Culture

The Ghost Writer est un grand film. Hélas.

Dana Stevens, mis à jour le 08.11.2016 à 17 h 49

Nous sommes au regret de reconnaître que Roman Polanski signe un grand thriller.

Il existe une étrange similitude entre les deux grands films du moment, Shutter Island, de Martin Scorsese, et The Ghost Writer, de Roman Polanski (Summit Entertainment). L'un comme l'autre ont été réalisés par des géants du renouveau cinématographique américain du début des années 1970; l'un comme l'autre sont des thrillers où de jeunes hommes se retrouvent piégés dans des dédales paranoïaques de faux-semblants, au milieu d'îles paumées du Massachusetts; et l'un comme l'autre renvoient, de façon nette et délibérée, à des chapitres historiques du cinéma et de la politique: à la guerre froide, dans le cas de Scorsese, à l'ère post-Nixon pour Polanski. J'aimerais pouvoir dire que le film de celui qui n'a pas sodomisé une mineure puis passé 30 années de sa vie à fuir la justice, est le meilleur des deux. Mais c'est un fait: Shutter Island est décevant, incohérent et poussif, tandis que The Ghost Writer est une œuvre élégante, accomplie et (c'est bien le pire) presque intelligente.

L'oscar de la meilleure maison

Avec son rythme lent mais implacablement tendu, avec sa tonalité comme assourdie, The Ghost Writer évoque les classiques des seventies tels que Conversation secrète [de Francis Ford Coppola] ou Chinatown du même Polanski. Mais le réalisateur ne se contente pas de récrire et de remonter ces films à la mode frénétique et déchaînée d'aujourd'hui, il en distille le souvenir, le goût et l'influence. Le personnage principal, qui n'a pas de nom, est interprété par Ewan McGregor. (Une génération plus tôt, Michael Caine s'y collait.) C'est un nègre littéraire talentueux (et, implicitement, un écrivain raté) à qui va être confiée la mission de colorer les mémoires affreusement ternes d'un ancien Premier ministre britannique. Le précédent nègre est mort avant d'achever le manuscrit, victime d'une noyade au large de l'île où vivent l'homme politique en question, Adam Lang (Pierce Brosnan), et son épouse aussi brillante que frustrée, Ruth (Olivia Williams). Le nouveau nègre s'attèle à la tâche contre la promesse d'un chèque de 250.000 dollars. Le problème, c'est que ce chèque est englué dans une véritable toile d'araignée, celle de la vie politique et affective des Lang.

Retranchés dans leur maison au modernisme minimaliste (cette maison mériterait d'ailleurs l'oscar de la meilleure maison de film), les Lang découvrent à la télévision qu'un ennemi politique implique Adam dans un scandale lié à des tortures, et que la Cour pénale internationale menace d'intenter des poursuites. À la demande des Lang, le nègre rédige un communiqué de presse au nom d'Adam, ce qui fait de lui, comme l'en informe gentiment la secrétaire et maîtresse d'Adam, «un complice». La résistance qu'oppose cet ancien Premier ministre déchu à l'extradition, ses justifications équivoques quant à son passé, rappellent forcément les propres démêlés judiciaires de Polanski, mais sans que l'analogie ne soit trop appuyée (pas assez en tout cas pour ceux qui chercheront dans ce film un mea culpa du réalisateur).

Un point noir: la blonde Kim Cattrall

L'intrigue, le suspense et les retournements de situation se dévoilent à un rythme soutenu. Polanski, qui a travaillé le scénario avec l'auteur du roman noir dont s'inspire le film, Robert Harris, a truffé son œuvre de tous ses ingrédients fétiches: une série de hasards qui se resserre comme un étau, une menace sous-jacente qui sourde et un humour qui décape. Au cours d'une séquence délicieuse, l'intrigue franchit un cap grâce à un GPS de voiture, avec une économie de moyens qui aurait fait applaudir Hitchcock des deux mains.

La distribution des rôles est un sans-faute, à une grande et blonde exception près: Kim Cattrall. Si le film avait été muet, il n'y aurait rien eu à redire: côté physique, Cattrall incarne parfaitement la secrétaire glaciale et archi-efficace, mais côté voix, son accent britannique est à vomir. À chacune de ses répliques ronronnées, on a l'impression d'entendre Samantha commander un autre Cosmopolitan [dans la série Sex and the City]. Tous les autres comédiens, jusqu'aux inconnus qui composent le personnel de Lang, semblent n'être nés que pour ce film. Pierce Brosnan est un choix particulièrement judicieux pour jouer cet acteur passé à la politique, homme roublard et superficiel, mi-Reagan, mi-Tony Blair. Et quand Eli Wallach, 93 printemps, apparaît dans le tout petit rôle du gars du coin qui avertit le nègre des circonstances suspectes dans lesquelles son prédécesseur a trouvé la mort, on ne se dit pas : «Chouette, une apparition d'Eli Wallach!» Non, on se dit: «Quel mystérieux et fascinant vieil homme!»

Pour ne rien gâcher, le compositeur Alexandre Desplat reste au mieux de sa forme. L'an dernier, il a créé la bande originale de trois superbes films (Fantastic Mr. Fox, Un Prophète et celui-ci), et de deux autres qui, quoi qu'on en pense, sont mémorables sur le plan musical (Julie & Julia et Twilight - Chapitre 2: Tentation). Riche d'arpèges et de tintements de cloches dignes de Bernard Herrmann, la musique de The Ghost Writer est en même temps spirituelle et haletante. C'est l'un des meilleurs atouts du film.

Bon. Comme je fatigue d'être aussi dithyrambique, je vais quand même pinailler un brin: le dénouement, qui laisse découvrir au nègre l'ampleur du complot auquel il est mêlé, repose sur un coup de théâtre quelque peu tiré par les cheveux. Mais avec le dernier plan –peut-être le plus beau du genre depuis Before Sunset – tout est pardonné. Sauf, bien sûr, Roman Polanski.

Dana Stevens

Traduit par Chloé Leleu

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Image de une: Site officiel du film

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