Politique / Monde

Amazonie: la maison brûle, mais ce n'est pas la nôtre

Temps de lecture : 4 min

[Tribune] Comprendre que ces terres ne nous appartiennent pas est la première étape dans la survie de notre environnement.

De la fumée s'élève d'un incendie sur une bande de deux kilomètres de long dans la forêt amazonienne, le 23 août 2019. | Carl de Souza / AFP
De la fumée s'élève d'un incendie sur une bande de deux kilomètres de long dans la forêt amazonienne, le 23 août 2019. | Carl de Souza / AFP

À la veille de la réunion du G7 à Biarritz, puis pendant le sommet, les méga-feux en Amazonie ont suscité une émotion planétaire. Réseaux sociaux, médias, responsables politiques ont rivalisé de superlatifs, de constats catastrophistes, de formules lacrymales, d'injonctions au changement et à la responsabilité –en s'arrogeant parfois une licence très poétique avec la réalité des faits ou leur représentation photographique.

«Notre maison brûle», a twitté le président de la République jeudi 22 août, reprenant la métaphore de Jacques Chirac passée à la postérité, plus pour l'inertie coupable qui suivit cette prise de conscience passagère que comme la première pierre d'une politique environnementale et d'une stratégie de développement durable.

L'histoire dira bien assez tôt si, comme son prédécesseur, Emmanuel Macron se payait de mots, ou si les slogans publicitaires dont il a le secret, au premier rang desquels le gadget anti-Trump «Make Our Planet Great Again», avaient une finalité plus substantielle que faire le buzz tout en soignant sa cote d'amour à l'étranger.

Il reste que, dans le contexte amazonien, l'image de la maison en feu est problématique pour une tout autre raison: l'adjectif possessif qui l'introduit. Dans son tweet, Emmanuel Macron reprend le lieu commun du «poumon de notre planète».

Si le parallèle anatomique se justifie d'un point de vue scientifique, ce passage du local au global, dans lequel l'écosystème amazonien devient un «bien commun universel» et un élément du patrimoine mondial, tend à en déposséder symboliquement ses premiers occupants historiques: les peuples indigènes déjà agressés par les politiques de Jair Bolsonaro.

Quelle que soit sa spontanéité et sa bienveillance, la vague de compassion globale de la semaine passée s'inscrit dans une appropriation morale de l'Amazonie.

Terrible lapsus

Il est symptomatique, dans le cadre de ce processus, que la comparaison avec l'incendie de Notre-Dame ait acquis en quelques heures la force d'un véritable leitmotiv pour appréhender ce qui se joue au Brésil et dans les pays limitrophes: «source importante d'oxygène, d'eau et de biodiversité dont dépend l'ensemble de la planète», écrit Le Monde, la forêt «vierge» n'existe que pour sa contribution au bien-être de la communauté mondiale.

Personne, fort heureusement, n'habitait sous la voûte de Notre-Dame lorsque le feu du 15 avril a ravagé la cathédrale. Mais en Amazonie? Tout se passe comme s'il s'agissait d'un espace vide, comme si les peuples indigènes n'existaient pas, comme si les calamités dont ils continuent à être les victimes se voyaient effacées de la mémoire collective.

«Sans même parler de son impact sur les populations indigènes», éditorialise ainsi Le Monde à propos de la déforestation massive par brûlis: le lapsus, même bien intentionné, est terrible, en ce qu'il ouvre la porte à une forme de négationnisme compassionnel. L'indifférence et l'oubli dans lesquels elles sont tombées à nos yeux épouvantés prennent place dans la continuité du génocide qui a suivi la conquête des Amériques par les puissances européennes.

Voilà pourquoi Jair Bolsonaro a beau jeu, en maître du cynisme, de faire la fine bouche devant l'aide internationale tout en dénonçant l'ingérence néo-colonialiste de la France, lui dont les positions ne sont jamais très éloignées de l'idéologie suprémaciste blanche.

Angoisse aussi égoïste qu'hypocrite

Comme la savane, la steppe, l'océan, le Grand Nord, la jungle amazonienne est autre chose avant d'être notre maison: elle est l'habitat de peuples autochtones dont les modes de vie, les ressources et les cultures ont été décimées par des siècles de prédation coloniale et néocoloniale –et aujourd'hui par l'agriculture industrielle et le dérèglement climatique.

Comprendre que ces terres ne nous appartiennent pas est la première étape dans la survie de notre environnement, au sens où le combat écologique est inséparable du combat pour la reconnaissance et les droits de ces peuples.

Les Amérindiens, du reste, le savent depuis toujours. Leur rapport à la nature n'est pas fondé sur la domination, l'exploitation, la possession. C'est une vision du monde que le gouvernement des États-Unis, quel que soit le chef de l'exécutif, n'a jamais comprise: après avoir profané le site sacré des Black Hills, centre de l'univers dans la mythologie sioux, en y taillant dans la pierre les visages de Washington, Jefferson, Lincoln et Roosevelt, le pouvoir fédéral a proposé par la voix de la Cour suprême une réparation financière évaluée aujourd'hui à plus d'un milliard de dollars. Les Sioux continuent à refuser ce dédommagement, parce que leur perception de la terre nord-américaine, leur manière de l'habiter ne se résument pas à une valorisation immobilière.

Se sachant de passage, les peuples indigènes des Amériques vivent en harmonie avec le monde qui les entoure: ce cliché est une réalité. Leur occupation consiste à l'entretenir le mieux possible, afin de le transmettre aux générations futures, qui elles aussi en seront les dépositaires, et non les propriétaires. La «maison» ne nous appartient pas: nous ne faisons que la préparer, en locataires respectueux, pour ceux qui y habiteront après nous.

Faire face à notre responsabilité envers l'avenir est la condition sine qua non de toute politique environnementale. Elle implique une remise en cause radicale du système capitaliste, sans quoi notre empathie devant les feux dits domestiques et les catastrophes dites naturelles qui sévissent ici et là ne peut être que le masque d'une angoisse aussi égoïste qu'hypocrite.

Dans cette lutte globale pour la survie de l'humanité, la bonne volonté, la solidarité, la conscience que nous occupons un seul et même espace vivant ne doivent plus oblitérer l'histoire ni l'existence de populations qui ne sont pas nous.

Nous n'éteindrons pas les incendies futurs avec nos larmes de crocodile occidental.

Julien Suaudeau Écrivain et enseignant

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