souviens d'une élève qui m'a dit: “C'est pas que ça nous gêne, c'est qu'on n'a pas l'habitude d'en voir”».

Outer l'histoire

Garder pour soi leur homosexualité n'interdit pas aux professeur·es gays et lesbiennes d'aborder la question en cours. Les matières enseignées sont un vecteur qui permet de faire entrer ce thème dans la classe afin d'y sensibiliser les élèves.

Adèle, par exemple, met à profit ses leçons de littérature pour montrer que des personnalités homosexuelles notoires ont aussi écrit l'histoire livresque. «Au début, je parlais très peu de la sexualité des auteurs. Aujourd'hui, pour les cours de 4e, l'une de mes séquences s'intitule “Être une femme au début du XXe siècle”. J'en profite pour parler de toutes les autrices lesbiennes telles que Natalie Clifford, Virginia Woolf ou Liane De Pougy

Bernard Gachen tire lui aussi parti de son enseignement pour faire la lumière sur la sexualité de figures du passé. «J'essaye d'utiliser des interstices pour mettre en valeur une personnalité dont on a tu l'orientation. Par exemple, dans l'Antiquité, celle d'Alexandre le Grand ou, à la Renaissance, celle de Michel-Ange. Je suis prof avant d'être militant. Je tiens à la rigueur scientifique. Il n'empêche qu'il faut bien outer l'histoire, ça permet de banaliser la question.»

Élargir le champ des identifications

Un point positif se dégage. Les enseignant·es interrogé·es affirment que la question de l'homosexualité est de plus en plus facile à aborder avec les élèves. Lionel Labosse observe qu'«avant, quand on en parlait, c'était forcément lié au sida, au harcèlement, à la protection. On constate des progrès très nets. Par exemple, dès que quelqu'un sort un propos un peu blessant, on lui signale que c'est homophobe».

Le milieu associatif a trouvé sa place dans le milieu scolaire. C'est la cas à Orléans. «On ne rencontre plus aucune difficulté pour obtenir un agrément. La première année, dans mon académie, il fallait se battre pour que l'association LGBT d'Orléans soit agrée. À l'époque, l'inspecteur disait que ses membres venaient faire du prosélytisme.»

«Des élèves m'ont demandé avec qui j'allais me marier. J'ai rétorqué: “Une femme.” Ils s'en foutaient totalement.»
Adèle, professeure de lettres au collège

Sébastien Chauvin décrit aussi «énormément de progrès. Au niveau médiatique, on a de nouveaux modèles. On ne grandit pas comme gay ou lesbienne aujourd'hui comme avant». L'évolution paraît plus patente encore au cours des toutes dernières années, selon lui: «Depuis une dizaine d'années la jeunesse scolarisée, notamment en filière générale en France, bénéficie d'une diversification des identifications possibles en matière de sexualité et de genre.»

Quand le coming out d'un·e professeur·e intéressera autant une classe qu'un dernier cours avant les vacances, on pourra se féliciter. C'est ce qui est arrivé à Adèle: «Quand j'enseignais dans le Morvan en 2016, j'en ai parlé aux élèves en 5e, lors de mon tout dernier cours dans l'établissement. Je leur ai dit que j'allais me marier. Ils m'ont demandé avec qui. J'ai rétorqué: “Une femme.” J'étais assez surprise. Ils s'en foutaient totalement.»

* Les prénoms ont été changés.

Newsletters

Trois semaines de violences conjugales en France

Trois semaines de violences conjugales en France

Tous les jours, partout sur le territoire, des femmes sont menacées, battues et tuées. C'est pour elles que nous marcherons demain samedi 23 novembre contre les violences sexistes et sexuelles.

Le monde n'est pas habitué aux voyageuses noires

Le monde n'est pas habitué aux voyageuses noires

Cette dernière décennie a démocratisé la manière de voyager, notamment pour les femmes. Pourtant, les Noires sont encore sur le carreau, malgré une meilleure représentation.

Enceinte et malade, j'ai été traitée comme une hystérique

Enceinte et malade, j'ai été traitée comme une hystérique

L'hyperémèse gravidique, cette maladie qui provoque des vomissements incoercibles pendant la grossesse, peut se soigner. Mais pour ça, il faudrait écouter les femmes qui en souffrent.

Newsletters