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L'Arctique va-t-il réconcilier les États-Unis et la Russie?

Temps de lecture : 7 min

L'effet d'annonce de l'achat du Groenland au Danemark par Donald Trump ne doit pas masquer la stratégie économique et militaire du pays de l'Oncle Sam pour la région.

Les États-Unis ont opéré un «repositionnement de leurs capacités en zone arctique avec, dès 2017, l'organisation de nouveaux moyens pour se défendre contre les sous-marins en Islande», explique Mikaa Mered, professeur de géopolitique spécialiste de la région. Le port de Husavik (Islande). | XtianDuGard via Pixabay
Les États-Unis ont opéré un «repositionnement de leurs capacités en zone arctique avec, dès 2017, l'organisation de nouveaux moyens pour se défendre contre les sous-marins en Islande», explique Mikaa Mered, professeur de géopolitique spécialiste de la région. Le port de Husavik (Islande). | XtianDuGard via Pixabay

Racheter le Groenland au Danemark. L'idée lancée par Donald Trump n'a cessé de faire couler de l'encre ces derniers jours. Les déclarations du président américain sont bien plus réfléchies qu'il n'y paraît. Depuis le début du mandat du milliardaire, le département de la Défense aux États-Unis a élaboré une nouvelle stratégie en Arctique, détaillée dans son rapport publié en juin 2019.

Alors que le pays de l'Oncle Sam semblait avoir abandonné ses ambitions dans la région face à une Russie ultra-dominatrice et une Chine en plein développement, il cherche à revenir dans le grand jeu géopolitique de l'Arctique. Avec le changement climatique et la fonte des glaces, «l'intérêt militaire et économique de la région augmente», explique Katarzyna Zysk, professeure et directrice de recherche au Norwegian Institute for Defense Studies d'Oslo. «L'ouverture de ce nouvel océan offre des opportunités qui doivent être sécurisées.»

Les dernières déclarations du président américain ont un but bien plus large que le simple achat d'un territoire qui appartient au Danemark et Donald Trump n'est en réalité que le porte-parole d'une stratégie élaborée dans les couloirs du Pentagone. Plusieurs signaux ont marqué le changement de politique américaine: nouvelle stratégie pour la marine en Arctique en janvier 2019, nouvelle stratégie pour les gardes-côtes en avril 2019 et nouvelle stratégie interarmées dans la zone en juin.

Par ailleurs, explique Mikaa Mered, professeur de géopolitique spécialiste des pôles Arctique et Antarctique à l'Institut libre d'étude des relations internationales (Ileri) à Paris, les États-Unis ont opéré un «repositionnement de leurs capacités en zone arctique avec, dès 2017, l'organisation de nouveaux moyens pour se défendre contre les sous-marins en Islande».

Urgence

Déjà propriétaires de Camp Century, une base militaire sur l'île polaire, les États-Unis cherchent à augmenter leurs capacités au Groenland pour s'implanter durablement en Arctique. Les stratèges américains souhaitent augmenter l'activité du pays sur la base aérienne de Thulé. Ils pourraient également vouloir «développer d'autres moyens sur d'autres sites. C'est là, je pense, qu'est le véritable end game de Trump», détaille Mikaa Mered. En se plaçant comme acheteur du Groenland, l'Amérique du Nord pourrait préparer le terrain pour obtenir une parcelle de terre ou des infrastructures afin de se développer.

Le pays de l'Oncle Sam chercherait à «utiliser, par exemple, l'aéroport de Kangerlussuaq, le principal de l'île, pour leurs avions militaires», explique le chercheur. Il pourrait également ambitionner d'acheter l'ancienne base navale danoise, déjà mise en vente en 2016 par le gouvernement du pays mais retirée depuis «pour se prémunir contre un achat d'une société chinoise qui avait des liens avec l'État», précise l'auteur du livre Les Mondes Polaires, à paraître en octobre 2019.

Pourquoi maintenant? Parce qu'il «n'y a plus le temps, répond Mikaa Mered. Cela fait maintenant quinze à vingt ans que les États-Unis se désengagent de l'Arctique et cela commence à être problématique». La Russie est devenue le maître du Nord-Est de la zone ces dernières années et n'a cessé d'y intensifier sa présence militaire. «Il est difficile de connaître précisément toutes les activités de Moscou dans la région, précise Katarzyna Zysk, puisque les Russes travaillent en partie très discrètement. Mais il est certain que Vladimir Poutine y mène une politique militaire de plus en plus expansive depuis une dizaine d'années.»

La Chine a également mené une politique agressive dans la région avec une forte implantation stratégique et économique. Le pays de Xi Jinping est d'ailleurs «présent dans les huit pays arctiques, même en Alaska», précise Mikaa Mered.

Pour les États-Unis, il s'agit désormais de «poser des barrières par rapport à la Russie d'un côté et à la Chine de l'autre. Pékin est allée vite et fort, tout comme la Russie. Le compteur tourne, analyse le chercheur. La Russie va prendre en 2021 la présidence du Conseil de l'Arctique et plusieurs institutions qui y sont liées». Moscou pourrait profiter de cette présidence de deux ans pour donner une impulsion qui permette aux différents acteurs d'être plus en phase avec ses propres intérêts.

Profiter des difficultés russes

Pour faire face à ces nouvelles problématiques, les États-Unis ont donc décidé d'accélérer les choses. Malgré le développement tous azimut de la Chine et de la Russie dans la région, pour Washington, il n'est pas trop tard. Selon Mikaa Mered, «on a tendance à véritablement surestimer ce que la Russie fait sur son territoire». Le développement de Moscou dans la région polaire n'est pas linéaire.

Si la Russie continue d'intensifier ses activités économiques et militaires dans la zone, «le poids des sanctions, l'évolution des prix mondiaux du pétrole et du modèle de transport maritime mondial, aussi bien que les coûts que représentent les installations militaires et économiques dans la région compliquent le travail de la Russie», précise Katarzyna Zysk.

Cette situation pourrait profiter aux États-Unis qui souhaitent conserver leur capacité d'action en Arctique. Washington ne veut pas devenir dépendant d'autres puissances alors que la route du Nord-Est s'ouvre en raison du changement climatique et de la fonte des glaces.

Cette nouvelle route commerciale permettrait de relier plus rapidement l'Europe et l'Asie en bateau et ouvrirait de nouvelles opportunités pour les affaires. Une voie qui pose également de nouveaux enjeux. «Cette ouverture va poser de nouveaux défis concernant la sécurité. On y verra plus de touristes, plus d'exploitation des ressources maritimes, plus de trafic maritime et avec ces nouveaux acteurs non gouvernementaux, une augmentation des risques d'incident pouvant entraîner des crises majeures», détaille Katarzyna Zysk.

Ces routes intéressent également la Chine, qui est entrée en 2013 dans le jeu polaire en tant que membre observateur du Conseil de l'Arctique. Une présence qui ne manque pas d'inquiéter les États-Unis mais aussi la Russie, qui cherchent à limiter l'influence de Pékin dans leur pré carré. «Pour le moment, la Chine n'a pas de présence militaire en Arctique, explique Katarzyna Zysk. Une fois que la marine chinoise sera opérationnelle dans la région, cela aura un impact important sur l'équation stratégique de la zone», s'inquiète-t-elle. Cette éventualité est évoquée depuis des années. Elle est la suite logique du développement chinois.

Collaboration États-Unis–Russie

Le développement de la Chine pourrait également représenter une aubaine pour les États-Unis. Si, pour le moment, elle et la Russie travaillent comme alliées afin de développer leurs intérêts, la présence et les ambitions grandissantes de Pékin pour les routes arctiques et les ressources de la région pourraient représenter un défi de taille dans ses relations avec Moscou. «Pour le moment, la Chine s'intéresse à la coopération plutôt qu'à la confrontation avec la Russie», rassure Katarzyna Zysk. Cette entente ne peut avoir lieu qu'à une seule condition, selon la chercheuse: «Elle ne doit pas remettre en cause les droits souverains de la Russie et sa position de “premier pays de l'Arctique”, y compris dans le domaine militaire.»

En cas de différend entre les deux pays, la logique pourrait changer. Depuis quelques mois, le discours américain commence d'ailleurs à prendre en compte cette éventualité. «Si, aujourd'hui, on est dans une logique de compétition entre la Chine, la Russie et les États-Unis, en partant du principe que la Chine et la Russie sont plutôt ensemble contre l'Amérique du Nord, les choses pourraient changer au fur et à mesure que se développeront les routes maritimes ou les extractions énergétiques et halieutiques», avance Mikaa Mered.

«Une alliance panarctique pourrait émerger. Pourquoi les Russes et les Américains ne collaboreraient pas?»
Mikaa Mered, professeur de géopolitique

Le spécialiste de la zone poursuit: «Qu'est-ce qui empêcherait de transformer l'Arctique en une zone de compétition non pas Est-Ouest mais Nord-Sud, avec les puissances arctiques qui s'entendent sur leurs intérêts communs, et les autres qui essaient de pénétrer dans la zone et doivent faire avec les différentes barrières à l'entrée que pourraient leur opposer ces puissances.»

Voir les États-Unis et la Russie travailler ensemble devient une hypothèse crédible. Les deux pays coopèrent déjà dans le détroit de Béring. «Il y a aujourd'hui des signaux faibles, estime le professeur de géopolitique à l'Ileri. Au fur et à mesure que l'Arctique gagne en importance géoéconomique à l'échelle globale, on pourrait se retrouver avec, en réalité, une forme d'alliance panrégionale ou panarctique. On voit déjà les Russes collaborer sur cette base-là avec les Norvégiens, les Islandais et les Finlandais. Pourquoi pas les Russes avec les Américains?»

L'alliance russo-chinoise n'a jamais coulé de source. En 2013, lorsque la Chine a été admise au Conseil de l'Arctique en tant qu'observatrice, le premier opposant à cette adhésion était Moscou. En Arctique, plus qu'ailleurs, le jeu des alliances fluctue en fonction des intérêts stratégiques des grandes puissances, en fonction du changement climatique qui est en train de remodeler la région. Les États-Unis cherchent à retrouver leur place dans ce jeu. Le temps presse pour Donald Trump et son administration.

Annick Berger

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