Culture

La honte, j'ai passé tout mon week-end à regarder «Breaking Bad»

Temps de lecture : 3 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] Pendant quarante-huit heures, j'ai renoncé à être un homme pour devenir une vermine de spectateur jamais assez rassasié.

Le matin, j’ai fini la saison un. L’après-midi, la deux. | Capture d'écran via YouTube
Le matin, j’ai fini la saison un. L’après-midi, la deux. | Capture d'écran via YouTube

Je suis seul pour le week-end, ma femme est partie je ne sais où, voir une prétendue amie dont j'ignore tout, le nom, l'adresse, le statut marital. Je laisse faire même si je l'ai trouvée bien guillerette au moment des adieux. «Je rentre lundi matin, j'essaye de t'appeler d'ici là», m'a t-elle dit avant de filer comme une voleuse. Du coup, je traîne dans l'appartement comme un goy dans une synagogue.

Le temps est gris, le chat roupille, moi-même je somnole. Je n'ai envie de rien, ni de lire, ni de dormir, ni de sortir pas même de mourir. Ma vie est désolante, je pense. J'aurais dû l'accompagner. Elle me l'a proposé. Enfin je crois. J'ai dû dire non, vas-y, tu en as besoin, j'ai à faire. Quelle blague.

J'allume l'ordinateur. Je vais de site en site comme un touriste blasé égaré dans un musée dont il connaît les moindres recoins. À un moment donné, sans même m'en apercevoir, j'ouvre Netflix. Comme d'habitude, je ne trouve rien à voir. J'ignore ce qui m'a pris le jour où j'ai cédé aux demandes répétées de ma conjointe de nous y abonner. Je suis faible de caractère, c'est tout. J'aurais dû tenir bon. Elle n'en serait pas morte.

Et moi j'aurais eu la satisfaction d'avoir échappé à la malédiction d'un site dont le principe premier consiste à perdre son temps à chercher quelque chose qui n'existe pas. Aujourd'hui encore, rien ne trouve grâce à mes yeux. Je suis sur le point de basculer sur un site de cul quand je tombe sur la vignette de Breaking Bad. Jamais vu. C'est bien, il paraît. Qui m'a dit cela? J'ai oublié. Ma belle-mère peut-être. Elle, elle voit tout. Si elle lisait autant, elle aurait autre chose à raconter que ses péripéties chez le coiffeur à qui elle prête des intentions –bon courage à lui.

Tout de même, il est seulement 15 heures. Je pourrais aller emmerder le chat mais susceptible comme il est, il serait capable de se tirer sous le lit pour tout le week-end. Je pourrais aller glander sur la plage mais elle risque d'être bondée. Je pourrais remplir le frigo mais c'est samedi, les supermarchés vont être pris d'assaut avec leurs promotions qui rendent les gens hystériques. De toutes les façons, je n'ai pas faim. Je ne mangerai pas du week-end ou alors un bout de fromage qui doit crever d'ennui dans le réfrigérateur. Je devrais lire; je n'ai aucune envie de lire. J'ai assez lu comme ça. Ce matin, en prenant ma douche, j'ai remarqué que la baignoire était toute crasseuse. Je pourrais la récurer mais c'est shabbat, je n'ai pas le droit. Bon, je vais voir le début du premier épisode et puis comme je trouverai cela pathétiquement nul, j'éteindrai et j'irai me promener.

Binge-watching

Le soir est tombé sans que je m'en aperçoive. Comment est-ce possible? D'ailleurs, quel jour sommes-nous au juste? J'ai l'impression de m'être absenté du monde. J'ignore combien d'épisodes je me suis enfilé à la suite. J'ai dû être aspiré dans une faille spatio-temporelle, je ne vois pas d'autre explication. J'ai l'esprit vide, si vide, je dois souffrir d'hypoglycémie. Je me prépare un sandwich. Le chat sort de sa sieste et me miaule dessus comme s'il venait d'achever une grève de la faim. Je lui donne ses croquettes. Il les dévore sans même me dire merci. Je mords dans mon sandwich. Elle aurait pu m'appeler, je pense. Ou me laisser un message. Dire qu'elle pensait à moi. Me demander si je ne m'ennuyais pas trop. Tu parles. L'égoïsme est son royaume. Le portrait craché de sa mère.

Je reviens au salon. Je retrouve mon professeur de chimie et ses aventures abracadabrantesques. C'est quoi cette série à la con? Moi, le jour où j'apprends que j'ai un cancer, je reste au lit et j'attends la fin. J'appelle le rabbi et je lui parle de la fin des mondes. Je convoque ma belle-mère et je lui dis ses quatre vérités. Le chat me rejoint. De manger ses croquettes l'a épuisé. Il se vautre sur mon ventre comme s'il venait de disputer un marathon. La minute suivante, il dort profondément.

Il est minuit quand je me couche. Elle n'a pas appelé. Demain, c'est promis, j'irai courir.

Je ne suis pas allé courir.

Le matin, j'ai fini la saison un. L'après-midi, la deux.

Je me fais honte. J'ai l'impression d'avoir été sous morphine durant tout le week-end. Comme ensorcelé. Dans le coma. Comment peut-on tomber aussi bas? Un alcoolique qui aurait passé ces jours à glouglouter trois bouteilles de bourbon mériterait plus de considération que ma triste personne. J'ai été au-dessous de tout. Moi, ce grand intellectuel, cet écrivain de tout premier plan, le chroniqueur le plus doué de sa génération, un esprit si pur que mon front éclabousse de génie quiconque s'assoit devant lui, la crème de la crème –même ma belle-mère le reconnaît–, je me suis comporté comme le dernier des vauriens. J'ai un mauvais goût en bouche.

J'ai l'impression de m'être roulé dans la débauche, le stupre, la luxure la plus absolue. Pendant quarante-huit heures, j'ai renoncé à être un homme pour devenir une vermine de spectateur jamais assez rassasié. On m'aura possédé, ce n'est pas possible autrement. Bientôt je me dégoûte comme si j'avais couché avec une fille de mauvaise vie.

Quand ma femme finit par rentrer, elle me regarde comme si elle ne me reconnaissait pas. Pourtant, à part me raser complètement le crâne, je ne vois pas en quoi j'ai changé...

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Laurent Sagalovitsch romancier

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