Monde

L'Amérique transforme ses écoles en citadelles

Temps de lecture : 10 min

Aux États-Unis, face à la multiplication des fusillades et à l'inaction politique, les responsables scolaires ont recours à des équipements militaires pour protéger leurs établissements.

La nouvelle école élémentaire de Sandy Hook, inaugurée en 2016. | Robert Benson Photography
La nouvelle école élémentaire de Sandy Hook, inaugurée en 2016. | Robert Benson Photography

À Sandy Hook (Connecticut)

Il faut franchir un portail pour accéder au parking et devant la porte d'entrée, une plaque indique «In Loving Memory». Ce sont là les seuls signes que je viens d'arriver à l'endroit où s'est déroulé un moment de l'histoire américaine d'une noirceur indicible: le meurtre, le 14 décembre 2012, de vingt enfants de CP et de six de leurs maîtresses. Je m'attendais presque à ce que l'herbe ne repousse plus.

L'architecte Jay Brotman se gare et nous cheminons vers la façade ondulée et fantaisiste de la nouvelle école élémentaire de Sandy Hook, bordée par un jardin de pluie où poussent asclépiades et spartines. Les boiseries sont jalonnées de fenêtres et le toit, surmonté par deux petits pignons qui ressemblent à des mini-fermes, serpente comme les collines qui entourent la ville. Un muret de pierre en délimite le contour.

«Mon objectif est d'orienter tout le monde vers des écoles plus ouvertes et plus accessibles plutôt que vers des espaces qui ressemblent à des prisons, avance l'architecte. Vous n'allez pas élever une bonne personne, dans une prison.»

Conçue avec l'impensable à l'esprit

Il est fort probable qu'aucune architecture scolaire ne fasse l'objet de davantage d'attention aux États-Unis que celle de Sandy Hook, établissement devenu la référence d'une époque dans laquelle, face au refus d'agir du Congrès, faire cesser les tueries dans les écoles incombe désormais à leur administration et aux architectes.

Imaginée par Svigals + Partners, un cabinet de New Haven dont Brotman est partenaire, la nouvelle école élémentaire de Sandy Hook a ouvert en 2016. Lorsque je l'ai visitée, à la mi-août 2019, dans le but d'évaluer l'impact des fusillades sur l'architecture scolaire, les noms des élèves étaient déjà affichés sur les portes des salles de classe en vue du jour de la rentrée, le lundi suivant.

Le thème principal est celui de la nature: après les portes d'entrée, des bas-reliefs dans le grand préau évoquent les canards qui fréquentaient le jardin de l'école qui a été rasée. Derrière une verrière s'étend une terrasse arborée. À l'étage, les couloirs sont jalonnés de «cabanes dans les arbres», des petits coins confortables dont les fenêtres donnent sur la forêt derrière l'école.

Partout au plafond, les globes noirs des caméras rappellent qu'il s'agit, aussi, d'une école construite avec l'impensable à l'esprit. Les vitres de la double rangée de portes sont résistantes aux balles, fabriquées dans un matériau coûtant dix fois plus cher que le verre ordinaire.

Chaque porte de salle de classe est dotée d'un système de fermeture magnétique connecté à un bouton de verrouillage centralisé, capable de toutes les refermer en même temps.

Le jardin de pluie en contrebas sert également de douves, ce qui permet de ne pénétrer dans l'école que par trois points d'accès et aux fenêtres à hauteur d'enfant de s'élever bien au-dessus du niveau du sol, vues de l'extérieur.

Des seaux et de la litière

Jay Brotman est l'un des architectes qui soutiennent qu'une école conçue pour résister à un massacre n'est pas obligée de l'afficher ostensiblement. Alors que les secteurs scolaires transforment en toute hâte leurs équipements pour les préparer à l'ère post-Sandy Hook et post-Parkland, il ne semble pas que son idée fasse l'unanimité.

Ailleurs, des parents apeurés, des personnels administratifs conscients du risque d'engagement de leur responsabilité et un complexe industriel spécialisé dans la sécurité scolaire font pression pour l'adoption d'un positionnement architectural plus ouvertement défensif, pensé pour rassurer à chaque instant élèves et enseignant·es que leurs salles de classe sont prêtes à affronter la probabilité, certes horrifiante mais de moins en moins vague, d'une fusillade.

Mi-août, dans le comté de Jefferson au Colorado, l'État où se trouve Columbine, Cassie Lopez, professeure dans une école publique, a reçu des seaux, de la litière et un marqueur pour commencer l'année. Les seaux et la litière sont supposés servir de toilettes en cas de confinement de longue durée. Le marqueur, c'est pour qu'elle puisse noter l'heure à laquelle elle aura posé un garrot tourniquet sur un élève blessé.

Il ne s'agit là que d'un seul exemple des épouvantables protocoles que les districts scolaires ont entrepris de mettre en place, alors que débute une nouvelle année scolaire et que Washington ne prend toujours pas la moindre initiative pour limiter le port d'armes.

Des volontaires armés sont arrivés dans des écoles primaires; des parents ont pris les devants et fait des réserves de sacs à dos pare-balles.

«Changement de paradigme»

Comme les écoles américaines ont en moyenne 44 ans, les adaptations architecturales aux fusillades ont été lentes à se concrétiser, mais à présent qu'elles sont prises en compte dans le design de chaque nouvelle école aux États-Unis, leur impact durera des décennies.

À Shelbyville, dans l'Indiana, un lycée réaménagé sur l'ordre de l'association des shérifs de l'État impose aux profs le port de boutons d'alarme. L'établissement a également fait installer des détecteurs de mouvement et des générateurs de fumée dans les couloirs.

Lorsqu'il a ouvert il y a quelques années, Steve Luce, le directeur exécutif de l'Indiana Sheriffs' Association, a estimé qu'il s'agissait d'un «changement de paradigme pour la sécurité publique». Dans ce qui fut un véritable coup de pub pour ses architectes, la chaîne NBC l'a quant à elle qualifiée «d'école la plus sûre d'Amérique».

Le lycée de Shelbyville est un cas extrême –il a été construit par NetTalon, une entreprise de sécurité de Virginie qui ne semble pas capable de convaincre quiconque d'imiter son prototype. Il est néanmoins loin d'être le seul établissement scolaire où le design est dicté par la technologie militaire.

À Fruitport, dans le Michigan, le surveillant général Bob Szymoniak annonce avec fierté que le nouveau lycée sera «le bâtiment le plus sûr et le plus sécurisé de l'État», avec des champs de vision limités, des cloisons saillantes derrière lesquelles les élèves pourront se cacher et une réception totalement ouverte que l'architecte appelle une «entrée pédagogique panoptique».

TowerPinkster, l'entreprise qui a imaginé le bâtiment, a construit plusieurs établissements scolaires –et accessoirement des prisons à Grand Rapids, Ann Arbor et Midland. Matt Slagle, l'architecte responsable du projet, explique que ces caractéristiques n'ont rien d'exceptionnel et qu'avec ses verrières (doublées de film pare-balles) et ses vues dégagées, l'école de Fruitport fait partie des moins carcérales de toutes.

«Trajectoire de peur»

Des comités sur la sécurité scolaire ont préparé des rapports contenant des recommandations standardisées après les tueries de Columbine, Virginia Tech, Sandy Hook et Parkland. Sur le terrain, pourtant, les approches sont extrêmement dépendantes du contexte local, des caprices d'un·e responsable d'établissement ou des sollicitations d'une entreprise du coin.

À Charleston, en Caroline du Sud, Tony Deering, un fabricant de véhicules blindés capables de résister aux bombes, a ouvert une nouvelle filiale de production de portes pare-balles tirant parti «de l'expérience que nous avons gagnée dans le cadre de la protection des combattants de guerre». Deering a offert des portes à trois écoles du secteur, qui vont commencer à les installer cette année et dont il espère bien qu'elles seront les premières d'une longue série de clientes.

«Il y a tout un secteur qui fait de l'argent avec la peur, déplore Jenine Kotob, architecte scolaire de Washington à qui j'ai parlé début août. Le secteur de la sécurité scolaire pèse désormais 2,7 milliards de dollars aux États-Unis, et les chiffres ne cessent d'augmenter. Penser au bâtiment et au site de façon holistique, et ne pas nécessairement se concentrer sur les gadgets qui viennent après, constituerait sans doute un meilleur investissement.»

«Notre manière de réagir aujourd'hui en dit long sur qui nous sommes
en tant que société .»
Jenine Kotob, architecte scolaire

Jenine Kotob fait partie des 225.000 Américain·es, selon les estimations, à avoir survécu à une fusillade en milieu scolaire. L'une de ses meilleures amies a été tuée à Virginia Tech. Elle a ensuite étudié en Israël et en Palestine et a vu des écoles construites pour la guerre, avec des éléments tels que des murs d'enceinte conçus pour résister à des explosifs.

«Si l'Amérique continue sur une trajectoire de peur, prévient-elle, nous finirons dans une situation où les bâtiments et les infrastructures dans lesquelles nous investissons ne seront pas des lieux où nous aurons envie d'être. Il s'agit d'édifices qui seront debout pendant vingt, trente, quarante ans, et notre manière de réagir aujourd'hui en dit long sur qui nous sommes en tant que société et sur ce en quoi nous croyons.»

Business des barricades

Là où le complexe militaro-éducatif semble sur le point de remporter la partie, c'est dans le secteur des barricade devices, ces dispositifs anti-panique supposés empêcher quiconque d'entrer ou de sortir d'une salle de classe pendant un confinement.

Les pompiers de la National Association of State Fire Marshals opposent qu'il faut toujours pouvoir sortir facilement d'une salle –et que les services d'urgence doivent toujours pouvoir entrer dans une pièce verrouillée.

Plusieurs États sont néanmoins passés outre ce conseil et ont changé leurs lois afin de permettre l'installation de systèmes de barricades dans les écoles, qui peuvent intégrer des barres de fer fixant la porte au chambranle ou au sol.

Dans l'Arkansas, par exemple, les élu·es ont modifié le code de prévention des incendies sans tenir compte de l'avis du capitaine des pompiers. Le sénateur de l'État Jason Rapert a ensuite été nommé PDG de l'entreprise ULockIt, également basée dans l'Arkansas, qui a vendu ses barricades à des dizaines d'écoles locales (lors du vote, il s'était récusé à cause de ses investissements dans la société).

«Ce qu'il se passe, c'est que quand ces entreprises interviennent, elle peuvent essayer de tirer profit de la situation», rapporte Guy Grace, responsable de la sécurité des écoles publiques de Littleton, Colorado, où se trouve celle de Columbine. L'homme est également président de la Partner Alliance for Safer Schools, ou PASS, qui maintient que les barricades vont créer davantage de problèmes qu'elles ne vont en résoudre.

«Après une fusillade, je peux vous garantir que dans les deux jours, votre boîte mail reçoit des propositions de solutions de la part d'entreprises qui essaient de vendre leurs technologies», assure-t-il.

La PASS est elle-même critiquée pour servir les intérêts du secteur. Ses instructions pour la conception des écoles proviennent «principalement de types qui travaillent dans le domaine de la sécurité et qui pensent avant tout à vendre leurs produits», m'a écrit Brotman.

Elles recommandent que les nouvelles écoles soient équipées de lecteurs biométriques, d'un éclairage extérieur optimisé pour la vidéosurveillance et d'appareils de reconnaissance audio capables de détecter «des signes acoustiques spécifiques indiquant une menace, comme l'agressivité ou la panique dans la voix des gens».

Sentiment de sécurité tout relatif

La résistance aux barricades n'est pas simplement due aux risques d'incendie. La violence quotidienne, comme les menaces, les bagarres et les agressions sexuelles, est bien plus courante que les fusillades.

Beaucoup d'architectes visionnaires ne se voient pas seulement réagir à la menace infinitésimale d'une fusillade, mais aussi aux occurrences bien plus courantes de harcèlement.

«Pour vraiment créer des espaces où les élèves se sentent en sécurité, ces stratégies interventionnistes doivent être aussi peu intrusives que possible», observe Karina Ruiz, architecte à Portland, dans l'Oregon, et présidente de l'American Institute of Architects' Committee on Education.

La spécialiste se rappelle de ses échanges avec les rescapé·es de la tuerie scolaire de 2017 de Parkland, qui lors de leur retour à l'école avaient dû passer par des détecteurs de métaux et porter un sac à dos transparent. «Ils disaient: “C'est nous les victimes, et nous avons l'impression d'être punis.”»

Cela fait des dizaines d'années que les détecteurs de métaux sont des objets du quotidien dans les écoles des quartiers défavorisés, mais pas grand-chose ne prouve qu'ils garantissent davantage de sécurité aux élèves ou qu'ils les mettent à l'aise.

Les preuves sont encore plus rares pour ce qui est des nouveaux «kits de démarrage» d'exercices de sécurité en cas de fusillade proposés par le département de la Sécurité intérieure américain, imaginés pour aider les personnels d'établissements scolaires à préparer les enfants en cas de confinement.

À Littleton, Guy Grace affirme que les exercices de confinement semi-annuels «responsabilisent mais n'accablent pas» les élèves du secteur. «C'est quand on ne leur dit rien que le facteur peur entre en jeu», soutient-il.

On ne sait quasiment rien de l'utilité ou des conséquences des modifications architecturales des écoles. Quels sont les effets à long terme d'une jeunesse passée dans une salle de classe où une marque rouge, au sol, vous indique où vous placer en cas d'irruption d'un tireur? Nul ne le sait.

Dans une étude de 2016, une équipe de recherche de la Johns Hopkins University a noté qu'il existait «dans la littérature des preuves limitées et contradictoires sur l'efficacité à court et à long terme de la technologie de sécurité scolaire.»

À Sandy Hook, Brotman le sait pertinemment. Il fait de son mieux pour cacher toutes les installations pare-balles, et il reconnaît également qu'aucune école ne sera jamais totalement invulnérable –même pas celle-ci.

La première préoccupation lorsque l'on conçoit une école devrait toujours être l'éducation, dit-il, même lorsque les sinistres unes des journaux alimentent les inquiétudes des parents sur la sécurité de leurs enfants: «Les parents nous en parlent, et il nous revient de leur faire comprendre que c'est une priorité, mais ce n'est pas la toute première.»

Tandis que nous nous tenons debout dans la bibliothèque, au milieu des toutes petites chaises qui nous arrivent au niveau de la cuisse, un orage d'été s'abat sur les fenêtres et remplit le jardin de pluie, dehors.

Si nous devons concevoir des écoles à l'épreuve des fusillades, j'espère qu'elles ressembleront à Sandy Hook. Mais il est très clair, alors que nous sortons en retraçant la trajectoire des balles dans les couloirs vides, qu'il ne s'agit que d'une petite victoire dans une guerre que nous avons déjà perdue.

Henry Grabar Journaliste à Slate.com

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