Politique / Monde

L'Américain qui murmurait à l'oreille de Mao (et à celle de Bill Gates)

Temps de lecture : 4 min

Sidney Rittenberg «Li Dunbai» avait rejoint le Parti communiste chinois. Il est décédé à l'âge de 98 ans.

Sidney Rittenberg et Mao Zedong dans le documentaire The Revolutionary. | Capture d'écran via YouTube
Sidney Rittenberg et Mao Zedong dans le documentaire The Revolutionary. | Capture d'écran via YouTube

Le personnel soignant du centre médical de Fountain Hills (Arizona) était certainement loin d'imaginer la trajectoire de l'homme décédé le 24 août dernier dans leur établissement à 98 ans. Un personnage qui aurait eu sa place dans un ouvrage de la trilogie américaine de Philip Roth ou les pires cauchemars du sénateur Joseph McCarthy.

Imaginez plutôt: un enfant du pays de l'Oncle Sam atterrit en Chine durant la Seconde Guerre mondiale. Il fait le choix de rester et devient un cadre du parti communiste avant de mordre à pleines dents, trente-cinq ans plus tard, dans le capitalisme. Pas mal le pitch, hein? Telle fut la vie de Sidney Rittenberg alias «Li Dunbai».

Pas le plan initial

Rittenberg rentre dans l'armée américaine le lendemain de l'attaque de Pearl Harbour et débarque en septembre 1945 en Chine, alliée des États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale. À Shanghai, il travaille comme traducteur et prof de langues après avoir appris le mandarin. Ce n'était pas vraiment le plan initial.

«J'ai été sélectionné pour étudier le japonais à l'université de Stanford et pour devenir membre du gouvernement militaire japonais après la guerre. Tout le monde me disait que c'était une opportunité de carrière incroyable mais faire partie d'un gouvernement militaire ne m'intéressait pas. Et puis surtout je voulais rentrer chez moi juste après le conflit. Je me suis dis que si j'étais coincé au Japon, ça allait durer des années. Alors que La Chine était un allié, une fois que la guerre était finie tu rentrais», expliquait-il dans une conférence Ted en 2012. Raté: le jeune soldat va choisir de rester.

Il faut dire qu'à l'époque, déjà, Sidney Rittenberg est très engagé. Dégoûté par les lois Jim Crow et la ségrégation, ce membre d'une famille juive baignant dans la politique s'est battu pour le droit des travailleurs et des travailleuses, et contre les injustices sociales et raciales. Il étudie la philosophie, se marie (puis divorce), devient syndicaliste dans une usine de cigarettes et membre des jeunesses communistes.

Un an après son arrivée en Chine, il est démobilisé et travaille dans une agence de l'ONU pour les réfugié·es. Il rencontre Zhou Enlai, le futur Premier ministre chinois qui va le pousser dans les bras de Mao.

Quarante-cinq jours de trek jusqu'à Mao

Choqué par la corruption, la pauvreté et les inégalités dans la Chine nationaliste de Tchang Kaï-chek, ce jeune idéaliste débarque à Yan'an (province du Shaanxi) pour rejoindre la guerrilla communiste. Après quarante-cinq jours de trek, il fait la connaissance d'un certain Mao Zedong. «J'ai rencontré Mao pour la première fois le jour de mon arrivée à Yan'an. J'ai franchi la porte et il était là. Comme une image sortant de l'histoire», témoigne-t-il dans le documentaire The Revolutionary sur sa vie.

L'Américain va passer des journées entières à parler de son pays au futur président de la République populaire de Chine. «Ce qui m'a le plus impressionné, c'est le fait que c'était un intellectuel et un leader doté d'une stature incroyable. C'est la meilleure oreille que j'aie jamais rencontrée.»

Il devient proche de plusieurs autres leaders communistes avec qui il va jouer aux cartes et regarder des films de Laurel et Hardy. «Li Dunbai» va surtout devenir (en secret) membre du parti grâce à sa langue maternelle.

Un rôle dans la propagande

Grâce à sa maîtrise des deux langues, Rittenberg a été un maillon important de la propagande du parti à l'intérieur et en dehors du pays en traduisant en anglais les travaux du Grand Timonier et notamment le Petit Livre rouge.

En 1967, il occupe un poste important dans la hiérarchie de la China's Broadcast Administration, devient directeur de Radio Pékin (aujourd'hui Radio Chine Internationale). Ses discours sont enregistrés et largement diffusés. L'Américain aurait aussi pris la parole dans des meetings. Une photo le montre ainsi exhorter la foule en 1966 sur la place Tiananmen. «En avril 1967, Rittenberg était un important orateur à l'un des meetings les plus connus de la Révolution culturelle», écrit Anne-Marie Brady.

Cette chercheuse néo-zélandaise, spécialiste de la Chine, critique l'omission de cette information dans sa biographie The Man Who Stayed Behind coécrite avec la journaliste Amanda Bennett en 1993. Pièce maîtresse du système, Rittenberg va être aussi victime de ses purges puisqu'il va passer près de la moitié de sa longue expatriation en prison.

Seize ans dans les geôles

«Qui sont nos ennemis? Qui sont nos amis? C'est là une question d'une importance primordiale pour la révolution.» Cette citation est de Mao Zedong et Rittenberg a bien eu le temps de la ressasser. À deux reprises, ce dernier a été emprisonné.

Sa première incarcération date de 1949. Au cours de celle-ci, il passe six ans à l'isolement avant d'être innocenté. «C'est parce que Joseph Staline me soupçonnait d'être un espion américain. Il a écrit un message à Mao lui demandant de m'arrêter», racontait l'Américain dans une interview filmée en 2010 à The Economist.



Il est de nouveau arrêté en 1968 pour avoir «créé des troubles», selon ses mots, durant la Révolution culturelle (1966-1976). «Je soutenais des jeunes opposés à la dictature du prolétariat.» Selon lui, c'est plutôt la jalousie de Jiang Qing, épouse de Mao, qui lui aurait valu cette arrestation. Il la recroisera, d'ailleurs, en prison. Rittenberg survivra tant bien que mal dix ans dans les geôles chinoises. «Tous les jours, vous êtes assis en face de vous et de votre propre folie potentielle, se rémémore-t-il dans le documentaire The revolutionary. Et vous savez que c'est soit vous, soit elle.»

Il ne sera libéré qu'en 1977, soit une année après la mort de Mao. Sa deuxième épouse chinoise, Yulin, avec qui il a eu quatre enfants, fut quant à elle envoyée dans un camp de travail. Le couple quittera définitivement la Chine en 1980 pour revenir s'installer aux États-Unis.

Conseiller de Bill Gates

Une fois rentré dans son pays, l'ancien maoïste va prendre le pli du système capitaliste. Il a en effet lancé une boîte de consulting, Rittenberg Associates, pour faciliter l'implantation des entreprises américaines en Chine comme Intel, Microsoft, Levi Strauss, Polaroid...

Il a accompagné des hommes d'affaires en Chine où il organisait des rencontres avec des personnalités puissantes du pays. «Ses positions essentiellement “pro-chinoises” sont les raisons cruciales pour lesquelles Rittenberg est toujours considéré comme un “ami du peuple chinois” par les dirigeants actuels», affirmait Anne-Marie Brady.

Cela n'a pas empêché Sidney Rittenberg d'enseigner l'histoire chinoise dans plusieurs universités et de déclarer, à la fin de sa vie, que «Mao était l'une des pires personnes de l'histoire de l'humanité». Mieux vaut tard que jamais.

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