Culture

«Moi, ce que j'aime, c'est les monstres», un livre-objet d'une rare intensité

Temps de lecture : 6 min

Primée à Angoulême, la BD d'Emil Ferris, avec son kilo et demi et sa densité, fait fi de la mobilité pour privilégier une lecture sédentaire.

Sur le bureau de l'autrice, les stylos-bille jouxtent l'édition américaine de l'œuvre. | Monsieur Toussaint Louverture
Sur le bureau de l'autrice, les stylos-bille jouxtent l'édition américaine de l'œuvre. | Monsieur Toussaint Louverture

Auréolé du Fauve d'or cet hiver au Festival international de la bande dessinée d'Angoulême, successeur entre autres de V pour Vendetta ou Watchmen, le roman graphique Moi, ce que j'aime, c'est les monstres ne cesse depuis sa parution, d'abord aux États-Unis en 2017 puis l'année suivante en France, d'emballer critiques et public dans un même dithyrambe.

Du haut de ces 416 pages, l'ouvrage d'Emil Ferris n'est pourtant pas ce qu'on peut appeler un livre facile. Au-delà de ses thématiques et de ses illustrations d'une rare densité, c'est l'objet en lui-même qui impose ses règles au lectorat.

Un livre-objet

«J'aime l'idée de matérialité forte des livres, de ceux qu'on ne peut lire que dans certaines conditions, où l'effort qu'il faut pour s'impliquer est presque physique.» Pour Dominique Bordes, fondateur de la maison d'édition Monsieur Toussaint Louverture, Moi, ce que j'aime, c'est les monstres se mérite.

On ne le lit pas paresseusement allongé·e sur son transat entre deux séances de bronzage. Et pour cause. Pesant près de 1,5 kilo, l'ouvrage est un pavé qu'il vaut mieux ne pas se prendre sur le pied.

Aux personnes qui trouveraient l'achat quelque peu dispendieux (35 euros), rapporter le prix à son épaisseur et à sa qualité esthétique permet de relativiser cet investissement amplement justifié. Si l'œuvre d'Emil Ferris coûte environ 0,02 euro le gramme, Soif, par exemple, le dernier Amélie Nothomb (220 grammes pour 18 euros) revient quatre fois plus cher (0,08 euro le gramme). Le calcul est vite fait.

Au-delà de son prix et de son poids, Moi, ce que j'aime…, dicte à son lectorat la marche à suivre pour le lire. Couché? Impossible. Le roman ne peut pas se porter à bout de bras. Allongé à la romaine sur le flanc? Non plus. La multitude d'éléments présents à chaque page (chaque dessin fourmille de dizaines de petits détails) oblige, pour ne rien perdre de la narration, à le lire bien en face.

«L'expérience de lecture optimale de ce livre est indissociable du papier.»
Dominique Bordes, éditeur

Sans oublier qu'il faut parfois manipuler longuement l'ouvrage pour en parcourir tous les éléments. C'est les cas d'une page spirale qui nécessite de tourner et retourner le volume pour en venir à bout.

Alors que nous avons pris l'habitude de trimballer des bouquins de poche lisibles partout et dans n'importe quelle condition (debout dans le métro, avachi·e sur un canapé, allongé·e dans son bain), Emil Ferris réintroduit la notion de contrainte physique à l'exercice de la lecture. Comme à cette époque précédant l'avènement des téléphones portables où l'on se jetait sur le répondeur à peine franchie la porte d'entrée, l'autrice nous pousse à rentrer chez nous avec l'irrépressible envie de replonger dans les aventures de la jeune Karen.

Cette BD ne se déplace pas. Elle ne nous convie pas à la lecture nomade qui est d'usage dorénavant (nous sommes de fait mobiles au quotidien, trimballant nos films, nos livres et notre musique dans des disques durs) mais bien à une littérature de sédentarité intrinsèquement liée à la sphère domestique.

Moi, ce que j'aime, c'est les monstres agit telle une madeleine de Proust qui redonne à la matérialité du livre tout son sens, tout son charme et toute sa puissance. Pour l'éditeur, bien qu'il ait «les droits pour le faire», aucune version numérique du roman n'est disponible pour l'instant. Dominique Bordes défend «l'expérience de lecture optimale de ce livre, [qui] est indissociable du papier».

Un tour de force éditorial

L'opus ne se résume pas à son objet. La beauté des pages est telle que le feuilleter avec les doigts humectés de monoï ne traverserait l'esprit d'aucune personne qui a déjà eu le bonheur de le consulter. Véritable tour de force éditorial, le roman a demandé un travail de fourmi à l'équipe chargée de sa traduction, de son édition et de son impression. Puisque Moi, ce que j'aime..., se veut le journal intime d'une petite fille qui griffonne à longueur de journée pour exprimer son mal-être, jeter ses questionnements sur le papier et qui va enquêter sur la mort de sa voisine (le deuxième axe narratif du roman se déroule dans le Berlin des années 1930 et va jusqu'à explorer les camps de la mort), il fallait trouver un moyen visuel de traduire cette intériorité. Dominique Bordes a donc décidé «de faire faire un lettrage manuel du livre pour reproduire l'effet journal intime [...]. L'adaptation émotionnelle devait passer par là pour qu'il n'y ait pas de déperdition». Le rendu est à la fois plus difficile d'accès (s'habituer à lire une écriture manuscrite et non typographiée) et plus immersif.

La densité visuelle qu'Emil Ferris a injectée à son roman graphique ne se borne pas à décrire par des mots et des illustrations les pensées de son personnage. Elle transcende le flux continu d'émotions de sa jeune Karen en multipliant, en superposant, en faisant proliférer différents styles et régimes d'images sur une même page.

Les reproductions d'œuvres célèbres (Le Cauchemar de Heinrich Füssli, Naufrage d'Eugène Isabey, entre autres) côtoient des unes imaginaires de fanzines d'horreur que l'héroïne lit religieusement. Les lignes du cahier de Karen apparaissent de-ci de-là entre un dessin de loup-garou et un croquis de Goya soulignant l'appropriation par Karen de cultures sacrées et profanes et le syncrétisme pictural voulu par l'autrice.

Presque entièrement dessiné au stylo, Moi, ce que j'aime..., devait bénéficier d'une impression de haute qualité. Quand Dominique Bordes s'est rendu compte «qu'il y avait un problème technologique dans l'édition originale au niveau des dessins d'Emil Ferris, qui étaient en résolution assez faible et couverts d'un voile gris, nous avons fait appel à un photograveur avec lequel nous avons travaillé pour redonner les couleurs et le piqué originaux. L'édition française est unique. Ses couleurs sont plus fortes, les détails des traits de Bic sont désormais visibles».

Une planche d'Emil Ferris avant et après le travail du photograveur pour l'édition française. | Monsieur Toussaint Louverture

Une lecture apnéique

Quatre-cent-seize pages. Des milliers de dessins, de croquis. Chicago, Berlin, la Pologne. Les années 1960 et les années 1930. La mort passée d'une voisine fictive et le futur assassinat bien réel de Martin Luther King. L'oscillation permanente entre fiction et réalité plonge le lectorat dans une œuvre dense, intense et inlâchable.

Impossible d'interrompre sa lecture pour aller s'adonner à une autre activité. Moi, ce que j'aime..., impose l'addiction, exige la fidélité littéraire, prive de sommeil la personne qui s'y plonge. L'artifice narratif consistant à écouter les cassettes laissées par Anka, la voisine décédée, afin de découvrir son passé et faire la lumière sur sa mort étrange, est un coup de maître.

Ferris distille ses flashbacks, fait patienter son audience. Quand on ne suit pas Anka en Allemagne, on colle aux basques de Karen. On assiste à son quotidien quelque peu misérable entre une mère malade et un frère aux mauvaises fréquentations. On l'accompagne dans les musées où elle fait son apprentissage pictural. On divague avec elle. On se laisse fasciner comme elle par les monstres qui peuplent son imaginaire.

Une imagination débordante. Double page intérieure. | Monsieur Toussaint Louverture

Si certaines fictions permettent des pauses de lecture, Moi, ce que j'aime..., dicte son rythme. Véritable page-turner, l'ouvrage hante encore après en avoir retourné l'ultime planche. Nombre de romans produisent cet effet –les œuvres de Stephen King, la saga Harry Potter ou, plus récemment, La Vérité sur l'affaire Harry Quebert de Joël Dicker pour ne citer qu'elles (cette énumération est parfaitement subjective).

À la différence d'un roman, sa version graphique marque profondément la rétine. La profusion visuelle créée par Emil Ferris ne peut que subjuguer, c'est-à-dire, étymologiquement, soumettre. On cède à cette lecture-fleuve avec délectation et on aime à s'y abandonner en prenant son temps.

Si vous réussissez le tour de force d'embarquer cette bande dessinée romanesque sur votre lieu de villégiature, il y a fort à parier que vous ne verrez pas grand-chose des paysages qui vous entourent tant vous concentrer sur ses caractères encrés occcupera vos journées.

Si, chaque année, des magazines vous proposent les livres parfaits pour les vacances, sachez que Moi, ce que j'aime, c'est les monstres n'y figurera pas. Attendez la rentrée, de retourner chez vous et plongez-vous dans cette immense œuvre «de l'une des plus grandes artistes de bandes dessinées de notre temps», dixit Art Spiegelman.

Pour le public qui serait déjà conquis, Emil Ferris travaille toujours sur le deuxième volume. Elle ne compte pas s'en tenir là.

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