Société

Je m'enfile dix-huit valium avant de prendre l'avion (mais sinon, ça va)

Temps de lecture : 3 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] Dans quelques jours, je dois effectuer un vol transatlantique. Je suis serein comme une vache en route pour l'abattoir.

C'est comme si j'étais né pour voler| Flickr via Steven Conry
C'est comme si j'étais né pour voler| Flickr via Steven Conry

La semaine prochaine, je m'envole pour la France. Neuf heures d'avion dont un grand nombre à vagabonder au-dessus de l'océan. Je n'ai strictement aucune forme d'appréhension. Aucune. D'ailleurs, c'est bien simple, je n'y pense jamais. Je connais des gens qui des semaines avant d'embarquer commencent à imaginer toutes sortes de scénarios grotesques où, à la suite de je ne sais quelle avarie, leur avion finit par s'écraser mais, grâce à Dieu, ce n'est absolument pas mon cas.

Pour tout dire, je suis serein comme une vache en route pour l'abattoir.

Tout juste si je n'ai pas hâte de me retrouver 12.000 pieds au-dessus de la surface de la Terre, peinard comme jamais, détendu comme seul un fumeur de cannabis sait l'être, la tête dans les nuages, tout à ma joie de contempler l'azur infini du ciel sans parler de la splendeur de notre planète dont je devine du haut de mon siège, à travers l'ovale du hublot, les mille et une splendeurs, les lacs enchanteurs, les sommets montagneux avec leurs neiges éternelles, les vastes prairies, l'océan qui bientôt engloutira la carcasse de l'avion.

Ah quel bonheur, mais quel bonheur mes amis !

C'est comme si j'étais né pour voler. À peine ai-je pris place à l'intérieur de la carlingue que je revis. Tout juste si je ne claque pas la bise à mon voisin. Je suis comme un gamin dans un magasin de jouets; tout m'enchante: la promiscuité entre les passagers, le doux confort de mon siège, la mine épanouie du nouveau-né qui a eu la bonne idée de s'installer avec son frère juste une rangée devant moi, les revues dont je tourne fébrilement les pages afin de connaître la composition du repas qui tantôt me sera servi –un ramassis de pâtes congelées avec des détritus de saumons pêchés dans les fosses sceptiques de l'océan Indien–, le discours tout en nuances de notre steward qui avec de grands gestes précis nous indique le chemin à suivre quand l'avion prendra feu quelques secondes avant de s'écraser sur le bitume de l'aéroport –tout ce folklore des voyages aériens dont je ne me lasse jamais.

Bientôt, l'envolée dans les cieux, le choix délicat du premier film dont, entre deux turbulences et trois interruptions de l'hôtesse, je perçois les premières images parfaitement nettes, l'onctueuse texture de mon jus de tomate servi sans céleri mais avec moult glaçons, le vrombissement vaporeux des moteurs dont chaque secousse me pousse à m'enfiler un nouveau valium –le dix-huitième depuis mon réveil– le discours en anglais du commandement de bord qui nous annonce de sa voix guillerette que, à la suite d'une panne de système de ventilation, nous allons tous crever dans d'atroces souffrances, le regard enjoué vers mes compagnons de voyage quand sans prévenir l'avion s'amuse à décrocher de sa trajectoire pendant quelques furtives secondes avant de se rétablir. Ou pas.

Inconfort

Les premiers fourmillements au niveau de la vessie (le jus de tomate assurément), la première tentative de rejoindre les toilettes qui échoue lamentablement quand, surgi de nulle part, le chariot du steward, de toute sa rondeur métallique, vous bloque opportunément le passage, le second essai tout aussi raté lorsque, enfin arrivé à la porte du lieu d'aisance, d'un grand sourire l'hôtesse vous demande de rejoindre votre siège –l'avion va entrer en dépression–, enfin la délivrance tant attendue avec ce jet d'urine qui, mystère de l'altitude, sortilège de la pesanteur, manque sa cible et décore vos chaussures de quelques traînées liquides vite effacées par un bref coup de papier toilette dont la remarquable épaisseur empêche la main de goûter à son odeur, puis le retour à sa place où à peine assis, il faut déjà se relever; votre voisin a lui aussi envie de pisser.

Rien de tel qu'une vessie vide pour affronter une explosion en vol.

La nuit qui s'avance, le calme à bord, l'appel du sommeil, les paupières lourdes, le corps qui s'étire et parvient à trouver la position idéale, torse en biais, jambes de traviole, tête contre l'accoudoir, mains au niveau des orteils, épaules enchâssées dans la profondeur du siège tandis que votre testicule gauche subit sans relâche les torsions de la ceinture de sécurité dont l'architecture délicate vous compresse très légèrement l'abdomen, désagrément vite oublié quand, entre deux bribes de rêves, vous imaginez avec une profusion de détails le moment précis où l'avion ayant perdu ses deux réacteurs commencera sa lente descente vers les eaux bleutées de l'Atlantique, cet immense cimetière marin qui bientôt ouvrira le journal de 20 heures avec par-dessus la voix blanche du présentateur annonçant le lourd bilan de la terrible catastrophe aérienne: deux cent trois passagers dont quinze enfants, douze membres d'équipage et, perte inestimable pour la culture française, un Juif en cavale dont étrangement la dernière chronique parue dans Slate traitait de son affection particulière pour les vols transatlantiques.

Et si j'annulais tout?!!!

Pour suivre l'actualité de ce blog, c'est par ici: Facebook-Un Juif en cavale

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