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Pékin a de bonnes raisons de ne pas intervenir à Hong Kong

Temps de lecture : 7 min

Voilà deux mois que plus d'un quart de la population défile chaque semaine pour exprimer une méfiance résolue à l'égard des autorités de Pékin. Mais l'armée chinoise n'intervient pas.

Vue sur le parc Victoria pendant une manifestation pro-démocratie, à Hongkong, le 18 août 2019. | Isaac Lawrence / AFP
Vue sur le parc Victoria pendant une manifestation pro-démocratie, à Hongkong, le 18 août 2019. | Isaac Lawrence / AFP

En 1997, lorsque le Royaume-Uni a restitué Hong Kong à la République populaire de Chine, il a été institué que le territoire serait doté jusqu'en 2047 d'un statut spécial symbolisé par la formule «un pays, deux systèmes». Après quoi, Hong Kong cessera d'être une région administrative spéciale et fera purement et simplement partie de la Chine. Aujourd'hui, Pékin pourrait parfaitement décider d'en finir militairement avec l'agitation qui dure à Hong Kong.

Depuis une vingtaine d'années, 6.000 soldats de l'Armée populaire de libération (APL) sont présents sur le territoire hongkongais. Mais ils restent dans leurs casernes.

Par ailleurs, des régiments de la Police armée du peuple (PAP) ont été massés à Shenzhen, non loin de la frontière avec Hong Kong. Mais ils n'ont actuellement pas d'autres fonctions –comme le proclame la presse de Pékin– que de faire savoir qu'ils pourraient en moins d'une heure entrer massivement à Hong Kong. Pour l'instant, la télévision chinoise montre notamment des camions militaires entassés dans des stades de Shenzhen.

Camions et véhicules blindés à l'extérieur du stade de Shenzhen Bay à Shenzhen (Chine), à la frontière avec Hong Kong, le 15 août 2019. | STR / AFP

Une opération militaire de mise au pas serait probablement bien vue par l'opinion en Chine. Nombre de Chinois·es sont agacé·es par ce statut spécial qui permet à Hong Kong de bénéficier de libertés économiques et même politiques qui n'existent pas sur le continent. Que, malgré cette forme de privilège, les Hongkongais·es osent se plaindre est particulièrement mal vu en Chine populaire.

En accord avec le sentiment des Chinois·es, et par réflexe bureaucratique, les autorités de Pékin s'emploient méthodiquement, depuis une quinzaine d'années, à rogner ces particularités dont jouissent les habitant·es de Hong Kong.

La leçon de Tiananmen

En 2015, des libraires hongkongais qui vendaient des livres critiques ou ironiques sur les dirigeant·es de Pékin ont été enlevés et retenus en Chine pendant quelques mois. Sur le plan politique, la représentation au parlement local a été modelée de telle façon que les partisan·es de Pékin y sont forcément majoritaires. L'élection de député·es d'opposition est généralement invalidée.

Autant d'événements qui contribuent à entretenir l'impopularité qui pèse sur Carrie Lam, la cheffe de l'exécutif hongkongais: elle a été élue en mars 2017 par un collège contrôlé par Pékin et elle apparaît totalement liée au pouvoir chinois. L'interventionnisme de la Chine communiste est en tout cas pour beaucoup dans le déclenchement des défilés qui se succèdent depuis la première semaine de juin.

Le décret –finalement suspendu sine die– qui pouvait permettre qu'un·e inculpé·e soit renvoyé·e en Chine populaire n'a été que le détonateur d'une inquiétude bien plus vaste. Et en quelques semaines, les revendications des protestataires ont évolué vers une exigence de protection des libertés et de l'autonomie de Hong Kong.

Face à cela, les dirigeants chinois, fidèles à une solide tradition, entourent d'une totale opacité les moments où ils peuvent discuter de la situation à Hong Kong. Les dates de réunions des sept membres du Comité permanent du bureau politique du Parti communiste chinois –l'organe suprême du pouvoir en Chine– ne sont jamais rendues publiques, pas plus que celles de la vingtaine de membres de ce bureau. Les débats qui peuvent avoir lieu dans ces instances restent secrets.

Le Comité permanent du bureau politique du Parti communiste chinois, désigné le 25 octobre 2017. | Wang Zhao / AFP

Il n'existe qu'une période où le déroulement des discussions au sommet de l'État chinois a été révélé. C'était en juin 1989, lors de la répression de l'occupation étudiante de la place Tiananmen. Après deux mois de débats serrés, le Premier ministre Zhao Ziyang avait été mis en minorité au Bureau politique, aussitôt destitué et définitivement installé en résidence surveillée. Li Peng l'avait immédiatement remplacé à la tête du gouvernement et avait ordonné l'entrée de chars dans le centre de Pékin. Encore avait-il fallu aller chercher des troupes basées en Mongolie intérieure, car les régiments pékinois refusaient d'intervenir.

L'arbitrage en faveur de cette répression avait été orchestré sans concession par Deng Xiaoping, alors l'homme fort du régime. Yan Jiaqi, un membre du cabinet de Zhao Ziyang qui avait fui Pékin –en passant par Hong Kong caché dans la calle d'un bateau de contrebande– avait, à son arrivée en France, raconté les épisodes de cette lutte au sommet du Parti communiste chinois.

Rien n'indique que Xi Jinping, l'actuel secrétaire général du parti soit aujourd'hui en mesure d'imposer une ligne entre les dirigeants partisans de la fermeté à Hong Kong et ceux qui prônent la prudence. Tout indique qu'aucune décision n'est prise pour le moment.

S'il est une leçon de la répression de Tiananmen que le pouvoir chinois a retenue, c'est que mieux vaut éviter de se mettre à dos durablement l'opinion internationale. D'autant plus que le pays est autrement plus présent –et donc dépendant– sur la scène économique internationale qu'en 1989.

Hong Kong, place financière internationale

Par ailleurs, Pékin prépare pour le 1er octobre la commémoration des 70 ans de l'installation du régime communiste. De grandes festivités agrémentées de défilés militaires sont prévues dans la capitale à cette occasion. Il s'agit de montrer au monde l'image de la puissance chinoise. Est-ce que cela s'accorderait avec comme préalable une intervention militaire à Hong Kong?

Le souci prioritaire apparent des dirigeants chinois semble être de ne pas contribuer à bouleverser davantage la situation du territoire. Bien que désavouée par un nombre considérable de Hongkongais·es, y compris dans les milieux du patronat, Carrie Lam a été maintenue à son poste de dirigeante de l'exécutif de la région administrative spéciale. La faire démissionner serait politiquement difficile pour Pékin, et organiser des élections anticipées pour la remplacer n'est certes pas dans la pratique du gouvernement chinois.

Surtout, il faudrait trouver un ou une candidate ayant la confiance de Pékin et qui soit accepté·e, voire populaire, à Hong Kong. Il n'est même pas sûr que les autorités chinoises soient à la recherche de cet oiseau rare.

Xi Jinping et Carrie Lam lors d'un sommet de la Coopération économique pour l'Asie-Pacifique (Apec), le 10 novrembre 2017 à Da Nang (Vietnam). | Jorge Silva / POOL / AFP

Le plus important pour la Chine est certainement que Hong Kong conserve sa position de place financière internationale. Les manifestations actuelles ne sont évidemment pas bonnes pour son image.

Mais 250.000 personnes sont employées dans le domaine bancaire et financier de Hong Kong –ce qui représente un savoir-faire incomparable et impossible à remplacer rapidement. Une quantité considérable de marchandises et de services venus du monde entier transite par Hong Kong pour aller en Chine ou en revenir.

En outre, nombre de riches Chinois·es ont placé des sommes considérables dans les banques internationales installées à Hong Kong. Il est donc difficile pour la Chine de se passer de cette place financière.

Toutes ces données contribuent à expliquer que Pékin n'intervient que marginalement dans la situation à Hong Kong. Il est probable que les membres de triades, ces gangs mafieux qui sèment le désordre dans les manifestations hongkongaises, soient payés par la Chine populaire. Sans doute aussi, les contre-manifestations qui lui sont favorables sont-elles encouragées par Pékin.

D'autre part, Pékin a connaissance de la fiche établie sur chaque manifestant·e arrêté·e, notamment pour avoir cassé du matériel public. Une soixantaine d'individus sont qualifiés d'émeutiers et attendent leur procès.

Un autre dossier à gérer

De leur côté, plusieurs réseaux sociaux –par ailleurs interdits en Chine– ont dénoncé l'utilisation de leur plateforme par la propagande de Pékin. Dans la semaine du 19 août, Twitter a annoncé avoir suspendu près de 1.000 comptes «qui étaient coordonnés dans le cadre d'une opération soutenue par l'État chinois». L'objectif était de discréditer les positions des manifestant·es en faveur de réformes.

Facebook a aussi supprimé sept pages, cinq comptes et trois groupes «qui étaient associés au gouvernement de Pékin». Puis c'est YouTube qui a désactivé 210 chaînes, après avoir découvert qu'elles agissaient «de manière coordonnée en mettant en ligne des vidéos liées aux manifestations en cours». Ces coups d'arrêt imposés à la propagande de Pékin sont une totale nouveauté.

Les manifestant·es semblent ne tenir aucun compte des tentatives de pression venues de Chine populaire et sont plutôt conscient·es de l'embarras que leur mouvement suscite chez les dirigeants de Pékin. Hong Kong est l'un des rares endroit où de solides informations circulent constamment sur ce qui se décide dans les hautes sphères de la politique pékinoise. La radicalisation des manifestations soutenues par une frange aussi importante de la population locale est un signe: à Hong Kong, on ne croit guère que Pékin va décider d'entrer dans un processus de répression.

Il est vrai que depuis le début 2019, les dirigeants chinois ont un autre dossier à gérer: ils doivent constamment s'adapter à l'attitude de Donald Trump sur le plan commercial. Cette question, vue de Pékin, passe avant le dossier de Hong Kong –bien sûr, les protestataires le savent.

Quant à Donald Trump, il s'autorise régulièrement à donner des conseils à Pékin sur le dossier hongkongais. Le 18 août, alors qu'un cortège défilait à Hong Kong, il déclarait qu'il «serait très difficile de conclure un accord commercial avec les dirigeants de Pékin s'ils exercent de la violence. Si c'est un autre Tiananmen». Et il ajoutait, en appelant Xi Jinping à négocier avec les manifestant·es: «J'aimerais beaucoup voir tout cela résolu d'une manière humaine.»

Dans ces conditions, la meilleure solution du point de vue de Pékin serait que la contestation s'essouffle à Hong Kong. La lassitude pourrait-elle finir par l'emporter sur la détermination? C'est peut-être ce qu'espèrent les dirigeants chinois. Mais ce n'est apparemment pas la direction que prend le mouvement, systématiquement relancé chaque fin de semaine à Hong Kong.

Richard Arzt Journaliste

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