Égalités / Société

Les teintures masculines recouvrent bien plus que les poils et cheveux blancs

Temps de lecture : 9 min

Si les hommes utilisent peu de colorations pour masquer les effets du vieillissement, ce n'est pas seulement dans l'optique de ressembler à George Clooney.

Les hommes n'ont pas été éduqués à passer du temps du temps dans la salle de bain à faire des soins qu'ils jugent contraignants. | Thgusstavo via Pexels
Les hommes n'ont pas été éduqués à passer du temps du temps dans la salle de bain à faire des soins qu'ils jugent contraignants. | Thgusstavo via Pexels

Dans la presse, on lit que «la traque du cheveu blanc obsède aussi les hommes», que «les produits de coloration qui leur sont destinés se multiplient» et même que «la coloration des cheveux est relativement courante chez les hommes (et donc acceptée par l'opinion publique)».

Pourtant, dans son ouvrage Sorcières. La puissance invaincue des femmes, l'essayiste Mona Chollet rappelait que l'«on se moque parfois des hommes qui se teignent: après l'élection de François Hollande, son prédécesseur Nicolas Sarkozy claironnait à son entourage: “T'en connais, toi, des hommes qui se teignent les cheveux?” Cinq ans plus tard, l'ancien communicant du président “socialiste” jurait encore que c'était faux, histoire de lui épargner cette honte».

Comme l'a identifié lors de sa thèse sur les pratiques esthétiques des hommes et des femmes la sociologue Marion Braizaz, «le discours ambiant et notamment médiatique se veut dans la lignée de l'évolution des rapports sociaux hommes-femmes et de l'aspiration à une société plus égalitaire: on parle beaucoup des nouvelles pratiques décomplexées des hommes mais la dimension esthétique du corps constitue plutôt un bastion de permanences, un des rares domaines pour lequel les individus revendiquent leur affinité avec des normes de genre dites traditionnelles».

Si les hommes sont loin de se teindre massivement les cheveux ou, du moins, d'assumer de masquer ceux qui ont viré au blanc comme le font davantage les femmes, ce n'est pas juste parce que le poivre et sel à la George Clooney est censé faire sexy.

Routines contraignantes

Colorer sa chevelure semble toujours inavouable si l'on est un homme. Fin 2017, un article du Monde indiquait que seuls 2% de ceux qui ont plus de 45 ans admettaient s'être teint les cheveux au cours des six derniers mois, contre 63% des femmes du même âge.

On est loin de la grande tendance masculine, y compris en pratique. «Cela représente peut-être 1% de mes clients», évalue à la louche Sarah Hamizi, présidente fondatrice du groupe de salons et de barbiers spécialisés sur l'homme La Barbière de Paris. Et encore, l'estimation est à la hausse.

Un constat que recoupe Marion Braizaz, qui, dans le cadre de ses recherches, a observé qu'assez peu d'hommes prenaient en réalité soin de leur chevelure: «Alors que la perte de cheveux est un sujet central dans leur discours, qu'il existe beaucoup de produits pour la ralentir et qu'il s'agit de pratiques invisibles, même les hommes qui commencent à utiliser ces traitements les arrêtent. Leur emploi est trop contraignant pour eux.»

C'est aussi ce que nous spécifiait en 2016 le docteur Philippe Assouly dans un précédent article pour Slate. La plupart des hommes refusent ces traitements parce qu'«ils n'ont pas le même regard que les femmes vis-à-vis du temps passé dans la salle de bain, à s'occuper de soi».

On peut supposer qu'il en va de même pour la teinture. «Au cours de l'enfance, garçons et filles ne sont pas socialisés de la même manière aux techniques du corps. Il semble difficile pour des hommes n'ayant pas vraiment pris soin de leur corps de commencer à utiliser certains types de produits à partir de 40 ans», détaille la chercheuse de l'université de Genève.

Or, glisse Sarah Hamizi, avec la tendance des coupes très courtes, impossible de ne pas voir apparaître les racines, qui sont davantage masquées par la longueur des coiffures des femmes. La coloration impose une fréquence astreignante.

«Une couleur qui ne se voit pas»

Au-delà de ce «déficit de compétences» culturel et genré, c'est aussi une question de représentations, poursuit Marion Braizaz: «Les individus sont attachés à la dichotomie corporelle sexuée.»

En gros, on veut qu'un homme ressemble à l'image que l'on s'en fait. Un-homme-un-vrai, ça ne se maquille pas, ça ne porte pas de jupe, ça ne pleure pas non plus (sauf devant un match de foot).

Même parmi ceux qui mettent en œuvre de nouvelles pratiques soi-disant progressives, telles que la coloration des cheveux ou l'épilation des sourcils, on retrouve «un discours très fort sur le stigmate de l'efféminé», décrit la chercheuse. L'objectif, c'est alors de «ne pas faire comme les femmes», en recherchant la sobriété voire l'invisibilité.

Morgan, coiffeur chez Michel Dervyn, confiait ainsi au Monde que les quadragénaires et quinquagénaires qui viennent dans son salon désiraient «une couleur qui ne se voit pas, [...] alors que les femmes demandent une couleur “naturelle” mais en aucun cas “qui ne se voit pas”», relevait la journaliste Guillemette Faure.

C'est également ce qu'a pu déclarer à Marion Braizaz l'un de ses enquêtés, cadre parisien. Pour lui, «le travail de l'apparence masculine, c'est un travail qui ne se voit pas».

«Certains hommes cherchent à cacher leur sollicitude corporelle, y compris à leur conjointe pour certains.»
Marion Braizaz, sociologue

Chez les femmes aussi, la norme est de ne pas trop en faire au risque de passer pour vulgaire et superficielle. On conviendra tout de même que le rouge à lèvres, le brushing, les talons et la jolie tenue sont ostensibles. «Du côté des femmes, l'effort esthétique est valorisé, voire incontournable socialement; c'est l'inverse qui se joue du côté des hommes, qui cherchent à cacher leur sollicitude corporelle, y compris à leur conjointe pour certains», appuie la chercheuse en sociologie.

Et pour cause. «Certaines femmes se moquent ouvertement de leur compagnon dès lors qu'il achète trop de crèmes», participant ainsi au «maintien des traditions esthétiques».

Lorsque l'on connaît la forte dépendance des hommes au regard de leur femme sur cette question de l'apparence, comme la sociologue le démontre dans son article «Corps d'hommes sous le regard de femmes: une sociologie de l'apparence au prisme de la conjugalité», on peut comprendre que la gent masculine éprouve quelques résistances à se teindre.

Jeunisme pour tous

Cela ne signifie pas que les cheveux blancs sont systématiquement appréciés par ces messieurs, au même titre que ces femmes qui arborent une chevelure grise avec fierté, féminisme et style, afin d'affirmer que le temps passe sans que la beauté féminine ne s'efface. Ni qu'ils sont toujours considérés comme le signe d'une maturité séduisante. «Pour les hommes utilisateurs de nos produits, les cheveux blancs sont le signe d'un vieillissement qu'ils vivent mal», communiquait au Monde le service marketing de Petrol Hahn, chef de file sur le marché de la couleur à domicile pour hommes.

Le jeunisme a cours chez les deux sexes. La preuve: la durée du chômage s'accroît avec l'âge et, d'après le rapport d'activité de 2017 du Défenseur des droits, «l'âge et le sexe sont les deux premiers motifs des expériences de discrimination liées au travail» –19% des hommes âgés de 55 à 65 ans étaient victimes de discriminations dans le monde professionnel.

«Les cheveux blancs, naguère signes de sagesse, ne caractérisent plus l'homme en pleine possession de ses facultés.»
Christian Bromberger, professeur émérite en ethnologie

S'il ne cache jamais son âge, William*, 42 ans, auteur, a conscience de ce jeunisme ambiant: «Dans mon milieu professionnel, surtout quand on traite de sujets pop culture et d'humour, on rechigne à ne pas avoir l'air dans le coup. On a besoin, dans une équipe, de projeter une image de quelqu'un qui n'est pas un ancien, de ne pas avoir l'air d'un daron. Ceci passe par les vêtements mais aussi en essayant physiquement de paraître jeune.»

C'est ce que pointe l'anthropologue Christian Bromberger, entre autres auteur de l'ouvrage Les sens du poil. Une anthropologie de la pilosité. «Cette obsession de la jeunesse conduit à camoufler tout signe de vieillesse et de passage du temps. Les cheveux blancs, qui marquaient l'entrée dans un âge de sagesse, ne caractérisent plus l'homme en pleine possession de ses facultés comme naguère. Sans doute que ce modèle contemporain est en train de prendre le dessus.»

Sauf que, si les hommes ne se sentent plus autant autorisés à vieillir qu'auparavant, rejoignant en cela les femmes, la norme jeuniste s'applique de manière différenciée sur leur corps. «Cet attachement à une sorte de fraîcheur corporelle se manifeste surtout via d'autres attributs pour eux, comme la carrure et la musculature, qui sont des caractéristiques très traditionnelles. Les hommes nostalgiques de leur corps “d'avant” évoquent davantage des prises de poids que des changements liés aux traits de leur visage et à la couleur de leur chevelure», analyse Marion Braizaz.

La priorité, c'est de maintenir un corps viril et svelte. Ensuite vient la cosmétique et la teinture. La preuve en est que «les hommes qui se permettent plus de créativité concernant le taillage de barbe et les coupes de cheveux sont souvent ceux qui cochent déjà les cases du corps masculin».

Transition virile

Les soins portés au visage sont encore traditionnellement classés du côté du féminin, donc le fait d'une minorité, à une exception notable: la barbe, attribut masculin par essence. «Au moins 30% de mes clients se la teignent», assure Sarah Hamizi.

C'est le cas de William, qui a découvert au Canada un produit spécialement conçu à cet effet. Son menton, grisonnant, contrastait avec sa chevelure dénuée du moindre cheveu blanc. Son entourage lui suggérait de se raser mais il estimait que sa peau était trop fragile. Il s'est quand même laissé tenter. «C'est le produit qui a créé l'envie. J'ai essayé un peu pour rigoler et j'ai trouvé que ça m'enlevait vraiment quatre à cinq ans d'âge. J'ai reçu dix fois plus de réponses sur les applis de rencontres. J'ai toujours fait plus jeune mais en blanchissant ma barbe m'avait redonné pile l'âge que j'avais. Ça me manquait de surprendre avec le décalage entre mon apparence et mon âge réel.»

L'inconvénient de l'opération est qu'elle nécessite d'être renouvelée toutes les deux semaines. «C'est quand même un peu de boulot», mais bien moins que de se raser fréquemment. William est conquis.

S'il envisage, une fois qu'il aura «une full barbe blanche», de laisser le tout au naturel parce que ça illumine le visage, il est satisfait d'avoir trouvé entre-temps de quoi faire disparaître le côté négligé de ses poils grisonnants. «Ce n'est pas forcément le blanc qui dérange, mais le décalage avec les cheveux. Et puis ça ne faisait pas propre. L'irruption du blanc avait quelque chose d'un peu “nasty”. Les phases de transition quand on passe d'un âge à un autre, comme à la puberté, ce n'est pas toujours joli. Là, c'est plus “clean”.»

Peut-être aussi que les produits sont plus performants, suppose l'anthropologue Christian Bromberger. Auparavant, «les colorations donnaient des roux épouvantables, on voyait immédiatement que c'était une teinture; ce côté carotte trahissait son origine. C'était perçu comme plus consternant encore que le cheveu blanc».

Le dispositif d'application joue aussi. Sarah Hamizi «préconise toujours dans un premier temps un maquillage éphémère des poils» à l'aide d'un mascara sur certaines zones plutôt que d'en recouvrir la totalité. La couleur vient alors uniformiser l'ensemble et permettre «des petites retouches au quotidien, pas pour donner du volume comme avec les cils mais dans le but de camoufler les couleurs que les clients n'aiment pas».

«La teinture, c'est un peu le maquillage des hommes. C'est chouette.»
William, 42 ans, auteur

L'activité s'avère être un bon filon. La fondatrice de La Barbière de Paris confesse avoir bien moins de mal à vendre les produits annexes (shampoing, huile, sérum, sèche-cheveux) aux hommes qu'aux femmes. «Quand on lui dit: “Il faut une tondeuse, un masque à barbe”, un homme achète sans restriction de budget. Toutes les grandes marques créent des gammes de produits dédiés car le pouvoir d'achat des hommes est extraordinaire.»

Ils gagnent plus et réfléchissent moins à la dépense, priorisant peut-être moins le budget familial que les femmes (bonjour la charge mentale). Les entreprises l'ont bien compris. «Aujourd'hui, les hommes découvrent que la barbe est une manière de se métamorphoser. Ils ont pris conscience que c'est un atout pour eux. Les poils vont camoufler des cicatrices mais aussi transformer leur morphologie. La barbe permet d'affiner le visage», insiste la fondatrice de La Barbière de Paris.

«Parmi les artifices qui permettent de s'optimiser et de se montrer au mieux, les hommes n'ont pas tant de choix que ça. La teinture, c'est un peu le maquillage des hommes. C'est chouette», se réjouit William.

Loin de combattre uniquement l'âge, la teinture de barbe semble constituer l'un des rares outils de conquête éventuelle de parts de marché dans une société qui tient encore à ce que les apparences esthétiques restent bien genrées.

* Le prénom a été changé.

Daphnée Leportois Journaliste

Newsletters

Le «parcours 1.000 jours» inclura-t-il un allongement du congé paternité?

Le «parcours 1.000 jours» inclura-t-il un allongement du congé paternité?

Cette semaine, j'ai eu l'agréable surprise de découvrir que la mission de réflexion autour des congés parentaux n'était pas tombée aux oubliettes.

Vous voulez faire de l'argent? Protégez les femmes

Vous voulez faire de l'argent? Protégez les femmes

Les gros investisseurs commencent à se servir d'un nouveau critère pour évaluer les risques financiers: la violence sexuelle et sexiste.

Aux États-Unis, le taux d'avortement est au plus bas depuis 1973

Aux États-Unis, le taux d'avortement est au plus bas depuis 1973

Les lois limitant l'accès à l'avortement adoptées dans divers États américains ne seraient pas le facteur principal de son déclin.

Newsletters