Culture

Cléopâtre, une nouvelle biographie un peu trop romancée

Temps de lecture : 6 min

La dernière reine d'Égypte fait l'objet d'un livre signé par l'Italien Alberto Angela, fer de lance de l'histoire plaisir.

Portraits en marbres identifiés comme étant ceux de Cléopâtre, présentés lors de l'exposition «Cleopatra of Egypt: From History to Myth» au British Museum de Londres, en avril 2001. | Adrian Dennis / AFP
Portraits en marbres identifiés comme étant ceux de Cléopâtre, présentés lors de l'exposition «Cleopatra of Egypt: From History to Myth» au British Museum de Londres, en avril 2001. | Adrian Dennis / AFP

C'est le plaisir qui gouverne la nouvelle biographie de Cléopâtre signée Alberto Angela, à paraître le 2 octobre 2019 chez HarperCollins. Bien connu des fans d'histoire antique et star des librairies en Italie, le «Stéphane Bern transalpin» a déjà séduit un large public en France avec ses best-sellers Empire et Les trois jours de Pompéi, respectivement parus en 2016 et 2017 chez Payot.

De l'autre côté des Alpes, sa série télé documentaire de vulgarisation historique Ulisse, créée en 2000 sur la Rai 3 et diffusée depuis 2018 sur la Rai 1, est regardée par des millions de personnes. Elle est à l'image de la recette qui a forgé son succès en librairie et qu'il reprend dans Cléopâtre: une grande liberté de ton, le choix assumé d'imaginer ce que l'histoire ne dit pas et un talent indéniable pour reconstituer l'ambiance d'époques révolues.

Cléopâtre fourmille ainsi d'anecdotes que l'on trouve rarement dans les ouvrages historiques classiques: au détour d'une visite guidée d'Alexandrie, on apprend par exemple que le mot «obélisque» n'est pas d'origine égyptienne mais grecque –il signifie «brochette»– et traduit le mépris des Hellènes pour les bâtisseurs de pyramides. Mais c'est par la dimension sensuelle voire érotique de son écriture que le dernier livre d'Angela se distingue.

Description caricaturale

Il est vrai qu'avec un sujet d'étude comme Cléopâtre et un auteur comme Angela, il fallait s'attendre à quelques descriptions de la reine susceptibles d'enflammer l'imagination du public. En la matière, l'écrivain enfonce toutes les portes ouvertes, puisant aux sources du mythe de la reine légèrement vêtue qui use autant de son corps que de sa tête pour atteindre les objectifs qu'elle s'est fixés.

Le livre fourmille de questions triviales sur lesquelles Angela s'épanche complaisamment: Cléopâtre et César ont-ils conclu dès le premier soir? Cléopâtre était-elle vierge? L'auteur, qui rappelle qu'elle n'était sans doute pas la dévoreuse d'hommes rendue par la légende, ne se prive pas d'imaginer la jeune reine «timide et maladroite lors de sa première nuit d'amour» avec le dictateur romain, comparé pour sa part à Sean Connery ou George Clooney question sex appeal!

Il n'existe aucune description de Cléopâtre, sauf quelques statues douteuses et des pièces de monnaie.

Pourquoi pas, mais d'autres passages relèvent de l'invention pure, telle cette description de la reine en train de prendre son bain, alors qu'il n'existe, rappelons-le, aucune description de son physique hormis quelques statues à l'identification douteuse et des pièces de monnaie: «C'est un corps séduisant, tonique et aux formes harmonieuses. La poitrine est épanouie sans être trop développée, les fesses sont fermes et rondes, la taille fine de la souveraine souligne la plénitude de ses hanches. Le plus frappant est bien sa peau parfaitement lisse: l'absence totale de poils sur ce corps donne à la reine une apparence de statue.»

Monnaie d'argent de Cléopâtre.

Plus loin, Angela décrit un Marc Antoine «dont la mâchoire semble à deux doigts de se décrocher» alors qu'il rencontre Cléopâtre à Tarse, en Asie mineure. Venue pour s'expliquer sur son absence à la bataille de Philippes (42 av. J.-C.), qui a vu Octave (futur empereur sous le nom d'Auguste) et Marc Antoine l'emporter sur les césaricides Brutus et Cassius, la reine retourne la situation à son avantage. Elle envoûte Marc Antoine et obtient notamment la reconnaissance du fils qu'elle a eu avec César, le jeune Césarion, comme souverain légitime de l'Égypte.

Angela consacre une vingtaine de pages enflammées à ce moment décisif et n'hésite pas à imaginer la souveraine complètement nue devant Marc Antoine. Après tout, Plutarque écrit bien qu'elle s'est présentée devant le général romain «parée comme les peintres représentent Aphrodite»!

Sous la plume d'Angela, cela donne: «Que faut-il comprendre? Que Cléopâtre est peut-être à moitié nue… à moins qu'elle ne le soit complètement. Une reine qui arrive presque dénudée à une rencontre officielle, voilà qui est inédit!» Sept lignes plus loin, il en déduit que «tout le monde saisit immédiatement que la reine s'offre au grand chef de guerre romain. Et ce n'est pas qu'une formule».

Sources lacunaires

Plutôt qu'une biographie, Cléopâtre est un voyage en immersion dans une époque et dans les pensées des grands personnages qui l'ont faite. L'auteur s'encombre peu de références historiques, préférant prendre son lectorat par la main pour l'emmener dans les rues de Rome le jour de l'assassinat de César, dépeindre (inventer) l'émotion de Cléopâtre quand elle apprend la nouvelle depuis la résidence du dictateur sur l'autre rive du Tibre, ou imaginer l'angoisse des assassins dans les heures qui précèdent leur passage à l'acte.

Mais a-t-on encore affaire à un livre d'histoire? Ce Cléopâtre ne ressemble en rien à la biographie de facture beaucoup plus classique publiée il y a un an par l'universitaire Maurice Sartre, Cléopâtre: un rêve de puissance.

En l'absence de sources, Sartre écrit pour sa part, quant au moment où Cléopâtre apprend la mort de César: «Là où le romancier se lancerait dans une longue description de la douleur de la femme, des craintes de la future mère ou des calculs de la souveraine, l'historien tout à coup hésite face au vide de sa documentation.»

Un an plus tard, il est piquant de voir qu'Angela consacre deux pleines pages à représenter la reine allongée sur un lit couvert de coussins, en train de siroter un vin agrémenté d'épices quand surgissent trois de ses conseillers venus lui porter la mauvaise nouvelle. «Le regard de Cléopâtre perd brusquement tout son aplomb. Elle a l'impression de basculer au fond d'un gouffre. Elle manque d'air. Elle menace de s'évanouir», écrit un Angela plus romancier qu'historien.

Récit immersif

Dès lors, il ne faut guère s'étonner de voir l'importance de la part d'invention dans le livre. Angela retrace certes à gros trait le contexte géopolitique de l'époque et ne peut faire l'économie de quelques mises au point historiques, indispensables mais susceptibles d'arracher des bâillements aux lecteurs et lectrices les moins assidues –raison pour laquelle il abandonne dès qu'il le peut le terrain de l'histoire classique pour emprunter les chemins plus tortueux, mais ô combien plus plaisants, du récit immersif.

Le livre, qui recourt à de nombreux flashbacks, s'ouvre sur l'assassinat de César. Un bon prétexte pour suivre la course dans les rues de Rome d'Artémidore de Cnide, philosophe grec et ami intime du dictateur en route pour tenter de l'avertir du complot qui menace sa vie. Peu importe au passage que l'épisode soit certain, Angela tient l'occasion de faire revivre la cité telle qu'elle devait être un matin de mars 44 av. J.-C.

L'important n'est pas d'avoir enrichi le débat historique, mais d'avoir donné du plaisir au public.

La vulgarisation historique ne date pas d'hier. D'Alain Decaux et André Castelot à Stéphane Bern et Franck Ferrand, en passant par Henri Guillemin ou Max Gallo, les passeurs d'histoire font depuis des décennies le bonheur des éditeurs.

Avec Angela, une étape supérieure est sans doute franchie. Il ne s'agit plus de raconter plaisamment, il faut rendre l'histoire sexy, quitte à s'affranchir des sources pour donner au public la part de rêve qu'il demande.

Alors que le public de livres d'histoire classique s'érode chaque année un peu plus, il n'est sans doute pas de plus beau sujet que Cléopâtre pour séduire une audience plus large. Renvoyant à tous les fantasmes possibles d'un Orient sensuel et décadent sur le point d'être englouti par la puissance romaine, la dernière reine d'Égypte est un immense cliché à elle toute seule.

Cléopâtre n'est évidemment pas un livre de recherche, et Alberto Angela n'apporte rien de neuf en matière de connaissances historiques. Il le reconnaît volontiers.

Les énigmes restent des énigmes: Jules César est-il bien le père de Césarion? Cléopâtre s'est-elle suicidée avec un serpent ou du poison? Aucune des questions n'est tranchée, même si l'auteur n'hésite pas à prendre position après avoir couché sur le papier l'ensemble des hypothèses envisageables.

L'important n'est pas d'avoir enrichi le débat historique, mais d'avoir donné du plaisir. Sur ce chapitre, les personnes férues de féérie seront comblées, et les plus exigeantes passeront leur chemin.

Cléopâtre

Alberto Angela

HarperCollins

Parution le 2 octobre 2019

Prix: 22€

Charles Knappek

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