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Une police municipale impose le respect des trans dans ses rangs

Temps de lecture : 7 min

Avec l'aide d'une association de familles d'enfants trans, un policier d'une banlieue populaire de Madrid a élaboré un protocole de bonne conduite, respectueuse et inclusive.

L'agent Molina, responsable de l'unité «Diversité» de la police municipale de Fuenlabrada (Espagne). | Alban Elkaïm
L'agent Molina, responsable de l'unité «Diversité» de la police municipale de Fuenlabrada (Espagne). | Alban Elkaïm

Gardien de la paix. Voilà ce qui définirait le mieux son travail. Insigne frappé du blason de sa ville sur le torse, pistolet à la ceinture, Molina est responsable de l'unité «Diversité» de la police municipale de Fuenlabrada, ville populaire de 200.000 âmes en banlieue de Madrid. Sa mission: «Mettre en place des procédures pour qu'aucun habitant ne soit discriminé.» Son dernier fait d'armes? Un protocole de prise en charge des personnes trans, pour éviter toute atteinte à l'intégrité et la dignité de ces dernières dans leur interaction avec les forces de l'ordre.

«En général, la police gère assez mal ces interactions», témoigne Victoria, femme trans de 37 ans. Originaire du Honduras, petit pays d'Amérique centrale, elle a le statut de réfugiée en Espagne depuis trois ans. «En te voyant dans la rue, ils ne s'adressent pas à toi comme à une femme, mais comme à un homme. Ils se basent sur ce qu'ils pensent en te voyant plutôt que sur ce que tu ressens. Ils t'appellent par le nom inscrit sur ta carte d'identité plutôt que celui par lequel tu leur demandes de t'appeler.»

«Le policier ne sait pas quelles sont les questions qui entourent l'identité trans et devient lui-même un facteur de discrimination.»
Molina, responsable de l'unité Diversité de la police municipale de Fuenlabrada

«C'est très violent pour une personne trans qu'on ne respecte pas le genre qu'elle déclare. C'est un déni de son identité», explique Saïda, vice-présidente de Chrysallis, principale association de familles de mineur·es trans en Espagne. Elle a coordonné l'élaboration du «Protocole d'interaction policière avec les personnes trans», avec Molina.

Ce document vise à éradiquer le problème. Une brève explication de ce qu'est la transsexualité, un petit lexique des mots et concepts appropriés pour en parler, un texte indiquant la procédure à suivre dans les échanges avec des personnes trans... «Il s'agit avant tout de faire en sorte que l'agent sache ce qui est respectueux ou pas, expose le chef de l'unité Diversité. Très souvent, la base du problème est la méconnaissance. Le policier ne sait pas quelles sont les questions qui entourent l'identité trans et devient lui-même un facteur de discrimination.»

Garantir le respect de la dignité

Comme ce jour où Victoria va déposer plainte, après une agression dans une boîte de nuit. Ses interlocuteurs tiquent d'abord sur ses papiers: «Comme je suis étrangère, le changement [de sexe] n'a pas été opéré sur ma carte d'identité.» La différence entre le sexe indiqué sur les documents officiels et le genre déclaré par la personne est un sujet de tension récurrent. Jusqu'en octobre 2018, réaliser ce changement nécessitait un certificat médical attestant d'une «dysphorie de genre» (une pathologie). L'accès à ce droit était restreint pour les étrangers. «Ensuite, les agents commencent à questionner ma transsexualité et si, peut-être, je n'ai pas été agressée en raison de la façon dont j'étais habillée, ou en raison de la zone dans laquelle je me trouvais... J'ai commencé à sentir que j'étais coupable de ce qu'il m'était arrivé, que je l'avais cherché. Est-ce à dire que, comme je suis trans, je mérite une raclée pour m'habiller comme je m'habille? S'ils pensent ça de moi, pensent-ils que si une femme va en boîte avec une robe courte, elle mérite d'être violée?»

«La transsexualité est un exemple de plus de la grande diversité de l'être humain», déclare le protocole en préambule. «Il est important que les services de police soient capables de comprendre et respecter toutes les questions relatives à l'identité de genre [...]. C'est une façon de garantir [...] à toutes les personnes le respect, la courtoisie et la dignité qui leur sont inhérents.» Dans une grande salle de réunion de la mairie, Molina feuillette distraitement les douze pages du petit livret, flanqué de l'adjoint à la diversité, sous le regard d'une employée du service presse. «Je voulais qu'il soit court, simple, que ces règles soient faciles à intégrer et à réviser.» En septembre, les agent·es doivent être formé·es à la question par des membres de l'association Chrysallis.

Couverture du livret «Protocole d'interaction policière avec les personnes trans». | Alban Elkaïm

C'est une première en Espagne selon la mairie. En France, la Direction générale de la police nationale (DGPN) a envoyé des préconisations aux agent·es pour améliorer la prise en charge des personnes LGBT+, particulièrement les trans, en début d'année. À Fuenlabrada, l'application de ce protocole sera obligatoire.

Pour Victoria, cela va dans le bon sens: «Les policiers doivent comprendre qu'il y a des personnes qui mènent leurs vies de façon différente de ce qu'ils considèrent comme normal.»

Ce texte est la conséquence logique d'une démarche de long terme. La police locale de Fuenlabrada est réputée pour son approche préventive, sociale et inclusive du maintien de l'ordre. Une attention particulière est portée à la conduite des agent·es, au respect scrupuleux des droits humains. Alors que l'affaire Steve Maia Caniço fait gonfler une énième polémique sur l'approche du maintien de l'ordre en France, l'équipe municipale de Fuenlabrada considère qu'il ne peut y avoir de paix sociale sans dialogue et compréhension mutuelle. Sous la houlette du maire, Javier Alaya, le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) règne en maître sur les lieux depuis les premières mairies démocratiques, en 1979, après la dictature de Francisco Franco. Plantée à la sortie de l'avant-dernier arrêt d'une ligne de trains de banlieue, la mairie administre l'une des communes les plus pauvres de la région de Madrid, avec tous les défis qui en découlent.

Unité, diversité, fraternité

«Nous sommes passés d'une immigration nationale [des régions d'Andalousie, Estrémadure, Murcie, etc., ndlr ] à une immigration internationale [qui devient significative dans les années 2000]. Les quartiers changeaient», raconte Raúl Hernández, conseiller municipal chargé de la diversité, jeune, longiligne, cheveux courts. «Nous avons donc créé une unité spécialisée pour nous adapter à ces nouvelles populations, en 2008. Leur mission est de mettre en place de nouvelles procédures et trouver des moyens de s'adapter de façon à ce que la dignité de tous les habitants de Fuenlabrada soit reconnue et que personne ne soit discriminé pour ce qu'il est ou pour sa façon d'être.»

Leur philosophie? «Une police DU quartier», répond fièrement Molina. «Intégrée au quartier, qui connaît les écoles, les commerces, les associations. Ici, c'est très normal de voir un policier dans une école, ou boire un café dans une association de riverains sénégalais. Nous développons une relation beaucoup plus personnelle avec les gens. Ils s'arrêtent pour parler avec les policiers. On leur demande comment va le quartier, comment va la ville, de quoi ils ont besoin. Pour eux, je suis Molina [son nom de famille, ndlr], pas l'agent numéro 34.»

L'agent Molina devant son véhicule de fonction. | Alban Elkaïm

C'est de là qu'est venue l'initiative d'un protocole encadrant les interactions avec les personnes trans. «Pas de machisme ici», prévient un panneau qui se dresse devant la porte principale du grand bâtiment de béton. «Nous parlons beaucoup de ces questions. Elles sont traitées, débattues et se recoupent entre elles. Depuis 2016, il existe une loi de la communauté autonome de Madrid [équivalent d'une région avec plus de compétences, ndlr], qui prévoit de mettre en place des protocoles de prise en charge des personnes trans. Nous avons pensé: “Protéger leur dignité ne peut plus attendre.” Ensuite, nous sommes allés voir les personnes compétentes. Je suis très au fait des procédure policières, mais de la réalité trans, je ne sais rien. Nous avons fait appelle à l'association Chrysallis pour nous aider.»

Street credibility

La méthode fait mouche. «Nous avons trouvé des amis en eux, pas des agents de répression», s'enthousiasme José Simancas, un inconditionnel. Il est membre du Conseil pour la cohabitation de Fuenlabrada, un organisme à but non lucratif qui regroupe trente associations locales, culturelles ou de défense des droits LGBT+, ayant un objectif commun: promouvoir la tolérance. «Les agents sont venus voir toutes ces assos, leur ont donné leurs noms, prénoms, et numéros de téléphone en cas de besoin. Ils disent: “C'est important de savoir à quoi ressemble la vie d'un musulman ou d'une musulmane” pour les comprendre. Puis ils expliquent aux autres: “Ce jour-là, c'est la fête nationale nigériane c'est normal qu'ils fassent du bruit, c'est comme Noël pour nous”, par exemple.»

«C'est vrai que nous travaillons beaucoup avec eux et nous n'avons jamais eu de problème. Au contraire, ils sont toujours prêts à nous aider. Cela n'empêche pas que certains policiers aient des préjugés sur les immigrés. Il peut y avoir du racisme», tempère Yasmin Madkouri, présidente de l'Association marocaine espagnole pour la cohabitation. Rien n'est blanc ou noir. En mai, deux jeunes de la commune ont accusé quatre policiers d'usage disproportionné de la force et d'injures racistes lors d'une interpellation. Une enquête interne a été ouverte.

Des pionniers reconnus dans le monde entier

Mais de façon générale, Fuenlabrada collectionne les distinctions pour «bonnes pratiques policières». En 2013 déjà, elle est citée en exemple dans un rapport des Nations unies sur le racisme en Espagne (page 14). «Ils accomplissent un excellent travail [...] de promotion de la diversité culturelle [...] s'assurant que les policiers doivent rendre des comptes [...] et construisant une relation entre la police et la communauté», estime le rapporteur. À l'époque, la Ville a instauré l'obligation de délivrer un récépissé à chaque personne contrôlée, identifiant le policier ou la policière et expliquant le motif de contrôle. En 2018 encore, le gouvernement espagnol gratifie la police locale du prix Menina, pour être parmi les premières à se doter d'un protocole complet pour les victimes de violence machiste.

Un mécanisme pour faciliter la prise en charge des personnes atteintes d'autisme, un programme d'inclusion pour les personnes atteintes de handicap mental, un autre pour les personnes âgées... Devenu·es une référence dans leur domaine, ces gardien·nes de la paix sont régulièrement sollicité·es par d'autres services qui souhaitent s'en inspirer. De nombreuses villes en Espagne ont repris leurs programmes, comme Madrid, qui a copié l'idée d'une unité de gestion de la diversité. À l'étranger également, on les invite pour parler de leur expérience, ou on assiste aux journées de formations organisées à domicile.

Ils proposent donc à tout service intéressé de reprendre leur «Protocole d'interaction policière avec les personnes trans». «Nous nous sommes dit: “Hey, si c'est bon pour nous, ça peut aussi être bon pour les autres”», résume Molina, qui espère que leur action fera tache d'huile.

Alban Elkaïm Journaliste

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