Boire & manger / Santé

En imposant le Nutri-Score, l'État étend son pouvoir à nos assiettes

Temps de lecture : 7 min

Le désir de traçabilité doit-il nous pousser à laisser le législateur imposer ses recommandations dans le domaine de la nutrition?

Le désir de prescription alimentaire marque un changement de paradigme de l'homo œconomicus qui fait des choix rationnels à l'homo heuristicus dont les décisions sont irréfléchies. | Victoriano Izquierdo via Unsplash
Le désir de prescription alimentaire marque un changement de paradigme de l'homo œconomicus qui fait des choix rationnels à l'homo heuristicus dont les décisions sont irréfléchies. | Victoriano Izquierdo via Unsplash

Le Nutri-Score ne se contente plus de s'afficher à l'avant des emballages alimentaires, il passe désormais à la télévision. L'Assemblée nationale a récemment voté l'obligation de l'afficher dans les publicités pour l'alimentation. Ce logo nutritionnel s'est aussi internationalisé depuis que les ministres de la Santé belge et espagnole ont annoncé l'an dernier son adoption pour servir de label officiel.

En attribuant une lettre et une couleur allant du «A» vert pour les produits les plus favorables au «F» rouge pour les moins favorables, le Nutri-Score attire de façon intuitive (simpliste, diront ses détracteurs) l'attention des personnes qui consomment et facilite la comparaison des produits disponibles sur le marché.

Son apposition sur la face avant des produits emballés marque un peu plus l'ascendant des messages nutritionnels qui sont de nature prescriptive sur ceux de nature descriptive. Les pouvoirs publics ne se contentent plus d'informer sur les caractéristiques nutritionnelles des produits mais prodiguent des recommandations.

Cette tendance souligne un changement de paradigme concernant le rôle de l'État, mais encore la nature des personnes qui consomment.

Homo œconomicus versus homo heuristicus

Dans leur cadre théorique standard, les économistes représentent les comportements des êtres humains qui consomment par la figure idéalisée de l'homo œconomicus. Ce dernier est capable de faire les choix qui maximiseront son bien-être à court et long termes en utilisant au mieux ses ressources. Lorsque l'homo œconomicus mange un produit trop gras, sucré ou salé, il a sciemment privilégié le plaisir gustatif aux conséquences futures sur sa santé.

Dans ce cadre, il n'y a pas de raison pour l'État de se mêler des choix individuels, hormis pour corriger des éventuelles défaillances du marché de l'alimentation. Par exemple, la consommation d'un régime malsain va générer dans le futur des dépenses de santé qui seront financées par le reste de la population. Ces externalités négatives sont résolues selon le principe du pollueur-payeur en taxant les choix à risque pour couvrir les futures dépenses de santé. L'exemple le plus marquant en France est la taxe soda proposée en 2012 par le gouvernement Fillon.

L'État peut évoluer vers une posture paternaliste où l'objectif est de nous sauver de nos erreurs de jugement.

Pourtant, la pertinence du modèle fondé sur l'homo œconomicus est fortement remise en cause, notamment par les psychologues qui le considèrent comme un autiste (l'autisme étant considéré dans cette discipline comme une pathologie).

En réalité l'être humain, lorsqu'il s'alimente, serait plutôt un homo heuristicus, qui, à l'inverse de son cousin calculateur, opte pour des opérations mentales rapides et intuitives, appelées heuristiques. Cet être est avare en effort et fait ses choix sur des critères très limités.

L'adoption de ce nouveau spécimen par des théoricien·nes des comportements alimentaires fait sens. Sans grands efforts d'introspection, il est facile d'accepter qu'un individu fait moins d'efforts cognitifs lorsqu'il fait ses courses dans son épicerie que lorsqu'il renégocie son prêt immobilier auprès de sa banque.

Dans ce nouveau cadre comportemental, les pouvoirs publics peuvent évoluer vers une posture plus paternaliste où l'objectif n'est plus de corriger les défaillances des marchés mais plutôt de sauver les individus de leurs erreurs de jugement.

Contre l'asymétrie d'information

L'étiquetage permet de résoudre une autre défaillance de marché, l'asymétrie d'information entre qui produit et qui consomme. S'alimenter sans connaître la composition nutritionnelle des aliments empêche d'arbitrer correctement entre désirs immédiats et risques futurs pour la santé. C'est pourquoi des efforts considérables ont été faits pour informer pleinement sur la qualité nutritionnelle des produits.

À gauche, la déclaration nutritionnelle, rendue obligatoire depuis le 13 décembre 2016 (règlement européen Inco); à droite, le Nutri-Score, recommandé par arrêté du gouvernement français le 31 octobre 2017. | Avec l'aimable autorisation de l'auteur.

Depuis le 13 décembre 2016 et le nouveau règlement européen dit Inco, la déclaration nutritionnelle est obligatoire sur les emballages alimentaires. Sous forme de tableau, elle indique la valeur énergétique des produits, la teneur en graisse, en acides gras saturés, en glucides, en sucres, en protéines et en sel pour 100 grammes ou 100 millilitres de produit.

Alors que notre figure idéalisée de l'homo œconomicus fait par définition bon usage des informations disponibles, la plupart des gens n'essaient même pas de les lire.

Traçabilité sur le logo

Qu'en est-il des desiderata des individus? Les associations de consommateurs se sont longtemps évertuées, avec succès, à ce que les gens aient accès au plus grand nombre d'informations. Grâce à elles, tout le monde était censé pouvoir faire des choix avisés, en cohérence avec notre modèle théorique standard initial d'homo œconomicus.

Bien que cet objectif reste important, notamment en ce qui concerne la transparence des procédés et la traçabilité dans les filières, la position des associations a clairement évolué au cours de cette décennie. Leur attention s'est détournée d'une information exhaustive pour la mise en place d'un étiquetage simplifié. Par exemple Consommation, logement et cadre de vie (CLCV) prône désormais «un étiquetage clair, fiable, pratique et pertinent». Que Choisir s'est quant à elle mobilisée pour réclamer auprès des pouvoirs publics «un étiquetage nutritionnel intelligible par tous les consommateurs, et pas les seuls spécialistes».

Faire ses courses, c'est désormais exiger qu'un tiers analyse à notre place la qualité des produits que l'on achète. | The RedBurn via Wikimedia

Le but n'est plus de fournir aux personnes qui font leurs courses les moyens de prendre une décision en toute connaissance de cause mais d'aider à prendre des meilleures décisions sans les contraindre cognitivement. Une démarche qui est en phase avec le nouveau modèle théorique comportemental d'homo heuristicus.

S'en remettre à L'État

Pourtant, lorsque l'on demande directement leur avis aux personnes concernées, 97% souhaitent qu'on leur transmette encore davantage d'informations sur les emballages.

Leur surface n'étant pas extensible, reste la solution des supports numériques tels que les smartphones ou les tablettes. L'individu consommateur peut désormais assouvir sa soif de connaissance en un scan de code-barres, grâce à de nouvelles applications telles Yuka ou Kwalito.

Comme pour l'affichage classique, ce désir glouton d'information ne se traduit pas lors des achats. Ce paradoxe n'est qu'apparent. Lorsque l'on consomme, on attribue à l'information une valeur d'existence et non d'usage. Le seul fait que l'information soit à disposition contribue à la transparence. Ce qui contribue à l'intérêt commun sur le long terme puisque le dispositif incite les entreprises à s'améliorer.

S'en remettre aux applis alimentaires, c'est s'économiser l'analyse nécessaire pour se forger une opinion.

Au moment de faire des choix pour remplir son panier à provisions, l'individu préfère déléguer son usage à d'autres comme les leaders d'opinion, les experts, les associations de consommateurs, etc.

Les concepteurs de Yuka l'ont très bien compris. Leur application à succès ne se contente pas de fournir les données nutritionnelles brutes des produits. Elle prodigue surtout un avis, traduit par une note sur 100 accompagnée d'une pastille rouge, orange et verte selon la qualité du produit. La personne qui s'en remet aux conseils de l'appli, s'économise l'effort d'analyse qui serait nécessaire pour se forger une opinion et préfère profiter de celle d'un tiers. Si ce tiers était les pouvoirs publics?

C'est probablement la question que s'était posée Marisol Touraine lorsqu'elle proposa dans un rapport en janvier 2014 l'apposition du Nutri-Score sur les emballages.

Le mieux nutritionnel dans le caddy

La proposition de la ministre de la Santé a engendré une importante levée de boucliers de la part d'acteurs de l'industrie alimentaire. Pour éviter un débat houleux sur la pertinence d'un État paternaliste, les responsables ont opté pour une posture pragmatique: choisir le format d'étiquetage qui permet le mieux d'améliorer la qualité nutritionnelle des paniers d'achats.

Après concertation menée sous l'égide des autorités sanitaires entre des représentant·es des industriels, des distributeurs, des consommateurs, des patient·es et des scientifiques, quatre systèmes candidats ont été retenus. Nutri-Score, Nutri-Couleurs, SENS et Nutri-Repère. Seul ce dernier logo, soutenu par les firmes de l'agroalimentaire, est de nature descriptive. Tous les autres sont prescriptifs.

Le choix du logo a été déterminé grâce à une expérimentation en grandeur réelle portée par le Fonds français pour l'alimentation et la santé (FFAS). Elle incluait la participation de soixante supermarchés ainsi qu'une expérimentation en laboratoire permettant l'observation des individus dans un environnement contrôlé.

L'individu consommateur n'est plus rationnel. Il prend des décisions alimentaires souvent intuitives.

Les impacts respectifs des différents étiquetages sur la qualité nutritionnelle des achats ont été mesurés. Ces travaux ont mis en avant l'efficacité du système Nutri-Score et l'inefficacité du Nutri-Repère.

Adoubé par ces études scientifiques, Nutri-Score gagne depuis du terrain dans nos supermarchés et sur nos écrans de télévision. Son avènement est un signe du passage d'une posture positive, selon laquelle les pouvoirs publics se limitent à fournir les informations nécessaires à des choix éclairés, à une posture normative (certains détracteurs diront paternaliste voire infantilisante) qui les amène à influer sur le choix des gens.

Autrement dit, il s'agit désormais de prescrire plutôt que simplement décrire. Quel que soit son avis sur la question, l'individu consommateur est complice de cette mutation. Il n'est plus cette personnes rationnelle des modèles théoriques standards. Il prend des décisions alimentaires qui sont souvent irréfléchies, intuitives et émotionnelles. De surcroît, il n'est pas contre une aide extérieure.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

The Conversation

Laurent Muller

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