Culture

Clairo, de la musique dans sa chambre aux festivals

Temps de lecture : 5 min

Après avoir cassé internet, Clairo tente de s'affranchir de l'étiquette «bedroom pop» avec son premier album. Elle sera à Rock en Seine dimanche 25 août.

Après le Lollapalooza Chile, Clairo sera à Rock en Seine. | Capture d'écran via YouTube
Après le Lollapalooza Chile, Clairo sera à Rock en Seine. | Capture d'écran via YouTube

Taper «Cairo» sur Google; réaliser qu'il manque un «l»; recommencer; tomber sur la chanson «Pretty Girl» frôlant les 38 millions de vues sur YouTube; se dire qu'on est passé à côté d'un phénomène... En août 2017, au moment de la mise en ligne de cette vidéo filmée à la webcam, la native d'Atlanta, Claire Cottrill a 18 ans. Première impression: elle en fait bien trois ou quatre de moins. Vêtements amples, acné non dissimulée et traits de jeune fille pas tout à fait sortie de l'adolescence: bienvenue dans la chambre d'une authentique girl next door.

Deuxième impression: du montage rudimentaire à la mélodie évidente en passant par les arrangements de claviers et boîte à rythmes –il faut bien le dire– un peu cheap, tout paraît bricolé, conforme à la méthode et l'esthétique DIY (do-it-yourself). Revient à l'esprit la folk lo-fi du premier album de CocoRosie La Maison de mon rêve enregistré dans une chambre de bonne de la butte Montmartre, sorti en 2004. Guitares sèches nonchalantes, sons de jouets pour bébés ou enregistrements au dictaphone faisaient le sel de ce disque plus mature que les premières compos de Clairo. De la bedroom pop avant l'heure des réseaux sociaux.

Grandir sur internet

Difficile de définir le genre bedroom pop tant les styles varient d'un artiste à l'autre. De Gus Dapperton à Boy Pablo en passant par Cuco, on reconnaît néanmoins quelques traits communs: la guitare chorusée remise à la mode par Mac DeMarco, les mélodies laissant un goût prononcé de guimauve pop rétro et les histoires de cœur chantées de façon aussi candide que les Beatles en 1962 mais sur des rythmes tantôt influencés par le rock, tantôt par les beats à la Drake.

Plus largement, le terme bedroom pop regroupe une génération d'artistes autodidactes d'une vingtaine d'années qui n'ont attendu ni d'être en âge de quitter le domicile familial, ni d'être approché·es par une maison de disques pour diffuser leur musique en ligne. Encore moins d'avoir accès à un véritable studio –même si certain·es n'enregistrent déjà plus dans leur chambre. Authentiques geeks, on leur a parfois reproché d'avoir une plus grande maîtrise de la communication que de leurs instruments.

Quant à Clairo, elle a littéralement «grandi avec» les médias sociaux, comme elle l'explique dans cette vidéo récente: «J'ai trouvé sur internet un lieu sûr. J'y découvrais toute ma musique et [au début] j'avais très peu de followers donc c'était comme une bulle où je pouvais poster mes démos, mes vidéos... Au lieu d'écrire, je mettais tout en ligne direct.»

Vers 14 ans, comme l'Anglaise Jorja Smith au même âge, elle poste ses premières reprises de Mumford & Sons, Daughter ou Frank Ocean sur une page artiste Facebook, faisant fi des ses propres limites techniques. En parallèle, elle réalise des vidéos familiales sur le caméscope VHS de son père qu'elle publie sur YouTube. Elle migre ensuite sur Bandcamp et Soundcloud et réalise qu'elle peut faire comme les autres: diffuser ses compositions sans s'interdire de balancer des mix hip-hop sous l'alias DJ Baby Benz. Chanson après chanson, une petite audience se forme, bientôt décuplée par les algorithmes des plateformes de streaming.

Renoncer à être la fille parfaite

Si Clairo a depuis travaillé la guitare via des tutos, son chant et sa présence scénique, internet l'a aidée à renoncer à être une «pretty girl» sans défaut. Enregistré sur GarageBand pour une compilation limitée à 250 exemplaires cassettes (dont les profits sont depuis reversés par Bandcamp à une association de défense des communautés trans), ce morceau forcément autobiographique décrit la période pendant laquelle elle faisait «tout pour être la fille parfaite afin de plaire à quelqu'un» et finissait par s'oublier. «Je pourrais être une jolie fille, la fermer quand tu veux», chante Clairo d'une voix blanche, plus détachée que celle de Billie Eilish.

Cette ode à l'acceptation de soi aurait sans doute moins cartonné sans l'aspect brut de la vidéo artisanale de Clairo qu'on peut interpréter comme un manifeste anti-filtres Instagram –même si les selfies sans maquillage ou au saut du lit sont aussi désormais courants sur ce réseau social. Dans la note d'intention au bas de sa vidéo YouTube, la chanteuse écrit: «Cette vidéo avait pour but de m'aider. Le jour où je l'ai faite, mes cheveux étaient gras, j'avais une sale peau, rien à me mettre et pas envie de sortir du lit. [...] Je me sentais laide mais j'ai compris qu'il n'y a pas de mal à ça. [...] Je me suis dit que la seule manière de faire cette vidéo était de s'amuser à avoir l'air répugnante et d'en avoir rien à faire.» Tout l'inverse de Lana del Rey.

Accusée d'être un «produit de l'industrie»

Après le succès viral de «Pretty Girl», les majors courtisent Clairo pendant un temps. Tout juste inscrite dans une école spécialisée dans l'étude de l'industrie musicale rattachée à l'université de Syracuse (État de New York), la jeune femme rêve d'une maison de disques indépendante comme Father/Daughter. Elle finit par signer chez le label new-yorkais Fader où elle se sent plus en confiance; son cofondateur, Jon Cohen, n'est autre qu'un ami de son père, lui-même ancien responsable marketing chez Coca-Cola ou Converse.

En sortant de sa chambre d'ado pour se confronter à la scène et publier son premier EP Diary 001, elle espère refermer la période bedroom pop et passer à autre chose mais sa signature chez Fader fait jaser. Internet devient toxique: le qualificatif industry plant («produit de l'industrie») se répand tel un virus sur Reddit. Une accusation «souvent lancée à de jeunes musicien·nes, presque toujours des femmes, dans le but de les discréditer», lit-on dans le dernier reportage réalisé par le site musical Pitchfork pendant la première grande tournée mondiale de Clairo qui passe par les plus grands festivals internationaux: Coachella, Bonnaroo, Lollapalooza, Reading, Primavera Sound...

À l'instar de sa compatriote King Princess, fille d'un ingénieur du son new-yorkais ayant refusé une offre alléchante à l'âge de 11 ans, préférant attendre d'être suffisamment mature pour affirmer sa queer pop en toute indépendance, Clairo a eu le choix. C'est peut-être ce qui dérange les mauvaises langues et les sceptiques qui doutent de l'authenticité du succès viral de «Pretty Girl». Lorde ou Lana del Rey avaient connu de tels retours de flamme avant elle.

Sur Twitter, Claire Cottrill se défend. Si elle doit quelque chose à ses parents, c'est surtout sur le plan de l'héritage musical, affirme-t-elle: le rock alternatif des années 1980 et 1990 (Cocteau Twins, Public Image Ltd, Mazzy Star...) transmis par sa mère; la soul d'Al Green, Brenton Wood et Billy Paul côté paternel.

Aujourd'hui encore, la question suivante revient par mauvais réflexe en interview: «Comment s'est passée votre collaboration avec Rostam Batmanglij, ex-membre du groupe américain Vampire Weekend qui a produit votre album?» Clairo corrige: «Coproduit l'album.» Nuance. Début août, Clairo a sorti Immunity. Le titre de l'album fait référence à sa maladie auto-immune diagnostiquée à 17 ans: l'arthrite juvénile idiopathique. Elle y parle d'histoire d'amour, d'indétermination sexuelle... Les critiques? Elle semble être désormais immunisée contre elles.

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