Égalités / Santé

Les femmes ne sont pas plus des «chochottes» que les hommes ne sont douillets

Temps de lecture : 12 min

Les femmes seraient des êtres sensibles, les hommes se feraient une montagne du moindre bobo. Des lieux communs opposés qui ont en fait la même origine stéréotypée.

Une femme préférera taire ses souffrances de peur de passer pour une faiseuse d'histoires. | Andrew Neel via Unsplash
Une femme préférera taire ses souffrances de peur de passer pour une faiseuse d'histoires. | Andrew Neel via Unsplash

«En société, la plupart des gens, y compris les femmes, sont convaincus que les femmes sont plus tolérantes à la douleur et vont dire que les hommes sont plus douillets», expose Serge Marchand, qui conduit des recherches sur la neurophysiologie de la douleur à l'Université de Sherbrooke (Canada).

Pour preuve: l'expression anglaise man flu, rentrée dans l'Oxford Dictionnary et définie comme «un rhume ou une petite maladie similaire qu'un homme attrape et traite comme s'il s'agissait de la grippe ou de quelque chose de plus sérieux». En gros, avoir une «grippe d'homme», comme on le formule au Québec, revient à exagérer la gravité de ses symptômes, à rester alité et croire que l'on est à l'orée de la mort juste parce qu'on a le nez qui coule.

Pourtant, dans le même temps, les femmes restent souvent perçues comme des petites natures, des chichiteuses. Ce préjugé sexiste a pour corollaire cet autre a priori stéréotypé: un homme qui pleure n'en serait pas vraiment un mais plutôt une «femmelette», l'homme viril se définissant par sa maîtrise face au mal. Comme si les émotions et la douleur étaient réservées à la gent féminine, qui serait incapable d'y être indifférente et l'exprimerait à grand renfort de larmes et de grimaces hystériques.

Ces idées reçues opposées coexistent et ne sortent pas tout à fait de nulle part. Reste que, si des différences physiologiques entre les femmes et les hommes concernant la sensibilité tout comme la gestion de la douleur ne peuvent être niées, les réduire au sexe biologique et en faire des généralités, dans un sens comme dans l'autre, est un cliché.

Sensations développées

Les femmes ressentent une plus grande variété de syndromes douloureux, des douleurs plus intenses, de manière plus fréquente et dans un plus grand nombre de régions corporelles que leurs comparses de sexe masculin. Et pas uniquement pour des affections qui leur sont spécifiques, comme l'endométriose ou les douleurs vulvaires et vaginales. Nombreuses sont les études qui en attestent.

Cet écart a notamment pour origine un taux de consultation médicale plus élevé chez les femmes, mais pas seulement. «En laboratoire, le seuil de perception de la douleur est plus bas chez les femmes, c'est-à-dire qu'elles ressentent plus de douleur que les hommes pour un même stimulus», indique le spécialiste de l'évaluation de la douleur expérimentale et clinique, en précisant que «ce n'est pas un combat pour savoir qui est le plus dur» mais plutôt que l'état de la science sur la souffrance des femmes devrait conduire à une prise en charge spécifique.

«La plupart des sens sont plus développés chez la femme que chez l'homme. C'est probablement le cas de la douleur.»
Serge Marchand, chercheur en neurosciences

La phylogénétique permet d'élucider l'intérêt pour l'espèce de cette différence femmes-hommes: chez l'animal, le mâle a pour objectif de défendre son territoire, expose Serge Marchand, et la perception diminuée de la douleur a l'avantage de permettre des attaques ou une protection de son environnement plus combative; chez la femelle, assignée à la reproduction et la protection de la famille, une douleur ressentie plus fortement permet d'alerter du danger le reste du collectif et d'agir (par exemple, si la chaleur est perçue comme trop importante, en se déplaçant avec sa progéniture dans un endroit aux températures plus tolérables).

«La plupart des sens, comme l'odorat, sont plus développés chez la femme que chez l'homme, on le voit en laboratoire. Et malheureusement c'est probablement le cas de la douleur», détaille le chercheur en neurosciences.

Tolérance testostéronée

Si on observe un même seuil de sensibilité chez les garçons que chez les filles prépubères, une différence entre hommes et femmes apparaît après la puberté. «Les hormones sexuelles modulent la douleur et jouent sur sa perception», résume Serge Marchand.

La testostérone, chez les individus des deux sexes, protège contre la sensation douloureuse. Mais, alors que chez les hommes le seuil de tolérance à la douleur est constant dans le temps, chez les femmes, il varie au cours du cycle menstruel, et dépend aussi des variations de sécrétion d'œstrogènes et de progestérone: «En période pré-ovulatoire, le seuil de tolérance augmente; il diminue en période périmenstruelle.»

Signe que le syndrome prémenstruel n'a rien d'une invention! Par ailleurs, les modifications hormonales peu avant l'accouchement permettent en quelque sorte de préparer le corps de la parturiente à la douleur générée par la naissance de son enfant.

Toutefois, certaines disparités entre hommes et femmes sont plus identifiables et conséquentes que d'autres, comme le pointe un article publié dans la revue Pain, s'appuyant sur dix années de recherche. Il ressort ainsi clairement que le seuil à partir duquel une pression est considérée comme douloureuse est plus faible chez les femmes et que les femmes supportent moins durablement les douleurs causées par une pression ou des stimuli thermiques (le chaud et le froid).

Pour le reste, si l'existence de différences sexuées n'est pas niée par la communauté scientifique, rapportait un texte paru dans Neuroscience, leur importance ainsi que les écarts entre les individus des deux sexes restent sujets à débat.

«Le rôle des hormones sexuelles dans la modulation de la réponse à la douleur est une hypothèse simple qui, si elle s'est avérée pertinente dans la plupart des cas, ne peut rendre pleinement compte de cette sensation complexe, qui comprend une importante composante cognitive», écrivait en 2016 Serge Marchand avec d'autres scientifiques dans un article également paru dans Neuroscience.

Naturalisation, minimisation

Comme le suggère la sociologue Marilène Vuille, qui mène des recherches à l'Université de Genève (Suisse) sur la socio-anthropologie de la santé sous le prisme du genre, il faudrait plutôt s'intéresser à l'argumentaire qui fonde ces clichés.

Lorsque les femmes sont vues comme plus tolérantes à la douleur, on justifie cet état de fait supposé en mentionnant la nécessité de passer par le supplice mensuel des règles mais surtout celui de l'accouchement, lequel est «considéré comme l'épreuve ultime qu'un individu peut supporter». Résultat: «Les femmes sont vues comme étant équipées naturellement pour résister à la douleur», résume la chercheuse.

Rien à voir quand ce sont les hommes qui remportent la médaille de l'insensibilité. Pour eux, «c'est plutôt le stoïcisme et l'éducation reçue» qui sont appréhendées comme à la base de leur attitude inébranlable face à un épisode douloureux. «Les explications diffèrent: il y a une association des femmes au naturel et des hommes au culturel.»

«Comme la douleur est associée aux manifestations physiologiques des femmes, cela produit une forme de minimisation.»
Marilène Vuille, sociologue spécialiste de la douleur sous le prisme du genre

Conséquence côté masculin: si les hommes sont censés être impassibles face à la douleur, alors exprimer sa souffrance fait sortir des codes de la virilité. Ce qui, en soi, peut amener à davantage remarquer les individus de sexe masculin qui disent avoir mal et à les juger comme étant trop douillets (parce qu'ils auraient, ce faisant, un comportement plutôt assigné au genre féminin).

Côté féminin, c'est plus ambivalent: la périodicité des épisodes douloureux est supposée entraîner une habituation et donc un plus grand sang-froid; mais, «comme la douleur est associée aux manifestations physiologiques des femmes, cela produit une forme de minimisation», appuie Marilène Vuille.

Une femme qui supporte la douleur, ce serait normal, puisque son corps serait moulé pour réagir opportunément aux manifestations douloureuses. C'est pour cela qu'une femme manifestant sa souffrance peut passer pour une faiseuse d'histoires (qui aurait une «grippe d'hommes»!) et que l'on bascule très facilement de l'idée que les femmes sont résistantes à la douleur et que l'accouchement en est l'illustration extrême à celle selon laquelle les femmes sont des geignardes, même quand elles accouchent...

L'expression de la douleur féminine a ainsi longtemps été sous-estimée, y compris par les médecins, et considérée comme étant «dans leur tête». Par exemple, il a été démontré que, pour des maux de dos aux symptômes similaires, le personnel soignant allait dire aux femmes de suivre une psychothérapie, comme si l'origine de leur problème était essentiellement psychologique, mais avait tendance à rechercher les causes physiologiques objectives chez les hommes, en les orientant vers des examens supplémentaires afin d'objectiver (et légitimer) leur douleur.

Cette réponse médicale différenciée est renforcée par les rôles sociaux, poursuit la sociologue spécialiste de la douleur sous le prisme du genre: «On va penser très vite que les hommes ont des types d'emploi qui peuvent être à l'origine de leurs troubles musculosquelettiques masculins.» Et oublier tous les métiers principalement exercés par les femmes où le port de charges lourdes fait partie du quotidien ainsi que la difficulté des tâches domestiques, «comme si tous ces aspects étaient gommés derrière une image idyllique du foyer».

Cette divergence genrée n'est pas cantonnée à la seule douleur des individus adultes. Elle imprègne aussi notre vision de la douleur des enfants. «En tant qu'adultes, nous évaluons la douleur des garçons comme plus intense que celle des filles, toutes choses égales par ailleurs (expression du visage, énonciation verbale, etc.), même quand il s'agit du même enfant, présenté comme un garçon dans un cas et une fille dans l'autre», dévoile Amrit K. Dhariwal, psychologue pédiatrique au British Columbia Children's Hospital et chercheuse à l'Université de la Colombie-Britannique, à Vancouver (Canada), en référence à une étude récente.

Sollicitude vs évitement

Ce n'est pas la seule implication des stéréotypes dans notre perception différenciée de la douleur: l'association stéréotypée et généralisante des femmes à la fois à l'impuissance et au réconfort et, à l'inverse, des hommes à la force et au pouvoir peut jouer... dans le sens inverse.

«Ces idées autour de la façon dont les hommes et les femmes se doivent d'agir façonnent en grande partie l'acceptabilité morale des choix faits et biaisent les comportements», indique la professeure adjointe de psychologie à l'Université Brown (États-Unis) Oriel FeldmanHall, qui s'intéresse au rôle des émotions dans les interactions sociales et les dilemmes moraux.

Dans une expérience qu'elle a menée, il s'est avéré que les participant·es avaient tendance à prioriser le bien-être des femmes à celui des hommes. Et ce, alors que, visuellement, les visages des individus montraient des signes similaires de douleur, quel que soit leur sexe.

Certes, cette expérience ne nous renseigne pas tout à fait sur la perception par autrui de la douleur des femmes –étaient-elles vues comme des êtres sans défense qui ne peuvent encaisser la moindre gêne ou plutôt comme des individus à forte ténacité en train de visiblement vivre un calvaire?– ni des hommes –étaient-ils perçus comme en plus grande capacité de supporter dans ce cas des décharges électriques douloureuses bien que bénignes ou comme grimaçant à outrance? On sait juste que les participant·es étaient plus sensibles à la douleur des femmes qu'à celle des hommes.

«Si leurs signaux de détresse ne sont habituellement pas entendus, certaines femmes peuvent se dire que faire état de leur douleur peut leur être défavorable.»
Amrit K. Dhariwal, chercheuse en psychologie pédiatrique

Mais cette expérimentation apporte un autre enseignement, de taille. Les personnes qui avaient le plus tendance à protéger les femmes plutôt qu'à les laisser subir des décharges électriques étaient aussi de sexe féminin. C'est signe qu'elles sont davantage socialisées à se soucier des autres.

Or, ce degré de sollicitude peut jouer sur l'attitude face à la douleur. «Si une femme a d'autres personnes à charge, elle va avoir tendance à minimiser sa propre douleur, à s'occuper de celle des autres en se mettant au second plan», pointe la sociologue Marilène Vuille.

Voilà qui peut renforcer l'idée que les femmes sont plus tolérantes et les hommes sont plus douillets, puisque ceux-ci se soucieront moins que leur douleur pèse sur d'autres. D'autant que, «si leurs signaux de détresse ne sont habituellement pas entendus, certaines femmes peuvent se dire que faire état de leur douleur ne leur apporte pas de bénéfice et peut même leur être défavorable», ajoute Amrit K. Dhariwal, la chercheuse en psychologie pédiatrique.

Qui aurait envie en effet d'endosser le rôle de l'enquiquineuse de service et que ça se retourne contre soi? Ce serait la double peine. Résultat des courses: «Ces femmes vont finir par cacher leurs tourments.»

Toutefois, les femmes ont aussi été davantage socialisées à faire part de leurs émotions et à les verbaliser. Face à la douleur, «elles ont plus conscience de leurs émotions et ont tendance à exprimer leurs besoins aux autres, à chercher de l'empathie dans une stratégie proactive», tempère Mélanie Racine, chercheuse associée à la Western University et psychologue clinicienne à Saint-Lambert (Canada).

On entendra donc plus souvent une femme faire état de sa souffrance qu'un homme la communiquer. D'autant plus que, sachant que la douleur de la gent féminine a tendance à être sous-évaluée, une autre stratégie peut surgir: suivant leur caractère et leur vécu, «certaines jeunes filles et femmes peuvent se dire qu'elles ne sont pas prises au sérieux et qu'il leur faut donc intensifier leurs signaux de détresse afin de recevoir le même niveau de soins», expose sa consœur du British Columbia Children's Hospital, Amrit K. Dhariwal.

Une loquacité qui peut peser dans la balance du cliché «les femmes sont des chochottes», puisqu'elles ne pourraient pas s'abstenir de parler de leurs tourments. Sauf que cette expression de leur douleur se situe en quelque sorte dans un continuum de leurs comportements et peut ainsi moins sortir du lot, en tout cas par rapport au coping des hommes.

Ceux-ci sont en effet dans des stratégies d'évitement comme la distraction, faisait remarquer la chercheuse en psychologie Mélanie Racine dans un article qu'elle a coécrit et qui est publié dans la revue Pain. Ils vont par exemple éviter de faire du sport ou d'exercer d'autres activités pour que la douleur reste tapie.

Ce comportement dénote et rompt davantage avec le quotidien, ce qui peut faire inférer une sensibilité exacerbée de la gent masculine. La vie des femmes continuerait malgré les épreuves, les hommes verraient la moindre atteinte à leur organisme comme une torture.

Douloureuse anxiété

Les stéréotypes influent donc sur l'attitude face à la douleur ainsi que sa perception par autrui. Mais aussi sur la douleur elle-même. Ils peuvent conduire à avoir encore plus mal. «Une douleur gérable, à 3/10, peut passer à 6/10 à cause de facteurs psychologiques; les émotions vont venir jouer», glisse Mélanie Racine, dont la thèse dressait un «portrait biopsychosocial des différences de sexe et de genre dans la douleur expérimentale et chronique».

La douleur ne se réduit ni à son intensité, ni à sa durée. À côté de ces composantes purement sensorielles, on trouve «une composante affective», abonde le chercheur en neurosciences Serge Marchand. Une «anxiété situationnelle plus élevée» peut être à l'origine d'un choc vagal lors d'une banale prise de sang. Car si un stress aigu a un effet analgésique (comme si votre cerveau tentait de vous convaincre que vous avez ressenti plus de peur que de mal), un stress plus constant va accroître la sensibilité à la douleur.

Comme le soulignait la psychologue spécialisée dans la douleur chronique dans un autre article paru dans le Clinical Journal of Pain, les hommes avaient plus tendance à percevoir la douleur comme reflétant un dommage physique, une lésion des tissus. C'est ce qui explique qu'ils se détournent de l'activité physique.

Cette réaction témoigne par ailleurs d'une certaine anxiété face à cette douleur subie. Or «la souffrance inhérente à une douleur est extrêmement différente suivant les situations», détaille le sociologue David Le Breton, entre autres auteur de l'ouvrage Expériences de la douleur. Entre destruction et renaissance.

«La physiologie est secondaire, elle s'efface toujours devant le sens de l'expérience pour la personne.»
David Le Breton, sociologue

La douleur liée aux activités physiques et sportives comme au tatouage ou au body art n'est pas associée à de la souffrance. Contrairement à la douleur subie, provoquée par un accident ou la maladie, qui engendre plus généralement «une grande détresse personnelle».

Pas facile alors de vouloir jouer le mâle alpha que la douleur ne peut faire fléchir quand celle-ci n'est pas le fruit d'une activité physique et virile mais qu'elle semble incontrôlable. Voilà qui peut accroître l'anxiété et, partant, la sensation douloureuse, voire les cris et gémissements.

C'est peut-être pour ça que les hommes peuvent sembler douillets même lorsqu'ils n'ont que de petits bobos alors que les femmes paraîtraient plus résistantes, car moins tourmentées par la douleur, considérée comme le lot de leur condition féminine –on le leur a tellement seriné depuis l'enfance.

Pas étonnant, comme le relevaient Mélanie Racine et ses cochercheurs dans leur article paru dans Pain, que les différences hommes-femmes face à la douleur soient modulées en fonction des attentes et présomptions vis-à-vis des rôles genrés.

«La physiologie est secondaire, elle s'efface toujours devant le sens de l'expérience pour la personne, insiste David Le Breton. Ce qui compte, c'est la signification associée à la douleur.» Pour soi et pour les autres. Tant que les stéréotypes de genre seront légion et ancrés dans les esprits, on risque de continuer à se dire que les femmes sont des chochottes et que les hommes sont trop douillets, qu'elles et ils serrent ou non les dents.

Daphnée Leportois Journaliste

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