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Aux États-Unis, «il y a des gens qui font du profit avec la détention des enfants»

Temps de lecture : 9 min

L'administration Trump veut construire de nouvelles installations pour détenir les enfants migrants isolés, qui se retrouvent enfermés dans des conditions lamentables.

Des enfants étrangers séparés de leurs familles au centre d'Homestead en Floride, le 27 juin 2019. | Rhona Wise / AFP
Des enfants étrangers séparés de leurs familles au centre d'Homestead en Floride, le 27 juin 2019. | Rhona Wise / AFP

Il y a deux ans, lorsque Evelyn Caffo a commencé à travailler dans un refuge pour migrants mineurs isolés, elle s'est dit qu'elle tenait là un bon moyen d'aider sa communauté: «Je suis originaire du Pérou, alors j'aime aider les gens qui viennent d'Amérique centrale et du Sud.»

En réalité, raconte-t-elle, elle s'est très vite rendu compte qu'elle était entrée dans un système où les enfants se voient refuser le nécessaire par pur mépris et où «la manipulation psychologique est banalisée».

«Quand j'ai commencé, je me suis dit que c'était vraiment génial», relate Caffo, qui a travaillé dans le Center for Family Services du New Jersey de décembre 2017 à mai 2019, d'abord comme éducatrice, puis en tant que responsable de centre d'accueil.

Elle a pourtant très rapidement constaté que les personnels adoptaient un comportement particulier vis-à-vis des mineurs dont ils avaient la charge. «Quand les enfants avaient besoin de chaussures, ils leur disaient: “On n'a pas de chaussures.” S'ils demandaient de la nourriture, ils répondaient qu'il n'y en avait plus.»

«Aucune dignité»

Les responsables au niveau fédéral présentent les centres d'accueil tels que celui où Caffo a été employée comme une solution partielle à la crise humanitaire qui sévit à la frontière avec le Mexique.

Après l'indignation publique soulevée par les conditions épouvantables dans lesquelles des enfants ont été détenus pendant des semaines par le Service américain des douanes et de protection des frontières (Customs and Border Protection, CBP), les hauts fonctionnaires avancent à présent qu'il leur faut davantage d'argent pour déplacer les enfants de la frontière et les enfermer dans des centres de détention à long terme.

Ces refuges sont supervisés par le Bureau de placement des réfugiés (Office of Refugee Resettlement, ORR) du département de la Santé et des Services sociaux (Health and Human Services, HHS), qui s'occupe des enfants migrants jusqu'à ce qu'un parent, un membre de la famille ou une autre personne se présente pour en récupérer la garde.

Contrairement aux centres de détention gérés par le Service des douanes et de la protection des frontières, les installations de l'ORR sont conçues pour des séjours longs et possèdent généralement les infrastructures idoines: cafétérias, salles de classe et services de suivi.

Mais même s'ils fournissent aux enfants des brosses à dents et des lits, il est prouvé que ces centres d'accueil à long terme sont le cadre de violences et de négligences.

Au centre d'accueil d'Homestead (Floride), géré par l'ORR, le 21 juin 2018. | Handout / US Department of Health and Human Services / AFP

Elana Levites-Agababa travaille depuis deux ans dans un centre de santé à Camden, où elle soigne des enfants issus de deux refuges de l'ORR situés au sud du New Jersey. Si elle a constaté que les conditions de vie y étaient bien meilleures que dans les centres de détention du Service des frontières, ce qu'elle a vu dans ces installations l'a beaucoup inquiétée.

Levites-Agababa a exprimé son malaise face aux mineurs pris en charge par le Bureau de placement des réfugiés, qui ne bénéficient pas des consultations médicales dont ils ont besoin et sont ignorés quand ils s'inquiètent de se sentir malades. «Il n'y a aucune dignité dans la manière dont ils sont gardés dans ces foyers, a-t-elle confié à Slate. Il y a des gens qui font du profit avec la détention des enfants.»

Les enfants migrants non accompagnés sont censés quitter les installations du CBP et être confiés à l'ORR dans les soixante-douze heures après leur arrestation. Ce dernier sous-traite leur prise en charge à un certain nombre de centres d'accueil, à but parfois lucratif, qui s'en occupent jusqu'au placement sous tutelle ou en famille d'accueil. Le Center for Family Services, où travaillait Caffo, gère plusieurs de ces refuges dans le New Jersey.

«La plupart de ces enfants sont venus dans notre pays pour être en sécurité, avoir une vie meilleure et entrer en relation avec un membre de leur famille ou un tuteur, et notre personnel dévoué a largement réussi à rétablir ces liens et à réunir les familles, puisque 95% des enfants ont été confiés à leur famille ou à un tuteur», se défend dans un mail Jen Hammill, porte-parole du Center for Family Services.

«Vous ne pouvez pas faire ça»

Caffo a pleuré de soulagement lorsqu'elle a été promue responsable du centre d'accueil. Elle se réjouissait à l'idée d'avoir l'opportunité d'améliorer la vie des enfants qui lui étaient confiés, dont beaucoup avaient été traumatisés une première fois dans leur pays natal, puis de nouveau en traversant la frontière et en atterrissant dans les méandres de l'administration du système d'immigration.

Elle pensait être en capacité de modifier le système de l'intérieur. Mais lorsqu'elle a essayé de faire bouger les choses, elle a rapidement réalisé que les autres responsables de centres et leur administration n'hésiteraient pas à lui mettre des bâtons dans les roues.

Un dimanche matin, ayant remarqué que les enfants avaient envie de nourriture qui leur était familière au lieu du lait et des céréales qui leur étaient servies, Caffo leur a fait préparer un petit-déjeuner spécial avec des œufs et des haricots.

«C'est là que les problèmes ont commencé», souligne-t-elle. Des cadres «m'ont dit: “Vous ne pouvez pas faire ça.” Quand les enfants avaient besoin de vêtements, j'essayais de leur en fournir, mais [les gestionnaires] confiaient la charge des stocks à quelqu'un d'autre pour que je ne puisse pas le faire.»

«Beaucoup d'employés pensent que ces gosses, en franchissant la frontière,
ont commis un délit.»
Evelyn Caffo, ancienne responsable de centre d'accueil

Les refuges de l'ORR ont été le cadre de plus de 4.500 accusations d'agressions sexuelles et de harcèlement entre 2014 et 2018; plus de 1.000 de ces affaires –dont 178 concernaient des agressions par des adultes membres du personnel– ont été signalées au ministère de la Justice.

En juin 2019, l'ORR avait reçu près de 60.000 individus envoyés par le département de la Sécurité intérieure (Departement of Homeland Security, DHS). En mai, l'agence a publié une déclaration notant qu'à ce rythme, l'année fiscale verrait le plus grand nombre de mineurs migrants isolés de toute l'histoire de ce programme. Ce même mois, les agents du service des frontières ont appréhendé plus de 11.000 enfants non accompagnés.

Caffo se souvient d'une jeune fille de 12 ans venue la voir en pleurant pour lui dire que non seulement on lui avait refusé un médicament pour soigner son mal de tête, mais qu'en outre, on lui avait rétorqué qu'elle deviendrait «encore plus bête» si elle en prenait.

«Elle m'a dit: “Vous savez pourquoi j'ai mal à la tête comme ça? J'ai porté des paniers pleins de fruits sur ma tête cet été, parce que je devais aider ma maman à travailler”», se rappelle Caffo. Mais selon elle, cette explication avait peu de chances de toucher ses collègues. «Beaucoup d'employés du centre d'accueil ont cette mentalité, ils pensent que ces gosses, en franchissant la frontière, ont commis un délit: par conséquent, ce sont des délinquants, expose-t-elle. La façon dont ils les traitent est en rapport avec leurs idées sur les raisons pour lesquelles ils se retrouvent là.»

Jen Hammill, porte-parole du Center for Family Services, a réagi en avançant que «chaque enfant est rattaché à un travailleur social bilingue, attentionné et extrêmement formé dès son arrivée, et se voit proposer un repas chaud, des vêtements et une douche. Au cours des premiers jours, les enfants subissent un examen médical et reçoivent les vaccins dont ils ont besoin. Les enfants sont pleinement informés des services qu'ils recevront pendant leur séjour avec nous, ainsi que de leurs droits».

«Comme des appâts»

Les politiques de l'administration Trump n'ont fait qu'aggraver la crise. Auparavant, la majorité des mineurs étrangers de ces refuges étaient des ados qui y passaient quelques mois avant que des familles américaines ne les accueillent. Aujourd'hui, le nombre d'enfants de moins de 13 ans ne cesse d'y croître. À ce jour, les enfants non accompagnés et les familles représentent 63% de toutes les personnes arrêtées à la frontière sud.

Autrefois, les mineurs isolés étaient généralement des enfants qui soit traversaient seuls la frontière, soit le faisaient avec des adultes autres que leurs parents. Or l'administration actuelle a enlevé à leurs familles de nombreux enfants venus avec leurs parents ou des personnes assumant légalement leur tutelle, les a catégorisés comme «non accompagnés» et les a enfermés.

Au camp de Tornillo, au Texas, le 19 juin 2018. | Joe Raedle / Getty Images / AFP

Beaucoup de ces enfants, souligne Levites-Agababa, ont des contacts aux États-Unis. Quand ils sont transférés depuis la frontière, dit-elle, ils faudrait qu'ils soient envoyés dans «ce qui devrait idéalement être leur foyer permanent, contrairement à ce qui se passe maintenant, où ils se retrouvent dans un lieu qui n'a aucun rapport géographique avec leur foyer, où les soins médicaux et l'éducation sont de très mauvaise qualité et où ils sont coupés de leur famille».

Sous la politique de tolérance zéro du président Donald Trump, l'ensemble des adultes, y compris les parents, ont fait l'objet de poursuites pour entrée illégale et d'un placement en détention. En vertu d'une loi de 1997 qui établit les conditions de traitement des mineurs à la charge de l'État, leurs enfants ne pouvaient pas les accompagner.

En juin 2018, après le tollé provoqué par cette politique de séparation des familles, Trump a signé un décret indiquant au département de la Sécurité intérieure de l'interrompre le temps que dureraient les procédures. Seulement, entre la politique de tolérance zéro et la signature du décret, plus de 2.500 enfants ont été enlevés à leurs parents.

Début août 2019, l'ONG de défense des libertés civiles ACLU a engagé une procédure judiciaire dans le cadre de laquelle elle a révélé qu'au moins 900 enfants ont été séparés de leurs parents depuis la signature du décret l'année dernière.

Outre le durcissement des lois sur l'immigration, un accord de 2018 entre l'ORR, le CBP et l'ICE [les services de l'immigration, qui arrêtent les sans-papiers, ndlt] ordonne que les agences partagent leurs informations, ce qui dissuade d'éventuels tuteurs ou tutrices de se signaler pour accueillir les enfants à leur domicile.

Lors d'une audition à la Chambre des représentants, la députée du Connecticut Rosa DeLauro a déclaré que cet accord «utilisait les enfants comme des appâts et empêchait, par peur, les tuteurs de se manifester, en faisant du département de la Santé et des Services sociaux un outil de contrôle de l'immigration».

DeLauro a signalé un autre changement récent: «Ils se sont mis à relever les empreintes digitales de tous les membres de la famille, en plus des individus qui se présentent pour être les tuteurs, ce qui les décourage d'en faire la démarche et a pour conséquence de laisser des enfants languir dans des centres de rétention fédéraux.»

Beaucoup de ces personnes ont de bonnes raisons de craindre que les informations sur leur identité ne soient utilisées à leurs dépens. Entre juillet et novembre 2018, 170 sans-papiers ont été arrêtés en venant récupérer des enfants.

Le Congrès a par la suite voté une loi interdisant d'arrêter les tuteurs et tutrices sans casier judiciaire, mais cela n'a pas eu beaucoup d'effet pour atténuer les inquiétudes, qui ont inévitablement débouché sur une augmentation du nombre d'enfants détenus par le gouvernement fédéral.

«L'impression d'être en prison»

Un rapport publié par le Women's Refugee Commission et le National Immigrant Justice Center montre que désormais, moins de responsables possibles (parents, famille proche, adultes assumant la tutelle légale) se font connaître, par peur que les informations les concernant ne soient envoyées à l'ICE.

Une autre raison pourrait bientôt pousser ces personnes à hésiter encore davantage avant de sortir les enfants des centres d'accueil: une nouvelle politique de l'administration Trump, qui changerait le statut des mineurs non accompagnés et considérerait qu'ils ne le sont plus dès lors qu'un tuteur les a pris en charge –ce qui rendrait plus difficile toute démarche de demande d'asile.

Le Washington Post rapporte que l'ORR envisage d'éliminer les cours d'anglais, l'aide juridique et les activités comme le football dans les centres d'accueil. Mark Weber, porte-parole du DHS, a confié au média américain que le Bureau de placement des réfugiés interromprait tout ce qui «n'était pas directement nécessaire à la protection de la vie et de la sécurité, notamment les services éducatifs, les services juridiques et les loisirs».

«Pourquoi dépensons-nous tant d'argent pour créer ces centres, alors qu'ils y sont maltraités?»
Evelyn Caffo, ancienne responsable de centre d'accueil

L'agence supprime ces services, mais elle compte malgré tout s'agrandir: le gouvernement prévoit d'ouvrir de nouvelles installations pour les enfants détenus, représentant environ 3.000 lits supplémentaires. Chaque complexe aura le statut de centre d'accueil d'urgence temporaire et ne sera par conséquent pas tenu de respecter les normes imposées par les services sociaux.

Avant même ces suppressions, Caffo se demandait comment un enfant pouvait rester positif en étant hébergé dans un lieu où, dit-elle, «il a l'impression d'être en prison».

Elle a quitté son travail après avoir pris conscience que le changement qu'elle essayait d'initier ne pourrait pas survivre à la culture enracinée du système. «J'ai essayé d'améliorer le centre d'accueil, indique-t-elle. Pourquoi dépensons-nous tant d'argent pour créer ces centres, alors qu'ils y sont maltraités?»

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