Société / Culture

Moi aussi, comme Yann Moix, j'ai eu une enfance douloureuse

Temps de lecture : 4 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] Je n'ai pas été un enfant battu. Ma mère m'obligeait juste à manger du couscous matin, midi et soir. Faute de quoi, elle menaçait de mettre fin à ses jours.

Le couscous fut la cravache de mon enfance. | Mahmud Turkia / AFP
Le couscous fut la cravache de mon enfance. | Mahmud Turkia / AFP

Pendant longtemps, je n'ai rien voulu révéler de ce traumatisme qui remontait aux heures les plus sombres de mon enfance. J'avais honte. Honte de moi, honte de ma mère, honte de la lâcheté de mon père, de la couardise de mon frère, de l'aveuglement de toute ma famille, qui ne pouvait pas ne pas être au courant des sévices que je subissais.

Je gardais secrètes ces blessures intimes, je n'en parlais à personne et quand ma femme s'inquiétait de mes égarements passagers –notamment au moment de me mettre à table–, je prétextais une migraine et refusais d'évoquer la cause de mes comportements singuliers.

Avec le recul, je m'aperçois que j'étais dans le déni. Je ne me considérais pas comme un enfant battu. Pour moi, j'avais simplement eu une mère abusive qui manifestait d'une façon outrancière son amour pour moi. Je ne me voyais pas comme une victime, juste comme un pauvre gosse dont l'attachement maternel avait eu raison de son appétit à vivre. J'étais un naufragé de l'existence, mais ce mal-être, je l'attribuais avant tout à moi-même, à ma nature mélancolique, à ma paresse, à ma timidité.

Et pourtant, si jamais je ne fus battu, si jamais personne ne porta la main sur moi, si je fus élevé par une famille considérée comme aimante –la meilleure des familles–, je connus dès mon jeune âge des outrages dont je ressens jusqu'à aujourd'hui les séquelles et dont je tiens ici à faire le récit.

Chez nous, on n'usait pas de ceinturon ni de martinet, on ne distribuait pas de baffes ni de punitions corporelles, non, on se contentait juste d'obliger l'enfant que j'étais d'avaler midi et soir des quantités de couscous invraisemblables. Oui, à bien des égards, le couscous fut la cravache de mon enfance. Mon souffre-douleur. Ma tête à claques.

C'est ainsi que tous les repas étaient le théâtre de la même cruauté. Je prenais place à table, quand ma mère rapportait de la cuisine un immense plat à couscous dont, à peine posé, elle commençait à me servir une première louchée. «Mange mon fils», m'intimait-elle. J'obéissais sans mot dire et sitôt mon assiette terminée, ma mère me resservait une nouvelle louchée. «Mange mon fils, c'est bon pour ta croissance.»

À grand-peine, en retenant les larmes qui commençaient à me monter au visage, je parvenais péniblement à avaler cette deuxième offrande, mais alors que le ventre gonflé comme jamais, je repoussais mon assiette au loin, ma mère, sans même me laisser le temps de souffler, plongeait la louche dans la semoule pour mieux la remplir à ras bord. Je gémissais: «Je n'ai plus faim maman, je t'en supplie, je mangerai le reste ce soir.»

Ma mère se taisait alors pendant un long moment. Mon père regardait ailleurs, mon frère ricanait –étant le premier de sa classe, d'une nature studieuse et appliquée, promis déjà un bel avenir, doté d'une constitution solide, ma mère le laissait généralement tranquille. Passé quelques minutes, ma mère se retournait vers moi et me demandait: «Tu ne veux pas faire plaisir à ta mère? Tu préfères que je meure de chagrin, c'est ça tu veux mon fils?»

J'avais cinq ou six ans, et j'aimais ma mère d'un amour démesuré. Comment aurais-je pu supporter de la voir mourir, surtout pour un simple couscous aux boulettes? Alors je ravalais mes larmes et consciencieusement, bouchée après bouchée, je m'appliquais à nettoyer mon assiette.

Le supplice durait des heures. Je sentais chaque graine de couscous descendre à travers ma gorge pour s'accumuler dans mon estomac, lequel grossissait à vue d'œil. Je déglutissais, je manquais de faire un malaise, je voyais danser devant moi le couscoussier qui montait au plafond, valsait à travers la salle à manger, redescendait le long des rideaux et se postait devant moi, menaçant.

Mon assiette enfin vide, j'allais me lever de table quand ma mère me retenait par la manche: «Encore une dernière, mon fils. Juste pour ta mère. Tu sais comment je t'aime, tu le sais, n'est-ce pas? Tu sais combien j'ai souffert pour te mettre au monde? Tu sais que j'ai tout sacrifié pour toi? Tu le sais ou pas?» «Oui maman.» «Tu veux quoi, que je meure là maintenant de suite?» Puis, théâtrale comme elle pouvait l'être parfois, elle se levait, ouvrait grande la fenêtre et commençait à enjamber la rambarde.

Vaincu, je me resservais une dernière platée sous son regard attendri.

C'est ainsi que se déroula mon enfance. Entre couscous et sandwichs au thon, huile d'olive et bricks à l'œuf. Jamais je ne connus de repos. Jamais je n'eus à manger une simple salade accompagnée d'un morceau de poulet, une soupe avec une tartine de fromage. Jamais je ne pus sortir de table avant d'avoir obéi aux injonctions de ma mère. Jamais. Elle aurait sauté, je le sais.

Ce chantage a bousillé ma vie.

De toute mon existence, je n'ai jamais quitté une table sans avoir auparavant méticuleusement nettoyé jusqu'à la dernière miette les plats proposés. Je ne pouvais pas. J'étais poussé par le regard de ma mère, par sa menace de mettre fin à ses jours si jamais je manquais à ma parole. Alors je mangeais. Aujourd'hui encore, je ne peux pas voir un couscous sans me l'enfiler entièrement, jusqu'à la dernière boulette.

À sa façon, ma mère fut la pire des tortionnaires. Et si jamais je ne fus battu, je connus la souffrance de l'enfant à qui on demande de manger tant et plus pour garder sa mère vivante.

Aujourd'hui, j'ai du diabète, du cholestérol, des hémorroïdes. Dans mes veines coule de l'huile d'olive. Je n'ai pas eu d'enfant de peur de répéter malgré moi le schéma familial et de perpétrer de la sorte le traumatisme subi. Je n'ai jamais gardé une femme; elle finissait par me quitter quand, sans raison, elle me voyait manger autant.

Évidemment, si on interroge mon frère, il prétendra le contraire et affirmera que c'est moi qui menaçait de me jeter par la fenêtre si on ne me donnait pas une assiette de couscous supplémentaire. C'est moi qui forçait ma mère à me resservir. C'est moi qui terrorisait toute la famille avec mes désirs outranciers de couscous. Rien de plus faux.

J'ai été un naufragé du couscous, et je le suis resté.

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Laurent Sagalovitsch romancier

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