Monde

Ce qu'il faut savoir pour comprendre la crise à Hong Kong

Temps de lecture : 6 min

Le territoire indépendant doit revenir dans le giron de la Chine dans vingt-huit ans. Alors pourquoi toute cette agitation?

Manifestation dans le quartier de Tsuen Wan (Hong Kong), le 25 août 2019. | Philip Fong / AFP
Manifestation dans le quartier de Tsuen Wan (Hong Kong), le 25 août 2019. | Philip Fong / AFP

Ces derniers mois, les manifestations se sont multipliées à Hong Kong à cause d'un projet de loi controversé qui aurait permis que quasiment toute personne en butte à des poursuites pénales sur le territoire indépendant soit extradée en Chine continentale. Bien que le gouvernement de Hong Kong ait depuis suspendu cette mesure, les manifestations englobent désormais de plus larges griefs –notamment la nature même des relations de la région avec Pékin.

Alors que l'agitation continue, nous avons fait une synthèse des articles les plus pertinents de Foreign Policy sur la manière dont Hong Kong en est arrivé là et sur ses perspectives d'avenir.

Avant même l'introduction du projet de loi au printemps, il était déjà clair que la Chine et Hong Kong allaient vers l'affrontement. «Le président chinois Xi Jinping a concentré les pouvoirs et supprimé l'opposition en Chine comme aucun leader ne l'avait fait depuis Mao Zedong, écrit Ben Bland, du Lowy Institute. Il a aussi cherché à écraser la contestation à Hong Kong, politiquement rebelle.»

À son tour, «au cours des trois dernières années, le gouvernement de Hong Kong, nommé par Pékin, a entrepris de nombreuses démarches répressives sans précédent, relate Bland. Il a disqualifié des législateurs élus, interdit à de jeunes activistes de se présenter à des postes électifs, banni un parti politique, emprisonné des leaders protestataires pro-démocratie, [...] expulsé un journaliste étranger et détourné le regard lorsque Pékin a kidnappé ses adversaires à Hong Kong.» Des éditeurs ont également été harcelés et jetés en prison, indique James Tager de PEN America.

Cette répression, ajoute Antony Dapiran, auteur basé à Hong Kong, survient dans le sillage du mouvement des parapluies de 2014 –des manifestations pro-démocratie à Hong Kong où aucune des demandes des manifestant·es n'avait été accordée. «La répression de la contestation avait clairement pour objectif de faire céder Hong Kong après le mouvement des parapluies, mais elle n'a réussi qu'à alimenter le ressentiment contre Pékin et ses représentants à Hong Kong», avance-t-il.

Le «un pays, deux systèmes» a déjà commencé à se déliter

Dans ce contexte, il n'est peut-être pas surprenant que la colère du public ait explosé lorsque le gouvernement de Hong Kong a voulu introduire les mesures d'extradition. Même le monde des affaires de la région, «un groupe généralement conservateur et prudent», observent les auteurs hongkongais Dominic Chiu et Tiffany Wong, s'est impliqué en juin, tandis que «plus d'un millier d'entreprises locales participaient à la première grève générale de la ville depuis les années 1960».

Carrie Lam, la cheffe de l'exécutif, s'est retrouvée dans une position gênante. Comme le rapporte le journaliste Hilton Yip, «il est compréhensible que Lam ait souhaité faire voter cette loi, puisqu'elle doit son statut à l'approbation de la Chine. Les candidats au poste de chef de l'exécutif doivent “aimer le pays”. Et être approuvés par un comité, dans lequel Pékin a un grand poids».

«L'ambition côté chinois a toujours été la “réunification pacifique” –une soumission volontaire de la part de Taïwan.»
Derek Grossman, analyste en défense à la RAND Corporation

Bien que Lam ait fini par être obligée de renoncer à cette loi, à plus grande échelle la question de la relation de Hong Kong à la Chine continue de se poser. Sous la doctrine «un pays, deux systèmes», explique James Palmer, Hong Kong est censé pouvoir «préserver son système juridique, ses frontières et son gouvernement propres jusqu'en 2047, date où il serait entièrement incorporé à la République populaire de Chine». Ce système a déjà commencé à se déliter, et «de plus en plus, les Hongkongais sont convaincus que le gouvernement chinois n'a pas l'intention d'attendre encore vingt-huit ans pour prendre le contrôle».

Même s'il attend, Pékin n'a certainement pas l'intention de laisser Hong Kong persister à être un bastion contestataire; ni l'arrangement «un pays, deux systèmes» poser un problème dans le reste du pays. Comme le souligne Derek Grossman de la RAND Corporation, la situation à Hong Kong «inspire peu de confiance chez le voisin, Taïwan –première cible du message de Pékin autour du concept “un pays, deux systèmes”. L'ambition côté chinois a toujours été la “réunification pacifique” –une soumission volontaire de la part de Taïwan, vendue avec la promesse que l'île conserverait ses propres systèmes de lois et de gouvernement.»

Pas d'intervention militaire mais du harcèlement

Pour l'instant, Pékin a choisi de ne pas faire intervenir l'armée à Hong Kong mais comme le note Palmer, il reste des craintes qu'il envoie «l'Armée populaire de libération (ou forces paramilitaires, la Police armée du peuple) pour étouffer le mouvement –ce qui pourrait éventuellement conduire à un deuxième Tiananmen».

En effet, écrit Yip, «la PAP paramilitaire fait une bonne partie du sale boulot dans le pays en luttant contre les dissidences intérieures. Chargée de maintenir la sécurité interne et du contre-terrorisme, la PAP est très active au Xinjiang et au Tibet».

Camions et véhicules blindés à l'extérieur du stade de Shenzhen Bay à Shenzhen (Chine), à la frontière avec Hong Kong, le 15 août 2019. | STR / AFP

Quant à savoir si le Parti communiste chinois (PCC) serait prêt à risquer un nouveau Tiananmen, Jude Blanchette, du Center for Strategic and International Studies, estime que «le panorama de l'histoire du PCC –et, d'ailleurs, des systèmes politiques à parti unique en général– montre que l'opprobre international et les retours de bâton à l'échelle du pays sont gérables, même s'ils sont coûteux. La détérioration incontrôlable de l'autorité politique ne l'est pas. Et c'est exactement ce que Pékin voit dans Hong Kong en ce moment». Il n'est par conséquent pas surprenant, ajoute-t-elle, qu'au vu des événements des dernières semaines «Pékin ait durci son discours contre les manifestants au cours de la semaine passée et les compare à des terroristes, ce qui est de mauvais augure».

Faute d'intervention militaire, Pékin tente de saper les manifestations avec d'autres moyens. «Les preuves s'accumulent, rapporte Andreas Fulda, que le soulèvement populaire de Hong Kong a poussé le Parti communiste chinois à lâcher les démons de la violence ethno-nationaliste. Les Hongkongais sont de plus en plus considérés par le centre comme une nouvelle minorité agitée –et donc potentiellement sujette à la politique radicale déployée dans le Xinjiang et au Tibet.»

Les Hongkongais sont déjà la cible de harcèlement de la part de Chinois, pas uniquement en Chine mais aussi à l'étranger, tout particulièrement dans les universités, remarque Kevin Carrico de la Macquarie University.

La responsabilité rejetée sur les puissances étrangères

Pékin a également tenté de décrédibiliser le mouvement en évoquant des manigances étrangères à sa source. Après la marche de deux millions de personnes en juin (une des plus grandes manifestations de l'histoire moderne), la Chine n'a pas tardé à dénoncer la main de «forces étrangères hostiles». Il est certain, assure Yip, «qu'il existe une réelle inquiétude chez certains leaders du PCC d'un soutien étranger en faveur de mouvements publics appelant à renverser le gouvernement. Cela s'explique en partie parce que le PCC a écrasé de manière si efficace la société civile, surtout ces dernières années». Mais, avance-t-il, «c'est aussi une propagande très efficace pour une audience nationale conditionnée à considérer le monde extérieur comme hostile».

Ce qui est loin d'être idiot, acquiesce Thomas Kellogg, du Center for Asian Law de l'université de Georgetown: «La Chine a de bonnes raisons d'utiliser ce genre de tactiques apparemment maladroites. Comme le président américain Donald Trump, il y a longtemps que Pékin s'est rendu compte que des revendications bizarres pouvaient mettre votre adversaire sur la défensive et au moins partiellement détourner l'attention des véritables problèmes en cours.»

«Ce n'est qu'en combattant l'oppression au quotidien que le mouvement pourra se maintenir.»
Karen Cheung, journaliste indépendante basée à Hong Kong

Rejeter la responsabilité sur les étrangers –tout particulièrement sur les États-Unis–, c'est également bon pour les faucons chinois qui sont de plus en plus profondément empêtrés dans une guerre commerciale avec Washington, expose Melinda Liu de Newsweek.

Washington a pour sa part averti que le projet de loi original sur l'extradition pouvait enfreindre la loi américaine, relève Bland, ce qui pourrait inciter les États-Unis à révoquer leurs accords commerciaux particuliers avec Hong Kong. «Les sept millions d'habitants du pays souffriraient sans aucun doute des retombées économiques d'une telle initiative», conclut-il, mais «Pékin aurait aussi beaucoup à perdre».

Que va-t-il se passer maintenant? La journaliste Karen Cheung avertit que les mouvements de protestation sur le long terme sont pénibles et compliqués à organiser. «Des images de jeunes manifestants pacifiques ont largement circulé, présentées comme une lutte contre la Chine à la David et Goliath, écrit-elle. Mais idéaliser le mouvement est dangereux pour Hong Kong.»

Il est important de se souvenir, conclut-elle, «qu'une bataille de trente ans attend encore la ville, et toutes les manifestations ne peuvent pas être belles et gigantesques: la tyrannie envahissante derrière ces scènes peut facilement se faire oublier. Ce n'est qu'en combattant l'oppression au quotidien –avec des Hongkongais qui exercent les quelques droits électoraux qui leur sont octroyés, et les enseignants, les juristes, les parents, les journalistes et les autres qui jouent leur rôle dans l'éducation de la prochaine génération– que le mouvement pourra se maintenir».

Cet article a initialement été publié sur le site Foreign Policy.

Newsletters

L'espéranto pourrait sérieusement concurrencer l'anglais

L'espéranto pourrait sérieusement concurrencer l'anglais

À raison de trois heures de cours par semaine, un·e élève de CM1 le parlera couramment à la fin de son année scolaire.

Google a couvert 16 millions de kilomètres avec le service Street View

Google a couvert 16 millions de kilomètres avec le service Street View

Cela équivaut à 400 voyages autour du monde.

Des utilisateurs d’une plateforme de cryptomonnaies veulent que le corps de son créateur soit exhumé car ils ne croient pas à sa mort

Des utilisateurs d’une plateforme de cryptomonnaies veulent que le corps de son créateur soit exhumé car ils ne croient pas à sa mort

Gerald Cotten est mort en décembre 2018. Il avait créé une plateforme avec une cryptomonnaie nommée QuadrigaCX. Mais c’était le seul à connaître le mot de passe pour accéder au portefeuille des clients, où 190 millions de dollars étaient stockés.

Newsletters