Égalités / Parents & enfants

Parent noir, enfant blanc ou notre trouble vision du métissage

Temps de lecture : 19 min

L'effet provoqué par ce duo souligne la prégnance des questions raciales dans notre société.

«J'ai l'impression parfois que c'est le bébé d'autrui quand je lui donne le sein et vois sa peau blanche contre la mienne.» | Bruno Nascimento via Unsplash
«J'ai l'impression parfois que c'est le bébé d'autrui quand je lui donne le sein et vois sa peau blanche contre la mienne.» | Bruno Nascimento via Unsplash

«Mon fils, il est tout blanc. En plus, il a les cheveux raides. Je trouve que ça ne se voit pas du tout qu'il est métis, à part son nez: il a un petit nez de Black, mais uniquement si on y prête attention, expose Jessica, 32 ans, cheffe de projet dans l'industrie pharmaceutique. Mes nièces étaient des enfants blanches quand elles sont nées. Elles avaient foncé au bout d'un mois. Mais lui, les mois passent et j'ai compris assez vite qu'il allait rester blanc» –et qu'il n'arborerait pas les couleurs martiniquaises de son grand-père maternel, mais aurait une carnation plus proche de celle de son père, d'origine irlandaise, sans l'inconvénient de rougir autant au soleil.

Mike, 43 ans, chef de projet en informatique, vit une configuration familiale polychrome du même ordre. Lui est martiniquais et fait «partie des plus foncés» de sa famille; sa conjointe, métropolitaine, est blanche; leurs deux enfants sont très clairs. «Si Sandrine se balade avec son frère, les gens vont penser que ce sont leurs enfants.»

Cette situation n'est pas propre aux parents eux-mêmes métis. Oumou*, juriste de 31 ans, est noire, d'origine subsaharienne. Elle est mariée avec un Blanc. Leur fille Ava* a «la peau très blanche et les cheveux bouclés de son père». «J'ai l'impression parfois que c'est le bébé d'autrui quand je lui donne le sein et vois sa peau blanche contre la mienne», raconte-t-elle. Un contraste que l'on ne s'abstient pas de lui faire remarquer. «Encore hier, une amie que je n'avais pas vue depuis longtemps m'a dit: “Ah bah elle est blanche, ta fille!” Quand Ava avait trois semaines, l'infirmière l'a prise en faisant: “Oh, vous n'avez rien pris de votre mère...” J'étais un peu tristounette.»

Ces remarques, qui ont de quoi chagriner, sont la preuve de «la prégnance de l'idée de race comme principe d'organisation du monde social», avance Christian Poiret, maître de conférences en sociologie à l'Université Paris-Diderot et chercheur à l'unité de recherche «Migrations et Société» (Urmis).

Identité épidermique

Bien sûr, la mélancolie que peut susciter cette disparité physionomique entre parent et enfant traduit une envie familiale plutôt répandue: celle que l'enfant ait des traits similaires à ceux de ses ascendants.

Pour Jessica, qui supposait lorsqu'elle était enceinte que son enfant serait «plus foncé», avoir donné naissance à un petit blanc a été «un peu perturbant»: «Dans ma tête, quand j'imaginais mon fils, je pensais qu'il allait être métis et me ressembler plus.» Idem pour Mike: «J'aurais bien voulu que mes enfants aient une couleur de peau un peu plus mate.»

Un souhait parental d'autant plus pressant que «plus du tiers des immigrés et descendants d'immigrés d'Afrique subsaharienne ou originaires d'un DOM se définissent par la couleur de peau», apprend-on dans le volet «Les registres de l'identité. Les immigrés et leurs descendants face à l'identité nationale» de l'enquête «Trajectoires et origines» (2008, Insee-Ined) –en partie parce que c'est une caractéristique physique visible qui leur est souvent renvoyée avant toute autre chose.

«Le regard d'autrui me fait toujours dire: “T'es black”, c'est la couleur qui passe avant ton humanité», décrit Oumou. «On est dans une société qui voit la couleur de peau avant de voir l'individu», appuie la sociologue Marie-France Malonga, spécialiste des représentations des minorités, notamment visibles.

«La différence est constatée quand on se confronte aux autres, lorsqu'il y a des interactions sociales.»
Marie-France Malonga, sociologue

Les chiffres sont parlants: 32% des originaires des DOM disent qu'on leur parle souvent de leurs origines (sans forcément y apporter un jugement péjoratif) et 30% déclarent se sentir français·es mais qu'on ne les voit pas comme tel·les. Ces pourcentages sont respectivement de 38% et 24% pour leurs descendant·es, 51% et 31% pour les immigré·es d'Afrique sahélienne, 50% et 45% pour leurs descendant·es, 50% et 35% pour les immigré·es d'Afrique centrale et 43% et 34% pour leurs descendant·es. «C'est quand même une identité, une part de soi, abonde la jeune maman. Et je me dis qu'Ava n'a rien de moi, de mon identité culturelle.»

Reste que ces dissemblances apparentes, même si constatées fugacement avec parfois un brin de surprise ou de dépit, n'empêchent pas la construction du lien parent-enfant. «Là, c'est l'été, Liam a quand même pris un peu le soleil, ses petites jambes et ses petites mains ont bronzé parce qu'il est dehors, donc il est légèrement mat. Mais sa peau va rester comme ça. Les cheveux, on m'a dit que ça pouvait changer jusqu'à 18 mois... En fait, ça n'a aucune importance», souligne Jessica.

Oumou a beau admettre tricher et utiliser des filtres sur les photos qu'elle envoie de sa fille «pour la rendre plus foncée», Ava est «vraiment son petit bébé, son petit chat». C'est le signe, comme le relève Marie-France Malonga, que «la différence est constatée quand on se confronte aux autres, lorsqu'il y a des interactions sociales»: «Quand on est parent et quand on a un enfant d'une autre couleur que soi, ce n'est pas problématique en soi, ça l'est dans un certain contexte, à partir du moment où l'on sort de la sphère familiale.»

Échapper au stigmate

C'est bien le contexte social qui colorie cette filiation bigarrée. C'est d'ailleurs pour cela qu'un des frères de Mike s'est exclamé, lors de la naissance de leur neveu, «un petit blond aux yeux bleus, avec des cheveux bouclés»: «Il est sauvé!»

Comme le rappelle le sociologue Christian Poiret, «en Afrique subsaharienne comme aux Antilles françaises, il y a des formes de valorisation très forte de la blancheur –on parlera par exemple d'enfant “chapé en Martinique ou en Guadeloupe pour désigner un enfant très clair de peau qui a “échappé” au stigmate noir. Et cela se traduit notamment par des stratégies matrimoniales de blanchiment sur des générations».

C'est le cas dans le roman Là où les chiens aboient par la queue d'Estelle-Sarah Bulle. «Tatar était un butor, qui savait à peine lire et compter, mais je voulais vraiment me marier avec lui parce qu'avec un tel peau chapé, on me respecterait», narre le personnage de Lucinde.

Ceci est inculqué aux enfants dès le plus jeune âge. Gaëlle Aminata Colin, étudiante en master de sociologie, qui s'est concentrée pour son mémoire de recherche sur les questions du métissage, et elle-même métisse, se souvient qu'à l'âge de 8-10 ans, elle ne voulait pas se marier avec une personne noire afin de ne pas avoir un enfant plus foncé qu'elle: «C'était rentré dans ma tête d'une manière ou d'une autre. En tant que métis, on est socialisés pour détester tout ce qui se rattache à une apparence noire.»

La poétesse afro-américaine Toi Derricotte dans Noire, la couleur de ma peau blanche, l'évoquait également: «Mon oncle m'a prévenue: “Ne ramène pas un de ces garçons noirs à la maison!”»

Cette valorisation des peaux plus claires peut se combiner à une haine de soi, qui, si elle n'est pas systématique ni toujours conscientisée et ensuite combattue, est pleinement incorporée. En témoigne la joaillière et instagrammeuse de 29 ans Adeline Rapon dans l'épisode du podcast Regard qui lui est consacré: «J'étais très triste de ne pas avoir hérité des cheveux de ma mère, qui sont blonds, lisses. [...] Je fuyais le soleil, je ne voulais pas bronzer. [...] Je ne me rendais pas compte que je cherchais à être blanche, [...] c'est quelque chose que je n'intellectualisais pas du tout. [...] Je n'aimais pas mon nez: quand tu le regardes de face, il est un peu épaté; je trouvais que c'était très moche, que ma bouche était très moche, que mes cheveux étaient très moches. Tous les marqueurs de ma propre négritude, je les trouvais très moches.»

Coloration visible

Si ce colorisme persiste, c'est notamment parce que l'apparence phénotypique des personnes racisées ne leur attire pas seulement des questions sur leurs origines mais aussi son lot de discriminations.

Certes, celles-ci sont difficiles à objectiver sur le territoire français sans statistiques ethniques, mais le volet «Les discriminations en France: entre perception et expérience» de l'enquête «Trajectoires et origines» est probant.

On y découvre que 40% des originaires des DOM et 47% de leurs descendant·es sont discriminé·es; ces pourcentages sont respectivement de 53% et 57% pour les originaires d'Afrique subsaharienne et leurs descendant·es. C'est la discrimination ethno-raciale, qui regroupe les motifs origine et couleur de peau, qui prédomine: 30% pour les originaires des DOM, 36% pour leurs descendant·es, 48% pour les originaires d'Afrique subsaharienne ainsi que pour leurs descendant·es. Au total, 40% des Africain·es et domien·nes ont été discriminé·es pour motif ethno-racial (contre 3% de la population majoritaire).

«Avec la couleur de peau qu'ils ont, ils auront moins d'obstacles que moi.»
Mike, martiniquais, papa de deux enfants

«L'expérience de la discrimination est une affaire de minorités visibles; c'est pour eux (notamment les populations d'origine africaine mais également pour les Français natifs des DOM) que le motif ethno-racial est le plus immédiatement identifié dans une interaction sociale notamment au travers de la couleur de la peau», relatent l'auteur et les autrices de ce document.

Si Oumou est «bien contente qu'Ava fonce tous les jours», elle sait néanmoins les ennuis que cette apparence risque de lui attirer à l'avenir: «Je voudrais qu'elle me ressemble à moi, mais pas avec toutes les problématiques que ça engendre.»

Mike, lui aussi, a conscience de la position privilégiée dont bénéficieront ses deux enfants du fait de leur apparence caucasienne: «Je ne me suis pas dit qu'ils étaient sauvés mais que, avec la couleur de peau qu'ils ont, ils auront moins d'obstacles que moi, plus de facilités. S'ils avaient été plus noirs que moi, ça aurait été mes petits bouts mais avec plus d'obstacles.»

Stigma familial

En réalité, pour les enfants métis·ses qui passent pour blanc·hes, «le stigma est porté sur la situation familiale plutôt que l'apparence physique», énonce Gaëlle Aminata Colin. Il est donc toujours présent.

Seulement, «il n'apparaît que quand on voit ces personnes avec leurs parents, que l'on se rend compte qu'elles viennent d'une famille noire. À l'école, elles n'ont pas de problème, ont plein d'amis. À aucun moment leur apparence physique ne joue un rôle, sauf quand on parle d'inviter des gens à la maison. C'est le moment où elles se rendent compte que, depuis tout ce temps, les gens pensaient qu'elles étaient blanches.» Cela les distingue des autres personnes métisses, mais aussi et surtout de celles qui sont blanches: «Elles ont cette conscience de la possibilité d'être stigmatisées.»

C'est également ce que dépeignait Toi Derricotte dans son journal: «Je suis sûre que la plupart des gens ne passent pas leur temps à se demander de quelle race ils sont. Quand vous avez l'air de ce que vous êtes, les miroirs du monde extérieur vous renvoient une identité en accord avec votre idée de vous-même.»

L'apparence blanche crée un décalage, n'empêche pas d'être victime de racisme et encore moins d'y être confronté·e en tant que témoin indirect·e. «Toute ma vie je suis passée sans être vue dans le monde des Blancs, et toute ma vie j'ai senti ce moment soudain et alarmant de la conscience où je me rappelle que je suis noire», écrivait-elle au début de cet ouvrage, avant de relater ce qu'elle avait vécu à bord d'un train, le California Zephyr, quand un jeune homme blanc s'était assis à côté d'elle pour éviter la place qui lui avait été attribuée, à côté d'un homme noir.

Parentalité inconcevable

Pas de soulagement systématique ni entier, donc, lorsque naît l'enfant blanc·he. Les émotions suscitées par sa pigmentation sont souvent plus ambivalentes –ce qui ne les empêche pas de révéler un racisme latent. Mike rapporte une histoire qui est arrivée à son frère, le père du «petit blond aux yeux bleus, avec des cheveux bouclés» et de deux autres enfants typés plus méditerranéens.

Sa conjointe et lui venaient d'acheter une maison: «Il faut croire que leurs voisins n'avaient vu que ma belle-sœur et les enfants. Quand ils ont vu mon frère, ils ont appelé les gendarmes parce qu'ils ont cru que c'était un voleur.»

«Ah, c'est lui ton père? Je ne l'imaginais pas comme ça...»

Cette présomption de non-parentalité s'est aussi produite envers une de ses connaissances originaire d'Afrique noire, mariée à un Blanc et dont les enfants métis sont pourtant moins blancs en apparence que les siens: «À aucun moment les voisins n'ont imaginé qu'elle pouvait être l'épouse et la mère.»

Adeline Rapon, qui se définit comme «étant très claire» et a «pu passer pour blanche pendant une bonne partie de sa vie», surtout lorsqu'elle se lissait les cheveux, a elle aussi été confrontée à cette incrédulité quand des gens rencontraient son père, antillais: «Toute mon enfance, sans arrêt, c'était des réflexions comme “Ah, c'est lui ton père? Je ne l'imaginais pas comme ça...”. Alors que moi je ne voyais pas pourquoi on l'imaginait autrement.»

Plus gênant encore: plus âgée, elle avait l'impression que l'on se disait qu'elle était forcément une amie «ou un truc moins sain que ça» de son père. «Les gens ont beaucoup de mal à se faire à l'idée que je suis sa fille.»

Figure victimaire stéréotypée

Bien sûr, ce saisissement n'est pas spécifique aux duos parent noir·e-enfant blanc·he. Il a aussi lieu dans la configuration inverse. Ainsi de Jessica: «À l'école, ma mère devait expliquer tout le temps qu'elle était ma mère parce qu'elle est blanche.»

Marie-France Malonga, dont la mère, blanche, est française et le père, noir, congolais, a vécu une expérience similaire: «Une fois, alors que j'avais une vingtaine d'années et travaillais comme vendeuse dans un magasin, ma mère est venue me rendre visite. Tout le monde m'a regardée avec de gros yeux. Quand je montre des photos de ma mère, les gens sont étonnés.»

Cet ébahissement est amplifié quand c'est l'enfant qui a le plus faible taux de mélanine et peut passer pour blanc·he. La raison: les représentations des minorités et notamment de la population noire, expose Marie-France Malonga.

Aux Noir·es a longtemps été assignée «la figure stéréotypée de la victime, de la personne assistée, qui a besoin d'aide», détaille la sociologue. L'origine de la diffusion de ce cliché est ancienne: elle remonte entre autres aux expositions coloniales de la fin du XIXe et du début du XXe siècles qui, dans leur mise en scène, représentaient les populations colonisées comme des individus inférieurs devant être en quelque sorte «sauvés de leur état sauvage par les Blancs, ces derniers s'étant investis auprès d'eux d'une mission civilisatrice permettant de justifier leur domination. Autrement dit, il fallait comprendre qu'on les colonisait pour leur bien».

Affiche de l'exposition coloniale de Marseille (1922). | David Dellepiane via Wikimedia Commons

Conséquence: encore aujourd'hui, dans les fictions françaises, on retrouve assez couramment et classiquement des enfants issu·es de minorités, notamment originaires d'un pays africain, qui se font adopter ou recueillir par une famille blanche.

C'est le cas, par exemple, dans La smala s'en mêle, fiction sérielle diffusée sur France 2, avec «un épisode, “Vos papiers s'il vous plaît!”, dans lequel le personnage joué par Michèle Bernier raconte, la larme à l'œil, comment elle a été chercher quelque part en Afrique noire sa fille adoptive auprès d'une femme africaine pauvre et rachitique, incapable de l'élever», rapporte Marie-France Malonga. Idem dans la série Famille d'accueil, sur France 3, dans laquelle «on remarque une petite fille noire parmi les enfants placés».

Ainsi, le cas de parents noir·es avec un·e enfant blanc·he, comme dans le film Il a déjà tes yeux, va à l'encontre des représentations attendues –Noir·es dans le besoin et Blanc·hes les prenant en charge. Voilà pourquoi ce genre de situation interpelle au sein de la société française.

Mythe caramel collant

Cette remise en question du lien de parenté juste parce que l'apparence diffère montre aussi à quel point le métissage est incompris. Petite, Oumou était claire et il arrivait que les gens la prennent pour une métisse, lui avait rappelé sa mère pendant sa grossesse. Elle se disait donc que sa fille allait forcément être claire de peau.

«Mais je ne pensais pas que ça allait faire une Meghan Markle; et encore, elle, elle se lisse les cheveux», détaille-t-elle avec le sourire en référence à la désormais membre de la famille royale britannique et épouse du prince Harry, dont la mère est noire américaine et le père blanc et qui, avec son teint clair et ses tâches de rousseur, peut passer pour blanche.

La preuve: pour annoncer qu'elle était enceinte, Oumou avait fait un montage photo avec un macaron chocolat, pour elle, un macaron vanille, pour son mari, et un caramel, pour leur enfant. Sauf que son bébé n'a pas du tout eu la pigmentation imaginée. «Une fois qu'Ava est sortie, j'ai fait “Han, elle est blanche!”»

Dans les esprits, c'est un peu comme si l'enfant métis devait avoir une coloration au milieu du nuancier dont ses deux parents constituent les extrémités. Alors que jamais on ne s'étonne qu'un·e enfant soit plus grand·e ou plus petit·e que ses parents, ni que sa taille ne soit pas pile entre les deux!

Une conception que l'on retrouve jusque dans les livres pour enfants. Une édition récente de l'ouvrage Questions? Réponses! Le corps humain, pour les 5 ans et plus, en atteste: «D'où vient la couleur de ma peau? est-il écrit en gras. Elle vient de tes parents, lit-on en dessous. Si l'un d'eux a la peau noire et l'autre la peau blanche, ta couleur de peau sera sûrement entre les deux, métissée.»

Photographie d'une page de Questions? Réponses! Le corps humain (Nathan).

C'est ce qui fait que, s'il est admis que les frères et sœurs, à l'exception des vrais jumeaux et jumelles, sont différentes, il est moins bien compris que leur couleur de peau peut ne pas être la même. «Pourquoi Lukas il est métis alors qu'Inès ne l'est pas?», a demandé à leur maman une petite voisine, Inès étant plus claire encore que son frère.

Ce questionnement est loin d'être réservé aux enfants. Quand Adeline présente un de ses frères, qui a la peau noire, comme tel, il arrive qu'on lui rétorque: «Arrêtez de vous foutre de ma gueule!», comme s'il ne pouvait que s'agir d'une plaisanterie.

Familles mixtes invisibilisées

Forcément, quand on pense que les enfants métis doivent avoir la peau caramel, on ne peut s'imaginer qu'un·e enfant blanc·he puisse avoir un père ou une mère noire ou métisse (ni que deux parents blancs puissent biologiquement engendrer une fille noire, comme ce fut le cas de Sandra Laing).

Ainsi, lorsque le fils aîné de Mike a eu 9 mois, «il a commencé à prendre un peu de couleur». C'est là qu'une des tantes de sa conjointe lui a avoué: «Au début, on n'a pas voulu dire de choses blessantes mais on pensait que ce n'était pas ton fils.»

«La multiculturalité n'est pas quelque chose qui paraît banal dans notre société française, pourtant mélangée.»
Marie-France Malonga, sociologue

Lorsque c'est la mère qui est racisée et non le père, difficile de croire que c'est le fils ou la fille du facteur. On supposera alors que la femme noire est la nourrice, situation plus courante (voire plus acceptée) dans les représentations. Résultat: que la parole soit aussi libre ou que ces remises en cause du lien de parentalité restent silencieuses, cela peut engendrer des stratégies d'affirmation en public.

Sur le site américain de The Atlantic, Myra Jones-Taylor, une femme noire mariée à un homme blanc écrivait en novembre 2018 qu'«allaiter était sa façon de se prémunir des étrangers qui présumaient qu'elle était la nounou».

La France n'y échappe pas. «Je me sens parfois obligée de dire: “Ça va, ma fille?” pour que les gens comprennent que je ne suis pas la nounou. Je l'ai encore fait dans le bus», dépeint Oumou. Mike se rappelle aussi s'être adressé une ou deux fois à Lukas en créole à la base de loisirs près de chez lui, «pour affirmer que c'est son petit bout».

Selon la sociologue Marie-France Malonga, ces comportements parentaux exagérés sont le signe que «nous ne sommes pas habitués à la différence et à la multiculturalité. Ce n'est pas quelque chose qui paraît banal dans notre société française, pourtant mélangée par des brassages importants de populations du fait notamment de notre histoire esclavagiste et colonialiste. Par ailleurs, nous sommes une des sociétés en Europe où il y a le plus de couples mixtes».

Si l'on se réfère à l'enquête «Trajectoires et origines» de 2008, 22% des immigré·es né·es dans un pays d'Afrique sahélienne et 47% né·es en Afrique guinéenne ou centrale et ayant rencontré leur conjoint·e après la migration étaient en couple avec une personne issue de la population majoritaire: en somme, un·e blanc·he.

D'après l'Insee, en 2015, les mariages mixtes –à savoir ceux entre une personne de nationalité française et une personne de nationalité étrangère– représentaient 14% de ces unions matrimoniales célébrées en France et, dans 14% des cas, la ou le conjoint·e étrangèr·e possédait la nationalité d'un pays d'Afrique subsaharienne. En 2017, 15% des mariages célébrés étaient mixtes.

Représentations brassées

«Bien qu'il y ait des enfants issus de ces amours mixtes, et donc des différences de couleurs au sein des familles, il y a tout de même une tendance à exclure la question du métissage dans nos représentations de la société française. Il y a comme un “gap mental”: c'est comme si le métissage n'existait pas», soutient la spécialiste des représentations des minorités.

Rares sont les apparitions de la polychromie des familles sur les écrans comme dans la série policière franco-belge de la fin des années 1990 Crimes en série, actuellement rediffusée sur France Ô, où l'on voit une mère blanche, un père antillais (incarné par Pascal Légitimus) et des enfants métis.

Plus rares encore forcément sont les personnages de métis·ses pouvant passer pour blanc·hes, à l'instar de Rachel Zane, interprétée par Meghan Markle, dans la série Suits, dont le père est joué par Wendell Pierce, comédien afro-américain, et la mère par Megan Gallagher, actrice blanche.

«Les enfants noirs grandissent dans des familles où l'on trouve toutes les couleurs possibles, toutes les textures de cheveux, toutes les formes de visages.»
Toi Derricotte dans Noire, la couleur de ma peau blanche

«La représentation de la famille métisse apparaît par petites touches: dans les publicités pour les télécoms, dans les séries; mais si l'on voit des couples mixtes, on ne voit pas forcément leurs enfants, ponctue la sociologue. La famille mélangée n'est pas de l'ordre du commun, elle est regardée comme une étrangeté.» Même constat pour Gaëlle Aminata Colin: «On ne conçoit pas que la famille ne soit pas monoraciale, que noire ou que blanche.»

Or cette présence dans la pop culture est d'autant plus nécessaire que c'est vraiment une question d'habitude. C'est en tout cas l'hypothèse formulée par Toi Derricotte dans son ouvrage. «Je pense que les enfants blancs ont plus de difficultés à former un concept de parenté avec des personnes de couleur différente. Les enfants noirs grandissent dans des familles où l'on trouve toutes les couleurs possibles, toutes les textures de cheveux, toutes les formes de visages. Dans les familles blanches, il y a beaucoup moins de différences. J'ai voulu faire un test. “Combien d'entre vous ont des gens de couleurs différentes dans leur famille, quelques-uns aussi clairs que moi, d'autres aussi sombres que Sheldon [un enfant noir]?” Tous les enfants noirs ont levé la main. “Combien ont une famille dont les membres sont à peu près tous de la même couleur?” Tous les enfants blancs ont levé la main.»

Comme le remarque de son côté Adeline Rapon, les questionnements face à la différence de couleur entre son frère et elle s'estompent quand c'est un phénomène dont son interlocuteur·rice est fréquemment témoin: «C'est beaucoup moins passionné quand les personnes sont de couleur.» À l'annonce de leur lien familial succèdera un «ah, ok» détaché.

Pareil pour Mike. «Quand Lukas est né, c'était évident pour quasi tous les membres de ma famille qu'il avait pris de mon côté, ils disaient tous qu'il ressemblait à son grand-père paternel. Mais systématiquement les personnes blanches vont dire: “Ah, Lukas ressemble à sa maman”. Mes collègues d'origine africaine aussi: dès qu'ils ont vu Lukas, ils l'ont associé à sa mère.»

Catégories raciales

C'est aussi ce qu'a expérimenté Adeline Rapon: «Avec ma mère, on se ressemble beaucoup, mais, alors que je trouve que je ressemble tout autant à mon père et que ma mère est blonde aux yeux bleus, c'est ma ressemblance avec mon père qui est toujours mise en doute.» Preuve que la majorité des Français·es s'arrêtent à la couleur de peau et que celle-ci «n'est pas quelque chose de neutre dans notre société», appuie Marie-France Malonga.

En effet, toutes les personnes métisses visiblement racisées «vont automatiquement être vues comme noires et non comme des personnes métissées et mélangées», renchérit la sociologue, qui en est l'illustration: «Moi, je me sens aussi blanche que noire; je n'ai jamais compris pourquoi on me voyait plus noire que blanche.»

«Quand on se rend compte qu'un·e enfant métis·se peut passer pour blanc·he, cela brouille les catégories raciales et c'est ce qui gêne.»
Gaëlle Aminata Colin, étudiante en master de sociologie

Nos réactions interloquées face au métissage viennent donc, comme le rappelle son confrère Christian Poiret, lever le voile sur le fait que «nous baignons depuis notre naissance dans un monde social en partie structuré et hiérarchisé par des formes de catégorisations ethniques (ethnistes) et raciales (racistes) et, de ce fait, nous classons spontanément les individus que nous côtoyons au moyen de ces catégories».

C'est là que se situe le nœud du problème. Si les paires parent noir·e-enfant blanc·he déconcertent autant, c'est bien parce qu'elles viennent troubler nos repères raciaux. «Nous avons construit une image du métissage comme un parfait équilibre physique et culturel pour pouvoir conserver cet ordre de la division raciale, éclaire Gaëlle Aminata Colin. Quand on se rend compte qu'un·e enfant métis·se peut passer pour blanc·he, cela brouille les catégories raciales et c'est ce qui gêne.»

Comme l'exprimait si bien la poétesse afro-américaine Toi Derricotte, «les Blancs sont en colère, parce qu'ils ne veulent pas penser que quelqu'un qui a l'air aussi blanc qu'eux puisse être noir. Ils refusent le brouillage des lignes».

Ce que met en lumière l'enfant blanc·he d'une personne racisée, c'est tout bonnement «le rapport de la France au métissage et à la multiculturalité», résume Marie-France Malonga. Ainsi que son système de pensée encore foncièrement raciste.

* Les prénoms ont été changés.

Daphnée Leportois Journaliste

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