Égalités / Société

Les coûts du mariage, une négociation intergénérationnelle

Temps de lecture : 10 min

Les parents continuent d'investir dans cet événement, preuve qu'il reste une fête chargée de traditions et d'enjeux de pouvoir parfois générateurs de tensions.

Un mariage sur cinq, voire 43% si l'on soustrait les deuxièmes unions, sont encore entièrement pris en charge par les parents. | Emma Bauso via Pexels

 
Un mariage sur cinq, voire 43% si l'on soustrait les deuxièmes unions, sont encore entièrement pris en charge par les parents. | Emma Bauso via Pexels  

«On a eu de la chance d'avoir des parents suffisamment modernes pour comprendre que c'était nous qui nous marions et qui organisions le mariage. L'accord était clair et a été complètement respecté», relate Caroline*, ingénieure de 32 ans, qui a épousé Fabien*, ingénieur lui aussi, en 2016. C'est bien ce qu'exposait dans son ouvrage La passion du mariage, la sociologue Florence Maillochon: «Les jeunes veulent décider seuls, quand, avec qui, et comment ils se marient.»

Cette mise à distance des ascendant·es se retrouve jusque dans le financement de la fête. «La prise en charge matérielle du mariage par les parents n'est plus un “allant de soi”», écrivait alors la directrice de recherche.

Reste qu'elle n'a pas complètement disparu. «Nous, on ne leur a rien demandé. Chacun a voulu participer un peu. Tout mis bout à bout, ça a fait un tiers du coût du mariage», estime Caroline. Ce financement parental ne se résume pas à une simple question d'argent. Il est plutôt la preuve que l'image contemporaine de ce rituel est loin d'avoir fait table rase des traditions. Les parents ont toujours une voix, plus ou moins affirmée suivant le nombre de leurs actions, à la table des négociations lors de l'organisation de l'événement.

Les statistiques extraites de l'étude sur les parcours individuels et conjugaux (Epic) et des enquêtes précédentes réalisées par l'Ined sont parlantes. Dans les années 1970, 70% des unions étaient intégralement financées par la famille; en 2013-2014, ils n'étaient plus que 20%. Une diminution substantielle. «Le pourcentage actuel est loin d'être négligeable. Dans un mariage sur cinq, le couple ne met pas du tout la main à la poche», reformule la sociologue. La raison tient à la tradition familiale –même si les normes ne sont plus aussi explicites et précises que dans les guides sur la question d'il y a une trentaine d'années. On pouvait y lire des listes d'items qui détaillaient la répartition des tâches entre les parents du marié et ceux de la mariée, relève Julie Maurice, qui a travaillé sur le financement du mariage dans le cadre de sa thèse. «On trouve une part minoritaire mais encore persistante des familles qui mettent de l'argent de côté pour les projets de leurs enfants, notamment le mariage ou l'achat d'un appartement», énonce-t-elle.

Elle l'illustre par l'union de Paul*, dont les parents sont professeur·es, et d'Aurélie*, dont la mère, retraitée, était cadre dans la fonction publique. «Je me doutais bien que ce serait [mes parents] qui me financeraient, lui a raconté Paul. Mes grands-parents l'avaient fait pour mes parents. Comme ils ont grosso modo les mêmes moyens, […] ça a semblé logique.» Sans compter que la mère de sa future épouse les avait prévenus qu'«elle avait mis des sous de côté» en vue de la célébration.

Autonomie pécuniaire

Si l'on s'intéresse aux premiers mariages et que l'on soustrait les remariages (plus tardifs) de l'équation, on s'aperçoit que 43%, et non plus 20% des unions sont de nos jours financées exclusivement par la famille (contre 7% pour les deuxièmes). Outre le poids de la tradition, les âges de Paul et Aurélie, qui avaient respectivement 24 et 23 ans, et ceux des personnes qui se marient sont aussi une variable qui pèse dans la balance. «Dans les années 1970, les couples se mariaient jeunes –26 ans pour les hommes et 24 pour les femmes, contre 38 et 36 ans actuellement– et sans cohabiter avant. Ils n'avaient pas le temps de faire des économies. Les familles étaient à l'origine du paiement», explique Florence Maillochon.

«La probabilité est plus importante d'être autonome financièrement» de nos jours, pointe la sociologue Julie Maurice. Sans compter que, puisque l'âge moyen au moment de la cérémonie augmente, l'entourage que l'on convie n'est plus le même. «On invite aussi à son mariage des amis que l'on s'est faits pendant ses études ou au travail, que les parent ne connaissent pas forcément, à la différence des amis d'enfance. Il est moins logique que les parents payent pour des collègues de leurs enfants qu'ils n'ont jamais vus de leur vie.» Ceci explique la baisse des financements familiaux au profit des conjugaux. Dans les années 1970, 16% des unions étaient entièrement payées par le couple marié; en 2013-2014, ce financement conjugal indépendant concernait 51% d'entre eux.

Moyennant finance

La transformation structurelle des couples qui décident de se marier ne suffit pas à expliquer cette évolution. Le mariage est aussi devenu, rappelle Florence Maillochon, «un enjeu de distinction, un enjeu identitaire d'affirmation de soi et du couple qui existe déjà», à la différence des années 1970, où «tout le monde faisait peu ou prou le même mariage». Or, qui paye décide.

Puisque la fête se veut unique et à l'image, singulière, du couple dont elle célèbre l'union, on comprend mieux que ceux qui s'apprêtent à se passer la bague au doigt souhaitent que leurs parents n'aient pas voix au chapitre et, pour garder l'ascendant, ne fassent plus du financement parental (intégral ou non) une évidence. «C'est une manifestation matérielle de la mise à distance des parents par le couple. Le schéma majoritaire revient à se dire: “Je veux financer en partie mon mariage car je veux décider des modalités d'organisation.” Les couples sont motivés par la volonté de rester autonomes par rapport aux membres de leur famille, aussi bien concernant le choix des invités que les postes de dépenses», résume Julie Maurice. «Nous avons beaucoup organisé; je ne voulais pas me dire que c'était mes parents qui organisaient», lui avait confié Anne*, 25 ans, cadre, avant de s'unir avec Octave*, 28 ans, ingénieur, au sujet de la participation de ses parents aux frais.

«Il y a une taxe mariage. Un chignon “de mariée” coûte trois fois plus cher qu'un classique. Les pros en profitent.»
Florence Maillochon, sociologie, directrice de recherche

Reste que, en raison du caractère de la célébration qui se veut remarquable, le concours parental n'est pas systématiquement refusé. D'abord parce que leur contribution pécuniaire peut aussi jouer le rôle de «reconnaissance symbolique» de l'union des enfants et de «réassurance de leur décision de se marier», pointait dans La passion du mariage la directrice de recherche au CNRS. «Jusqu'au début des années 2010, les parents des individus qui se marient trouvent ça normal de se marier, alors que les couples qui se marient ont l'impression de faire quelque chose d'exceptionnel.»

«À une époque où les gens se marient peu, ceux qui passent devant le maire conçoivent leur mariage comme un événement, le vivent sur le mode de la singularité, de l'authenticité, et non comme un acte classique de l'union conjugale comme les générations antérieures. Il y a un hiatus entre la perception des parents et celles des mariés», précise-t-elle. Le fait de contribuer au budget devient alors pour les parents une façon de signifier de manière suffisamment expressive aux yeux de leur progéniture qu'ils accordent de l'importance à leur union.

Si les couples mariés acceptent de profiter de l'argent de leurs parents, c'est aussi pour des raisons purement pragmatiques. Se marier au XXIe siècle coûte cher. «Il y a une taxe mariage pour beaucoup de choses. Un chignon “de mariée” coûte trois fois plus cher qu'un chignon classique. Les professionnels en ont profité, signale Florence Maillochon. Il y a beaucoup plus de types de dépenses, notamment en ce qui concerne les détails de la décoration, qui finissent par augmenter les frais.» Si ni l'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) ni l'Ined ne fournissent de chiffres sur le coût réel de la fête, l'entreprise de crédit à la consommation Sofinco a fait réaliser des baromètres par Opinion Way pour en estimer le budget. En 2019, les Français·es qui souhaitent l'organiser auraient à débourser en moyenne 8.142 euros (contre 8.257 cinq ans plus tôt) et, après avoir pioché dans leur épargne à 83%, feraient appel à leurs parents à 59% pour financer cette célébration.

Inclusion parentale

Dans l'idée, les couples tiennent à rester décisionnaires. Nombre de personnes mariées préféreraient recevoir une enveloppe de leurs parents pour ensuite en faire ce que bon leur semble, indique Julie Maurice. Dans la réalité, «quand les parents décident de donner une enveloppe, ce n'est jamais “je te donne tant et on se voit au mariage”». L'argent est souvent affecté nommément à un poste de dépense, afin que la contribution fasse sens pour tout le monde.

Le père de Caroline avait participé à la location d'une bonne partie du matériel et, même si c'était elle qui avait pris la décision, l'avait accompagnée dans ses repérages. Sa mère avait payé la robe et l'avait assistée pour les essayages. Ses beaux-parents avaient pris en charge le vin et son beau-père, fin connaisseur, avait même carte blanche pour choisir les bouteilles qui allaient convenir au menu élaboré par le couple. «Ça l'a amusé de faire toutes les caves du coin. Je lui ai fait confiance.»

«Nos parents ont proposé de participer parce que ça leur faisait plaisir, pas pour imposer quoi que ce soit. »

Caroline, 32 ans, ingénieure

Peut-être est-ce aussi la façon de pratiquer l'inclusion parentale tout en préparant une cérémonie à son goût plutôt qu'en suivant les desiderata des familles. «Ce que j'ai souvent observé, ce sont des couples contents de profiter de l'argent de leurs parents sans tomber sous leur joug, c'est-à-dire qu'ils veulent avoir l'argent du mariage, le sourire des parents et les invitées qu'ils souhaitent eux, ajoute Florence Maillochon. Ce sont plutôt les parents qui font des compromis et payent sans voir leurs souhaits réalisés. C'est vraiment un don qui doit être gratuit au sens où les parents ne sont pas censés avoir une rétribution de la somme d'argent qu'ils fournissent.»

Caroline ne le dit pas autrement: «S'ils ont eu envie de participer, ce n'était pas pour imposer quoi que ce soit. Ils n'ont pas mis de conditions du type “on participe mais on veut qu'il y ait telles personnes et que ça se passe comme ci ou comme ça”. Ils ont proposé de participer parce que ça leur faisait plaisir.» L'apport des parents n'est pas, du moins aux dires des enfants, un moyen de pression ou de chantage pour que cette fête soit aussi la leur.

Affaire de famille

Si l'on pousse l'examen, on se rend compte que ce n'est pas aussi tranché. La hauteur de la participation parentale est souvent reliée au nombre de personnes conviées. «En général, quand les familles financent, ce sont les mariages qui rassemblent le plus d'invités et où la part des ceux qui le sont par la famille est plus importante», spécifie Florence Maillochon. Rien que de très logique puisque ces grosses célébrations ont davantage tendance à être les premiers (et non les seconds) mais aussi les plus traditionnels, «dans un modèle de fête familiale». Dans le cadre d'une contribution parentale partielle, le principe le plus répandu est de participer au prorata des personnes que l'on a invitées, décrit Julie Maurice. Anne et Octave ont assumé les frais pour leurs ami·es: «C'était surtout pour alléger les parents et parce que ça nous paraissait normal. […] J'en ai quand même invité beaucoup. Je ne voulais pas me restreindre parce que mes parents payaient.»

Le couple avait laissé aux parents la charge des invité·es de leurs familles respectives. Les familles des personnes qui se marient font rarement la même taille. Les parents, suivant leur milieu social et le nombre de mariages déjà célébrés dans la famille proche comme élargie, subissent une pression sociale plus ou moins poussée à rendre des invitations. «C'est une logique de donnant-donnant: si la mariée a été invitée au mariage de la grande-cousine qu'elle ne voit jamais et qu'elle n'a pas vraiment envie d'inviter, ses parents la prennent en charge, détaille la chercheuse. C'est loin d'être aussi évident que: “Tu payes, mais tu n'as rien à dire”.»

«Il est mal vu de dire que les parents ont une mainmise sur le mariage.»
Julie Maurice, sociologue

Pour Caroline, établir la liste des invitations fut un casse-tête. Ses parents, habitués à de grandes célébrations et à être conviés aux unions d'enfants de leurs ami·es et de cousin·es, auraient souhaité rendre les invitations. «Ne pas pouvoir le partager avec des gens qu'ils apprécient, c'était les priver de quelque chose.» C'était compter sans son futur époux, pour lequel le mariage n'était pas «un événement social». Il ne souhaitait inviter aucune personne qu'il n'avait jamais rencontrée.

Que la mère de Caroline se soit, à un moment, proposée de participer davantage pour couvrir les frais des personnes qu'elle envisageait d'inviter n'a pas changé la donne. Ce blocage relevait davantage d'une question de philosophie et de vision du mariage que d'argent. «J'étais au milieu et comprenais les deux points de vue, se remémore Caroline. J'ai dû négocier. Mes parents ont eu droit à quelques invités, mon père trois couples et ma mère quatre ou cinq, dont ma marraine et une amie de ma mère que je connais tellement bien que ça avait du sens qu'elle soit là pour moi.» Le faire-part, le choix des verres pour le cocktail a aussi engendré des tractations entre les deux membres du couple, lesquelles révélaient les visions concurrentes qu'avaient leurs familles respectives.

«Dans tous les entretiens, les mariés disaient: “C'est nous qui décidions même si les parents participaient.” Il est mal vu de dire que les parents ont eu une réelle mainmise sur les festivités», appuie Julie Maurice. Au cours des échanges, des points de tension ressortaient et soulignaient à quel point l'organisation était en fait le lieu de négociations intergénérationnelles. Les «enjeux de pouvoir entre les générations» sont légion, abonde Florence Maillochon. «Mon but, c'était de ne pas choquer ma famille, admet Caroline. Je n'ai pas fait un mariage juste pour ma tronche. On invitait quand même nos familles. Dans la façon dont j'ai construit les festivités, j'ai essayé de concilier le côté très traditionnel de ma famille et le côté tout sauf catho de la famille de Fabien.»

Preuve, pour Julie Maurice, que si les couples proclament leur autonomie, ils ont intériorisé de nombreuses normes sur la façon dont ils doivent procéder, «au regard des attentes de leurs familles, a fortiori lorsque celles-ci contribuent au financement». Difficile d'inviter les parents et, surtout, d'accepter leurs sous si c'est pour ensuite les réduire au silence et ne pas du tout tenir compte de leurs attentes. Le mariage, financement compris, n'est pas juste la scène de concertations conjugales. Il nécessite des conseils de (la) famille.

* Les prénoms ont été changé.

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