Monde

Narco-terreur au Mexique

Sarah Sissmann, mis à jour le 12.03.2009 à 12 h 39

Les cartels de la drogue compteraient plus de 100.000 soldats.

Un résident de la ville de Ciudad Juarez, au Mexique, se tient auprès de taches de sang d'un homme tué par balle

violence

Le Mexique est-il entrain de se transformer en Narco-Etat? C'est ce que craignent ses voisins, notamment les Etats-Unis, devant l'explosion de violences liée aux cartels dans le Nord du pays. En deux ans, depuis que Felipe Calderon a déclaré la guerre aux narcotrafiquants, le conflit a fait près de 9.000 morts, narcos, policiers et civils, et les cartels de la drogue ont gangrené l'Etat. Comment le Mexique en est-il arrivé là?

Tout d'abord, les narcotrafiquants mexicains ont supplanté les narcos colombiens, lesquels, jusqu'au milieu des années 1990, contrôlaient les principales routes de la drogue. D'un simple lieu de transit de la drogue vers les Etats-Unis, le Mexique est devenu un lieu de production et de consommation de drogues; il est désormais le premier producteur mondial de marijuana et l'un des tout premiers fabricants d'héroïne et de drogues synthétiques.

La violence est donc en premier lieu le résultat de la guerre que les cartels mexicains se livrent entre eux, pour obtenir le contrôle des points de distribution, dans la zone Pacifique et la zone frontalière avec les Etats-unis, appelée aussi «triangle d'or» (regroupant les Etats de Sinaloa, Durango et Chihuahua). «C'est une guerre des tranchées», explique Samuel Gonzalez, expert en crime organisé et ancien directeur de l'unité d'investigation anti-criminelle. Les cartels s'affrontent mais les forces restent équilibrées; quand l'un gagne une bataille sur un territoire, il en perd une autre ailleurs».

Reste que les deux principaux cartels, ceux du Golfe et de Sinaloa, seraient en train de négocier un accord concernant le partage des trafics pour prendre le dessus sur leurs rivaux, notamment le Cartel de Juarez. Selon le Département américain de la Défense, leur alliance représenterait un grave danger, car ils disposent à eux deux de plus de 100.000 soldats, formant ainsi une armée dont la taille rivalise avec celle du Mexique. La narco-terreur passerait d'un gangstérisme traditionnel de truands féroces, à un terrorisme de paramilitaires aux méthodes de guerilleros.


Deuxième raison, face aux saisies de drogues et aux arrestations massives (plus de 50.000 trafiquants arrêtés ces deux dernières années), les cartels ont diversifié leurs activités. Ils ne se cantonnent plus uniquement au trafic de drogue mais participent au trafic d'êtres humains, d'armes et de produits volés. Les kidnappings ont grimpé en flèche l'année dernière dans tout le pays, car les cartels ont à leur solde des petits gangs locaux qui pratiquent les enlèvements express et les extorsions.

La troisième raison et non la moindre, la corruption qui gangrène l'Etat mexicain et les municipalités. Le cartel de Sinaloa par exemple emploie des fonctionnaires fédéraux, tandis que d'autres cartels ont infiltré les gouvernements locaux et la police. «Etant donné que 60% des policiers sont municipaux, les narcotrafiquants paient des campagnes politiques municipales. Ils achètent le maire et obtiennent ainsi le contrôle de la police», explique Samuel Gonzalez.

Plusieurs exemples récents illustrent ce phénomène: le chef de la police de Cancun est arrêté en février dernier pour avoir couvert les activités du cartel du Golfe. Pire, en novembre 2008, c'est le chef de la lutte antidrogue lui-même, Noé Ramirez Mandujano, qui est mis derrière les barreaux. Chaque mois, le cartel du Pacifique aurait versé 450.000 dollars sur son compte en échange d'un suivi en temps réel des opérations antidrogue. Quelques semaines plus tôt, ce sont des proches collaborateurs de Genaro Garcia Luna, l'actuel ministre de la sécurité, qui sont arrêtés pour leurs liens avec un cartel. Et la liste pourrait continuer à s'allonger... tant la capacité de corruption des cartels semble illimitée.
Ainsi, les assassinats commis contre des policiers fédéraux ou des membres de la police locale comme à Ciudad Juarez ces derniers jours, sont parfois directement provoqués par une guerre interne de ces cartels qui sont infiltrés dans l'administration.

Pour affaiblir les cartels et faire revenir le calme, le président Felipe Calderon a fait donner l'armée en remplacement de la police - dont il estime lui-même à seulement 50% la proportion des effectifs fiables. 45.000 militaires ont été déployés dans le pays, dont 7.000 dans la seule la ville de Ciudad Juarez. Mais cette militarisation a un coût financier et humain. Dans cette région frappée par la récession économique, près de la moitié des jeunes ont déserté l'école et ne trouvant pas d'emplois, sont entrés à l'école criminelle, recrutés par les narcos, qui exploitent les abus des militaires. Les deux premières années de la guerre frontale contre la drogue, la Commission nationale des droits de l'homme a reçu pas moins de 1.600 plaintes contre des militaires.

Ces opérations militaires ne sauraient être efficaces si elles ne s'accompagnent pas d'une stratégie beaucoup plus ample. En visant directement les structures économiques qui financent ces cartels. Selon un consultant sur le crime organisé, qui souhaite rester anonyme, «chaque année on estime à 15 milliards de dollars le montant lié au narcotrafic qui rentrerait au Mexique, une partie étant destinée à la corruption, une autre au trafic d'armes, et la dernière étant directement injectée dans l'économie mexicaine».

L'autre stratégie qui paraît incontournable est de lutter véritablement contre la corruption - des policiers, de l'armée mais aussi des élites politiques. Or pour le moment, les politiques allant dans ce sens sont quasiment inexistantes. Le ministre de la sécurité publique lui-même est lié à plusieurs scandales et trois de ses plus proches collaborateurs ont été arrêtés, soupçonnés de corruption avec les cartels... «On peut se poser quelques questions», ironise le consultant.

Une chose paraît certaine, la guerre contre les narcos n'est pas prête d'être gagnée. Comme le porte-parole de l'Armée Enrique Torres le confiait il y a quelques jours, «la bataille sera longue... Nous savons que le monstre est gros et puissant mais nous n'avons aucune idée jusqu'à quel point ».

Sarah Sissmann

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