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En Irlande du Nord, la jeunesse ranime la flamme de l'IRA

Temps de lecture : 10 min

Cinquante ans après la bataille du Bogside, point de départ du conflit nord-irlandais (1969-1998), les tensions entre communautés catholique et protestante restent vives à Derry-Londonderry.

Le 15 août au soir, le bonfire est mis à feu à Derry. Certain·es y voient une manifestation politique pour la réunification de l'Irlande, d'autres un évènement attisant la haine. | Thomas Dévényi
Le 15 août au soir, le bonfire est mis à feu à Derry. Certain·es y voient une manifestation politique pour la réunification de l'Irlande, d'autres un évènement attisant la haine. | Thomas Dévényi

À Derry-Londonderry (Irlande du Nord)

Il est bientôt minuit, en ce soir de l'Assomption. Une épaisse fumée noire monte vers le ciel, visible à des miles à la ronde. Derry-Londonderry, la deuxième ville d'Irlande du nord, s'embrase.

Au cœur du quartier catholique du Bogside, en contrebas des remparts entourant le centre historique, on se retrouve par centaines autour d'un immense brasier, haut de dix mètres. Au milieu des flammes, des lambeaux de drapeaux de l'ennemi britannique.

Des jeunes, des personnes âgées, des familles se sont rassemblées. «Dans le quartier, c'est l'évènement le plus important de l'année», glisse une mère venue avec ses quatre enfants.

Ce brasier, c'est le bonfire, une tradition nord-irlandaise initiée par les protestants britanniques dès le XVIIIe siècle et depuis devenue éminemment politique. Chaque communauté construit le sien (en juillet pour les protestant·es, en août pour les catholiques), en cherchant à surpasser sa rivale.

Par crainte de débordements et dans un souci politique d'apaiser les tensions, le parti républicain Sinn Féin –largement composé d'anciens soutiens de l'Armée républicaine irlandaise (IRA) et favorable à une réunification de l'Irlande– a organisé son propre événement, à 200 mètres à peine du bonfire. Au programme: un concert, un feu d'artifice. Objectif affiché: détourner le regard.

«Les politiques sont des hypocrites. Quand ils étaient jeunes, eux-mêmes construisaient des bonfires et aujourd'hui, ils viennent nous dire que ça ne sert à rien», siffle Kieran* entre ses dents, à quelques pas du brasier.

Épicentre de la dissidence

Kieran a 20 ans, un jogging de circonstance et un dégradé façon Peaky Blinders. Il a retiré sa cagoule, mais prend soin de faire dos à la caméra de la police, nichée sur les remparts. Si les forces de l'ordre découvrent son visage, il risque une arrestation pour «incitation à la haine».

Malgré ces avertissements, toute la semaine qui a précédé, des dizaines de jeunes du quartier se sont relayé·es, le plus souvent sous la pluie, pour collecter près d'un millier de palettes. Certaines nuits, il fallait veiller jusqu'à l'aube pour éviter que l'on ne vienne dérober le bois –un acte qui rappelle la cité à sa tradition dissidente.


Un jeune homme participe à la construction du bonfire dans le Bogside. | Thomas Dévényi

Ces derniers mois, Derry («London-» est le suffixe colonial apposé par les britanniques dès le XVIIe siècle) est revenue au cœur de l'actualité. Une ville n'échappe jamais vraiment à son histoire, et c'est la violence qui a rallumé le projecteur.

Le Brexit et la menace d'une frontière dure entre les deux Irlandes a ravivé les tensions qui sommeillaient –d'un œil seulement– depuis la signature de l'accord de paix en 1998.

Le 19 janvier 2019, une voiture piégée explose devant le tribunal de la ville, sans faire de victime. Nouveau spasme le 18 avril: à Creggan, un autre quartier catholique, la journaliste indépendante Lyra McKee perd la vie, touchée par une balle destinée à la police. Les deux attaques ont été revendiquées par la Nouvelle IRA, une organisation classée terroriste par les États-Unis et le Royaume-Uni.

Rebelote le 19 août. Le jour-même où le nouveau Premier ministre britannique Boris Johnson menaçait de fermer la frontière dans le cadre d'un Brexit sans accord, une bombe a explosé sur l'un des points de passage, visant deux policiers mais ne faisant finalement aucun blessé. Cette fois, la police soupçonne l'IRA-Continuité (CIRA), un autre groupe armé dont certains membres, visages cagoulés, étaient présents lors du bonfire.

En quelques mois à peine, Derry-Londonderry, bastion historique de l'IRA, s'est imposée comme épicentre de la dissidence républicaine en Irlande du Nord.

Idéalisation de la lutte armée

J-2 avant le bonfire. Dans l'enclos cerclé de lourdes grilles qu'ont choisi les jeunes pour construire le bûcher, Seann*, casquette vissée jusqu'aux yeux, tire une bouffée de cigarette. Il a vécu toute sa vie à Derry et à 19 ans, il a fini le lycée. Ne lui reste que la rue et sa conscience politique.

En désignant les monceaux de bois, le jeune homme lâche: «Nous, on le fait contre ces bâtards de protestants. On espère qu'il y aura les flics, ces vendus. De toute façon, on est prêts!»

Un petit, qui doit avoir à peine 8 ans, passe en courant. Il tient une bouteille de bière à la main, qu'il s'empresse d'aller planquer derrière une palette. Le temps venu, ces bouteilles deviendront des cocktails Molotov.

Beaucoup de jeunes cachent leurs visages à l'aide de cagoules, car la police filme les évènements depuis les remparts de la ville. | Thomas Dévényi

«Nous, on est le Bogside Republican Youth», lance fièrement Seann. Le BRY est un groupe informel formé par de jeunes dissident·es; son sigle se retrouve partout dans le quartier.

Dans le Bogside, l'histoire s'écrit au coin des rues, sur les murs. Il n'en est pas un sans graffiti. D'immenses peintures murales rappellent le sanglant passé de la ville. Ici, un gamin, masque à gaz sur le nez, prépare un cocktail Molotov lors de la bataille du Bogside d'août 1969 –le point de départ des Troubles, la guerre civile qui secoua l'Irlande du Nord pendant trente ans. Plus loin, une scène reconstitue le tragique Bloody Sunday du 30 janvier 1972, lors duquel l'armée britannique a abattu quatorze hommes et adolescents désarmés dans les rues de la ville.

Mais les murs racontent aussi la révolution en cours. Nombre de tags témoignent d'un soutien à des dissidents républicains contemporains emprisonnés, d'autres dénoncent la situation de «colonisation» qu'une partie de la population, côté catholique, a le sentiment de vivre: «Brits out!» («Les Britanniques dehors!»), «Fuck PSNI(«N**** la police!»).

Ce sentiment de révolte trouve également sa source dans l'état de désœuvrement total dans lequel sont plongés les quartiers catholiques de Derry –la conséquence d'une ségrégation orchestrée par la Couronne britannique pendant plus de cent ans. «Il y a rien pour nous ici. Pas de travail, pas d'activité», déplore Sean.

Derry est l'une des villes les plus pauvres du Royaume-Uni. Pour les jeunes, l'addition est encore plus lourde: près de la moitié des moins de 25 ans n'ont aucune qualification, et un quart est sans emploi.

Au sein des quartiers déshérités, la drogue est souvent un compagnon de route. Le Bogside n'échappe pas à la règle. Un gamin passe et salue les autres ados –que des garçons. Sur son bras, un tatouage: «L'avenir appartient à ceux qui croient en leurs rêves.» Son rêve? «Devenir un grand dealer de cocaïne», une orientation pour le moins risquée.

Dans ces zones, la police n'entre plus; ce sont les groupes dissidents républicains qui font régner l'ordre. Ils visent en premier lieu les trafiquants de stupéfiants, à coups de balles dans les genoux.

Le Bogside à Derry est l'un des quartiers du Royaume-Uni où le taux de chômage des jeunes est le plus élevé. | Thomas Dévényi

Un gars plus vieux vient d'arriver sur le terrain, les Nike crevées, le jogging râpé. Jimmy* aboie, se donne des allures de chef. «C'est le territoire de l'IRA, ici. Nous, on soutient la Nouvelle IRA, il n'y a rien qui nous fera arrêter le combat», promet-il, belliqueux.

Autour de lui, les palettes s'empilent. À côté traîne un vieux canapé, ressorts apparents. Jimmy, comme beaucoup de jeunes du Bogside, se sent abandonné. Sur le plan social évidemment, mais aussi politiquement: «Les membres du Sinn Féin sont des traîtres. Les grévistes de la faim sont morts pour nos droits et aujourd'hui, ils font de l'argent sur leur mort. Depuis vingt ans, rien n'a changé.»

Jimmy n'a jamais connu autre chose que ce quartier. À presque 30 ans, il y vit et y traîne toujours. Il est au chômage. «C'est un merdier ici, mais c'est notre merdier et on l'aime. On le défendra toujours.»

Identité irlandaise à redéfinir

Il est 11 heures ce dimanche, la pluie délave la chaussée. Des flaques d'eau s'accumulent au pied des colonnes de la cathédrale Saint-Colomba, la seule église du Bogside. Les fidèles sont au rendez-vous, mais dans les travées, les jeunes se comptent sur les doigts d'une main –tout juste quelques enfants, venus avec leurs parents.

Le père Aidan Mullan est dans les ordres à Derry depuis quarante-trois ans. «Il y a trente ans, l'église était pleine à chaque messe. Les gens venaient aussi beaucoup par pression sociale, constate-t-il, affable, en ajustant ses lunettes. J'ai commencé pendant la période des Troubles. La première année, un jeune avait été tué dans nos rues. J'ai expliqué lors du prêche qu'aucune cause ne pouvait valoir de prendre la vie d'un homme, alors cinq ou six personnes sont sorties de l'église. Ils se voyaient en guerre, mais l'Église n'a jamais considéré la période de Troubles comme une période de guerre.»

Du Bogside, il connaît chaque porte, chaque famille. Chaque année, il baptise jusqu'à 140 enfants et les voit grandir. «Certains dissidents utilisent aujourd'hui la légitimité politique pour agir comme des gangsters. Ils font régner l'omerta, avec pour seul but de contrôler le quartier.»

Depuis la signature de l'accord de paix en 1998, le père Aidan Mullan a vu le quartier changer de repères. «Nous n'avons actuellement pas de guerre, de famine, de tragédie nationale qui ramène les gens vers leur foi. Avant, être catholique ici voulait dire être irlandais; ça allait de pair. Aujourd'hui, les jeunes vont avant tout se définir comme républicains.»

La foi n'est plus autant un élément de définition de l'identité irlandaise. Les contours de celle-ci sont de moins en moins lisibles, et beaucoup s'interrogent sur ce qu'il reste de la transmission identitaire dans les quartiers catholiques.

Les jeunes volent les drapeaux britanniques et loyalistes dans des quartiers protestants pour les accrocher au bonfire. | Thomas Dévényi

«Ah, cette rue a été pavée? Enfin une avancée», sourit Michael Cholm Mac Giolla Easbuig. Ce quarantenaire –crâne rasé, short par 12°C, étoile rouge tatouée sur le mollet– n'est pas revenu à Derry-Londonderry depuis plusieurs années. Il habite de l'autre côté de la frontière, dans le comté de Donegal, la pointe nord de l'Irlande balayée par les vents.

Élu local dans cette région en proie à un fort exode rural, son combat concerne toute l'île. «Pour un jeune Irlandais qui s'habille comme un Anglais, écoute la même musique qu'un Anglais, voit les mêmes films qu'un Anglais, il ne reste qu'une chose pour se différencier: la langue», tranche-t-il.

Michael se bat pour que le gaélique soit enseigné à grande échelle: pas seulement au sud, en Irlande du Nord aussi –qu'il refuse d'appeler ainsi. «Les six comtés, insiste-t-il. Mon père m'a toujours dit: “Si tu négocies dans la langue de ton adversaire, c'est que tu as déjà intégré la défaite.” Dès qu'ils sont arrivés ici, les Anglais ont essayé d'éteindre notre langue, ils la voyaient comme une arme. Il faut politiser notre langue et en faire un outil de lutte.»

L'élu a parfois l'impression de poursuivre une chimère: «Dans nos quartiers, les jeunes connaissent trois ou quatre mots de gaélique, pas plus.» Micheal soupire. «Le gros problème, c'est qu'aujourd'hui, le capitalisme a pris le relais de l'impérialisme et l'anglais est utilisé partout, tout le temps.»

À Derry, tout lui donne raison: les graffitis sur les murs, les chants révolutionnaires, les plaques commémoratives. La transmission de la tradition républicaine s'est faite dans la langue de l'ennemi.

Conflit entre générations

«Derry a une histoire. Les jeunes du Bogside aujourd'hui ne sont pas de vrais républicains. Il vaudrait mieux qu'ils restent loin des organisations, elles sont anachroniques et ne rendent pas hommage à notre communauté. C'est le temps de la paix, la guerre est finie», commence Paul Doherty. Il avale une gorgée de Guinness, une deuxième. De la mousse tombe sur son t-shirt –vert, évidemment, avec inscrit en grosses lettres: «Bogside History Tour». «Je suis devenu organisateur de tours, parce que nous devons êtres fiers de qui nous sommes, de notre histoire, de nos batailles.»

Les visites du Bogside menées par Paul Doherty commencent toujours avec le même accent tragique. Son père, Patrick Doherty, est mort sous les balles des soldats britanniques alors qu'il marchait pour les droits civiques, le dimanche 30 janvier 1972. Bloody Sunday. «Ma famille a été plongée dans le noir, une tragédie pour nous, pour Derry, pour la communauté. J'avais 8 ans.»

Le quinquagénaire se défend d'avoir appartenu à l'Armée républicaine irlandaise: «Je n'ai pas fait de prison, alors je ne peux pas parler au nom de l'IRA.» Aujourd'hui, il se désole de la récupération qui est faite de l'histoire républicaine.

Paul Doherty ne s'aventure pas partout dans le Bogside. «Parmi les jeunes, j'en vois certains qui sont vraiment patriotes et ont d'ailleurs une image idéalisée de leur histoire, mais d'autres n'agissent que comme des asociaux, réfractaires à la communauté», regrette-t-il.

Les enfants de Paul sont partis à l'étranger. Le choix s'imposait. «Les cimetières sont plein de nos révolutionnaires. Même s'il y a une frontière dure, nous ne pouvons pas imaginer qu'une autre génération se sacrifie» –une crainte que partagent nombre d'ex-volunteers.

Cette année, le drapeau des parachutistes anglais intervenus lors du Bloody Sunday en 1972 est «mis à l'honneur». | Thomas Dévényi

Colm O'Neill est de ceux-là. Aujourd'hui au chômage, il passe ses journées à la maison des anciens prisonniers. Enfermé pendant cinq ans à la prison de Maze au début des années 1980, il partageait 3 m2 avec un compagnon dans le H-Block, tristement rendu célèbre par Bobby Sands et les neufs autres grévistes de la faim décédés.

L'homme s'est fait couler un thé, deux sucres. Il boit à bruyantes lampées. «À Derry, il y a clairement un conflit entre les générations. Les plus jeunes ont une haine légitime et pourtant, ils ne savent pas par quoi nous sommes passés.»

Un sentiment de lassitude a gagné les anciens, et plus généralement les habitant·es qui ont connu les Troubles. Raconter leurs batailles et leurs luttes, oui, mais ne plus les revivre. «Je peux comprendre l'engagement chez les jeunes du Bogside, poursuit Colm O'Neill. À 15 ans, les bombes explosaient autour de chez moi. J'ai pris les armes à cet âge. Mais il faut se rendre compte d'une chose: les choses ont changé beaucoup plus rapidement avec les négociations que par les armes. Depuis 1998, la répression policière est bien plus faible, tout le monde peut voter à part égale.»

Sur le site du bonfire, la construction est bientôt prête à être mise à feu. À quelques mètres, un immense graffiti et ces mots, attribués à Bobby Sands: «Our revenge will be our children laughter», «Notre revanche sera le rire de nos enfants».

Sur le bûcher, des dizaines de jeunes s'agitent et plantent les derniers Union Jacks. Leurs cagoules empêchent les rires de résonner.

* Les prénoms ont été changés.

Hugo Nazarenko Journaliste indépendant

Thomas Dévényi Photojournaliste

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