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Paranoïaque, Pékin voit l'ombre de la CIA à tous les coins de rue

Temps de lecture : 6 min

À Hong Kong, la propagande chinoise multiplie les accusations fallacieuses, que le pouvoir risque de prendre au mot.

Le 23 août 2019, des protestataires forment une chaîne humaine à la manière de la «Baltic Way» il y a trente ans, ici devant le Centre culturel de Hong Kong. | Lillian Suwanrumpha / AFP
Le 23 août 2019, des protestataires forment une chaîne humaine à la manière de la «Baltic Way» il y a trente ans, ici devant le Centre culturel de Hong Kong. | Lillian Suwanrumpha / AFP

Je n'ai jamais rencontré la diplomate américaine Julie Eadeh, mais je sais ce qu'elle endure.

Alors que Pékin veut faire passer les protestataires du mouvement qui fait rage à Hong Kong pour des marionnettes qui seraient au service d'intérêts soi-disant étrangers, le journal Ta Kung Pao publiait début août une photo d'Eadeh rencontrant des personnes qui militent pour la démocratie dans le salon d'un palace de Hong Kong.

«Nathan Law a été vu rencontrant Julie Eadeh, la directrice politique du consulat américain. Lieu: JWMariott Admiralty.» Le Mariott, situé sur Pacific Place, a été le lieu favori de la CIA pendant trente ans.

L'image illustrait un article au titre peu subtil: «Les forces étrangères interviennent et cherchent à provoquer une révolution de couleur» –un thème favori des médias affiliés au Parti communiste chinois pour désigner des révolutions supposément inspirées par le gouvernement américain que le Parti ne voit pas d'un bon œil. D'autres médias ont vite pris la balle au bond, en utilisant la même photo pour illustrer leurs propres articles erronés et fallacieux. Un journal au moins publiera des informations privées sur Eadeh, telles que les noms de ses enfants.

Moi aussi, j'ai eu ma photo en une de journaux de propagande pro-Pékin, comme le Ta Kung Pao et le Wen Wei Po. Depuis plusieurs années, je suis spécialiste des droits humains et de l'État de droit en Chine. J'ai donc été régulièrement confronté à des théories du complot et autres rumeurs affirmant que mon travail serait lié d'une manière ou d'une autre au gouvernement américain.

Au début, voir sa photo accompagner un article outrageusement faux et trompeur a de quoi donner le tournis. On vous attribue un pouvoir et une influence que vous n'avez jamais voulus, et encore moins eus. Ensuite, cela peut vous mettre du baume au cœur –comme si, à son corps défendant, Pékin vous signifiait que votre travail a de l'importance.

Faire diversion

Pour nombre de personnes occidentales, les ficelles sont grosses et la Chine ressort quelque peu ridiculisée d'une telle stratégie. Comme l'a souligné un porte-parole du département d'État dans une interview accordée au New York Times, «il n'est pas crédible de penser que des millions de personnes seraient manipulées afin de défendre une société libre et ouverte».

Sauf que Pékin a de bonnes raisons de recourir à des tactiques aussi manifestement maladroites. À l'instar du président américain Donald Trump, le pouvoir chinois a compris depuis longtemps que des déclarations farfelues peuvent mettre votre adversaire sur la défensive et détourner au moins partiellement son attention des questions de fond.

Pekin veut que la population assimile la crise au produit de machinations occidentales, notamment américaines.

Au lieu d'analyser les véritables causes premières des manifestations en faveur de la démocratie et de se tenir au fait des événements sur le terrain, le consulat des États-Unis à Hong Kong va devoir passer un certain temps à réfuter le conspirationnisme ambiant et redoubler de vigilance lorsqu'il cherchera à maintenir le contact avec des Hongkongais·es de toutes obédiences politiques.

Reste que l'objectif prioritaire de Pékin est domestique. Il ne faut pas que la population chinoise voie la crise à Hong Kong comme le résultat du refus du Parti communiste d'accepter d'indispensables réformes politiques, mais qu'ils l'assimilent plutôt au produit de machinations occidentales, notamment américaines.

Crédulité de la population

Personnellement, je n'ai pas rencontré beaucoup de gens dans la population chinoise accordant du crédit à de telles conspirations. La plupart des universitaires, personnalités intellectuelles et juristes que j'ai connu·es au cours de ma carrière de spécialiste du droit et de la politique chinois ne connaissent que trop bien les médias de propagande de Pékin. Certain·es ont d'ailleurs été la cible de leurs campagnes diffamatoires. Ces gens savent reconnaître un mensonge cousu de fil blanc quand ils en voient un.

Sauf qu'un nombre indéfinissable de citoyen·nes chinois·es croient réellement que les problèmes du pays sont le fruit de complots ourdis à Washington, Londres ou Tokyo.

Depuis le début de la crise hongkongaise consécutive à l'annonce d'un projet de loi facilitant les extraditions de suspects vers leur pays d'origine, les médias continentaux ont donné une image aussi sélective que soigneusement verrouillée des manifestations, en se focalisant sur la violence et les actes de vandalisme des activistes et en taisant les légitimes aspirations démocratiques du mouvement protestataire.

Nul doute que nombre de personnes qui lisent la presse et regardent la télévision chinoise ont cru aux mensonges sur Eadeh. Et ont dès lors vu sous un jour beaucoup moins positif les déclarations des gouvernements occidentaux affirmant les droits fondamentaux à la liberté de réunion et d'expression des manifestants.

Intimidations en Chine occidentale

Du point de vue de Pékin, il en va d'un autre objectif tout aussi important. Les campagnes de propagande et leur myriade de sous-entendus salissent par ricochet les personnes qui militent, sapent leur légitimité et contrecarrent leurs efforts pour rendre leur mouvement populaire afin de lui donner de l'ampleur.

Une telle campagne diffamatoire leur envoie un message clair, en particulier aux activistes resté·es en Chine continentale: le Parti est au courant de vos réunions et ne les apprécie pas. Là-bas, des gens m'ont dit avoir été invités à prendre le thé –un euphémisme pour une rencontre privée avec des agents de la sécurité de l'État chinois.

La publication de photos comme celle d'Eadeh sert d'avertissement aux activistes de Hong Kong.

Ils relatent aussi avoir été menacés à cause de leurs contacts avec des personnes d'origine étrangère, notamment des fonctionnaires consulaires d'Occident, des responsables des Nations Unies et des cadres qui travaillent dans des associations.

La publication de photos comme celle d'Eadeh sert d'avertissement aux activistes de Hong Kong. Elle envoie le message que le pouvoir les voit et qu'il se souviendra de qui parle avec qui.

Le régime victime de sa propagande

La grande question est de savoir si le Parti croit aux mensonges qu'il raconte. Dans le cas qui nous occupe, ignore-t-il les véritables forces en présence –notamment la frustration croissante face à l'absence de progrès de la réforme démocratique depuis 1997, l'augmentation des inégalités de revenus et les échecs des politiques de logement et d'aides sociales– pour croire qu'une diplomates professionnelle comme Eadeh et ses collègues ont la moindre influence sur les manifestations à Hong Kong?

Le Parti adopte une vision instrumentale plus qu'idéologique de ces théories du complot: elles servent les intérêts du Parti qui peut y recourir au besoin. Comme le pouvoir s'en sert tout le temps, c'est qu'il doit les trouver efficaces.

La paranoïa fait depuis longtemps partie de la politique du Parti communiste chinois.

De temps en temps, j'ai néanmoins détecté d'authentiques bouffées d'émotion dans ces attaques. Comme si, chose profondément troublante, certaines personnes au sein du Parti croyaient réellement –à tout le moins dans ses grandes lignes– à sa propre propagande.

Après tout, la paranoïa fait depuis longtemps partie de la politique du Parti communiste chinois. Pensez à la Révolution culturelle, lorsque des accusations absurdes portées contre des personnalités respectées du Parti dépeintes en espions du Kuomintang ou du Japon étayaient la parole politique au jour le jour. Ou aux lendemains de la répression de la place Tian'anmen en juin 1989, quand le pouvoir hystérisait à tout rompre sur les manifestations en faveur de la démocratie à Pékin et ailleurs en les disant dirigées par des «forces étrangères hostiles», qu'importe que l'administration George H.W. Bush ait en réalité tout fait pour que Tian'anmen ne nuise pas au renforcement des liens entre les États-Unis et la Chine.

Xi Jinping renforce la paranoïa

En d'autres termes, les attaques contre Eadeh et consorts n'ont pas seulement pour but de marquer des points politiques, au grand dam de la vérité. Les journaux de propagande comme Ta Kung Pao donnent un aperçu des coins les plus sombres de la psyché politique du Parti communiste chinois.

La souche paranoïaque est réelle dans la politique de ce pays. Elle a connu un regain de virulence depuis l'entrée en fonction du secrétaire général Xi Jinping en 2012.

Début août, c'est Eadeh qui en a été victime. Il est quasi certain qu'elle ne sera pas la dernière diplomate étrangère à en être si durement entachée. Quoi qu'il advienne des manifestations à Hong Kong, la paranoïa de la politique chinoise restera d'actualité encore un bon bout de temps.

Cet article a initialement été publié sur le site Foreign Policy.

Thomas Kellogg Professeur de droit, spécialiste de l'Asie

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