Culture

La Venise secrète de Jean-Paul Kauffmann

Temps de lecture : 10 min

Pour connaître les coups de cœur de l'auteur.

La basilique Saint-Marc. | All free photos
La basilique Saint-Marc. | All free photos

Venise à double tour, le livre-enquête de Jean-Paul Kauffmann aborde la question des églises fermées de la Cité des Doges.

Couverture du livre Venise à double tour de Jean-Paul Kauffmann. | Équateurs Littérature

L'auteur entend les découvrir, les visiter et les faire rouvrir. Cette mission altruiste est liée à sa vie passée de prisonnier au Liban de 1985 à 1988. D'où l'intérêt, le poids humain de l'ouvrage captivant, bien placé dans la liste des meilleures ventes de l'année.

Quand Jean-Paul Kauffmann effectue son premier voyage à Venise dans les années 1960, le futur grand journaliste verse des larmes en franchissant le Pont de la Liberté qui relie la terre ferme à la presqu'île aux cent clochers: cette émotion physique marquera son existence d'homme et d'écrivain.

Dans son dernier livre publié au printemps 2019, il indique que «le seul fait d'écrire ou de prononcer le mot Venise est déjà une source de volupté».

Le Canal de la Giudecca. | All free photos

Une passion de longue date

En 2016, l'écrivain voyageur Kauffmann s'installe avec son épouse Joëlle dans un appartement lumineux de l'Île de la Giudecca, en face de la place Saint-Marc. Il a choisi et aimé ce logement dont la vaste terrasse s'ouvre sur l'église des Gesuati, les clochers jumeaux de l'ange Raphaël, l'hôpital des Incurables et les coupoles de la Salute, la sublime basilique (1687) dont la fabuleuse statuaire fut restaurée par le Comité français pour la sauvegarde de Venise dans les années 1960, présidé par l'ambassadeur Gaston Palewski.

La basilique Santa Maria della Salute. | All free photos

L'écrivain, ex-journaliste à Libération, biographe de Napoléon en exil à Longwood House sur l'Île de Sainte-Hélène (La chambre noire de Longwood), a un livre en tête sur «ville amphibie».

«Comment vais-je m'y prendre avec Venise, la ville sur laquelle on a le plus écrit?, se demande-t-il perplexe. Je n'adhère en rien à l'image mortifère de Venise, la chute, les affres de la décadence, vieille lune romantique qui continue à faire des ravages, pas plus qu'à la vision d'une beauté faisandée et factice comme toute chose ici bas. Venise va vers sa disparition. La phase terminale, on l'annonce depuis le début, elle n'a pas eu lieu, elle a déjoué tous les pronostics.»

Voilà pourquoi la Sérénissime représente pour l'amoureux de Venise «la ville de la jouvence et de l'alacrité». Très précis dans son écriture, Kauffmann a banni de son vocabulaire le mot «sérénissime» qui a trop servi. Son sujet, pour l'ancien enfant de chœur de Corps-Nuds (Ille-et-Vilaine), ce sont les églises qu'il n'a cessé d'explorer, du moins celles ouvertes au public où reposent des trésors cachés, cette beauté innombrable présentée en gloire avec sa «densité insurmontable» (Maurice Merleau-Ponty, philosophe).

L'église Gesuati. | All free photos

Sherlock Holmes des chapelles

À chaque séjour, il enquête sur les églises fermées, des dizaines condamnées. Pourquoi? «On ne déverrouille pas si facilement une église vénitienne avec ses tableaux, ses autels incrustés de gemmes, ses sculptures. Venise a thésaurisé un patrimoine artistique d'exception réglementé et surveillé jalousement.»

L'écrivain croyant et respectueux des rites catholiques va se muer en Sherlock Holmes des chapelles, des églises, des cryptes, des lieux de culte «fermés à jamais faute de prêtres et de fidèles, transformés en musées, bureaux, entrepôts ou salles de spectacles». Tristes destins.

Pour le piéton de la lagune, il y a là une frustration insupportable. «Mon séjour cette année à Venise, je vais le consacrer à forcer les portes de ces sanctuaires et affronter les administrations peu localisables et la burocrazia.»

La basilique San Giorgio Maggiore. | All free photos

Excellent connaisseur de la peinture vénitienne, il est familier des chefs-d'œuvre de Tintoret, Tiepolo et Véronèse, d'artistes moins notoires comme Le Pordenone, Bassano, Piazzetta ou Palma le Jeune qu'il place très haut: «Ces tableaux accrochés au-dessus d'autres déserts sont devenus à jamais invisibles.» Il note que Jacques Lacan, le grand maître de la psychiatrie, allait observer deux fois par jour les fresques de Tiepolo à l'église des Gesuati, un lieu sacré cher à Kauffmann.

«Cette occultation me désespère. Que de fois suis-je resté, l'air stupide, devant ces portes d'églises condamnées? Rien n'est plus beau à Venise que le battant d'une porte d'église.»

L'église Santa Maria Assunta dei Gesuiti. | All free photos

Passion église

Pendant des années, à chaque voyage, il écume tous les lieux de culte qui relèvent du Patriarcat de Venise. Depuis 1451, ils sont aussi la propriété d'autres instances, des ordres religieux comme les Frari, de l'État italien ou de la mairie de la cité chère à Richard Wagner où il est mort en 1883.

Le Patriarcat vénitien est dirigé par le mystérieux Grand Vicaire. En vue d'un rendez-vous décisif pour visiter et inventorier les églises fermées, Kauffmann en dresse la liste au nombre de dix-sept plus celles ouvertes exceptionnellement pour la Biennale, des concerts ou à la demande, soit douze, et celles ouvertes uniquement pour les messes, soit sept. 42 églises ont été détruites sur 140, que deviennent les autres?

Ainsi, pris par son sujet quasi sacré, quadrille-t-il la ville aux 100 ponts grâce à la carte Global Map de Venise (échelle 1: 6.000).

L'église Santa Maria di Nazareth. | All free photos

Il a jeté son dévolu sur l'église San Bonaventura dans le sestier (quartier) du Cannaregio, il est passé dix ou vingt fois devant cette chiesetta, une petite église oratoire fermée. Un jour, il sonne à l'une des portes et une carmélite déchaussée répond que l'église du monastère sans lumière n'ouvre que le matin pour la messe de 6h30. «Après, nous fermons», lance la religieuse. Trop tôt pour le Français.

L'église San Geremia. | All free photos

«Pénétrer dans des églises vénitiennes, n'est-ce pas s'introduire dans la substance même du catholicisme, dans sa part la plus vivante et la plus voluptueuse? Ce sont les églises qui confèrent à la ville sa beauté et non les palais dont s'est emparée la nouvelle caste planétaire pour ne les ouvrir qu'une semaine par an.»

Face au Grand Vicaire qui a tout pouvoir sur le déverrouillage des églises bouclées, Kauffmann l'entend dire: «Mon intention est d'ouvrir un jour toutes les églises.»

«Quand?», réplique le Français, subjugué. Pas de réponse. En revanche, le grand guichetier propose de faire visiter trois églises: San Fantin, Santo Spirito et San Benedetto, mais c'est la mystérieuse église Terese qu'il veut réussir à explorer après de longs conciliabules –il sait qu'il y a ici un chef-d'œuvre oublié.

«Ces églises ont droit au secret. Ne l'avons-nous pas violé?»

«Aussitôt, je perçois tout, la prison, l'odeur de confinement. Ici, la beauté a tout simplement été injuriée. On la voit car son empreinte est encore visible, mais elle est enfouie sous les décombres: une vision de désolation. L'humidité on ne la voit pas, elle est en suspens dans l'air où ont résonné les chants angéliques et le tonnerre de l'orgue.»

«Les sanctuaires vénitiens sont plus exposés que d'autres édifices, c'est par les tombeaux que l'eau remonte lors de l'acqua alta. L'église était dédiée à Thérèse d'Avila, le sanctuaire était splendide. Tout a disparu, tout s'est envolé, voilà le silence vénitien.»

À la fin de son long périple de réouverture, le pèlerin des édifices religieux saccagés, oubliés, à l'agonie, transformés en McDo, l'écrivain qui fut lui-même détenu quatre ans au Liban cite les églises en quelque sorte libérées du néant par son acharnement, sa foi active: il en dénombre dix-huit. «Si je prends en compte les difficultés rencontrées, je devrais être fier de moi, considérer ces captures comme des exploits. Mon objectif pourtant n'a jamais été de nature arithmétique. Il manque toujours quelque chose, mais quoi?»

Et l'auteur ajoute: «Ces églises ont droit au secret. Ne l'avons-nous pas violé?»

Jean-Paul Kauffmann. | Maurice Rougemont

Regards sur la Venise de Jean-Paul Kauffmann

À propos des grandi navi, ces paquebots géants qui continuent à traverser le Grand Canal car les eaux lagunaires ne sont pas assez profondes au-delà de la Cité des Doges, la municipalité s'était engagée après l'échouage spectaculaire au printemps 2019 d'un navire de croisière sur un quai de la ville à apporter des solutions de repli d'ici la fin 2019.

Un paquebot traverse le canal de la Giudecca. | Manuel Silvestri / Reuters

Rien de concret, de positif n'est annoncé par la mairie de Venise qui perçoit des dizaines de milliers d'euros à chaque arrivée des paquebots de six à dix ponts, ancrés sur le port. La Cité des Doges chère à Paul Morand (Venises, Gallimard), enterré à Trieste, court après l'argent, l'aéroport géant Marco Polo aurait été vendu, et la marque «Venise» commercialisée, en vain.

Dans son ouvrage vécu –des mois passés sur l'île de la Giudecca– Jean-Paul Kauffmann donne la parole à une guide française, Alma, très demandée, qui est révoltée par l'excroissance du tourisme de masse (30 millions de visiteurs par an).

«Jusqu'aux années 1980, le tourisme était bon enfant, paisible, ce n'est plus le cas aujourd'hui. Les Vénitiens sont exaspérés par la noria des grandi navi dont les passagers en courte escale ne dépensent rien: ils ont des forfaits all inclusive.» Venise est une destination magique pour les créateurs de croisières en Europe.

Le Grand Canal. | All free photos

Vers la gentifrication

Faudra-t-il que la basilique San Marco (828), un bâtiment oriental naviguant sous pavillon chrétien (Pierre Gascar), la place Saint-Marc, le Salon de l'Europe pour Stendhal, le Palais des Doges (1340), le Pont des Soupirs (1600), le site le plus visité de Venise, la Douane de Mer devenue un musée d'art contemporain grâce à François Pinault soient blessés, endommagés, détruits pour que la municipalité soucieuse d'abord de Mestre et de Marghera (le port pétrolier) prenne des mesures drastiques d'interdiction de voguer sur les eaux du Grand Canal? L'avenir, la sécurité de la cité lacustre, sa préservation dépendent des décrets, des lois contraignantes –hélas la combinazione englue tous les débats à Venise et à Rome.

Le Palais des Doges. | All free photos

Comme le centre historique se dépeuple pour cause de loyers prohibitifs, à raison de mille personnes par an, il ne reste plus que 54.000 habitants. L'avisé Kauffmann évoque la fermeture du marché du Rialto, poissons, crustacés, légumes et fruits, en raison du dépeuplement. «Les vrais Vénitiens restants en construiront un autre», indique l'écrivain qui recherche en vain la tombe de Marco Polo.

Le Pont du Rialto. | All free photos

Il a choisi de résider sur l'Île de la Giudecca (à dix minutes de Saint-Marc), c'est la Venise populaire telle qu'elle existait dans les années 1970, «elle se gentrifie un peu», ajoute-t-il. Elton John a acquis un palazzo et feu le couturier Jean-Louis Scherrer ainsi que son épouse furent fidèles à cette longue bande de pierres d'Istrie, «aussi résistante que le marbre», souligne l'auteur, devenu le Pic de la Mirandole de la presqu'île vénitienne où il se perd dans le labyrinthe des ruelles, des places et des explorations religieuses, sa motivation première.

Car très vite, il veut jouir du «déchiffrage de la cité» selon le mot de Jacques Lacan, ardent vénitien d'adoption et client du Harry's Bar, le premier restaurant de la cité popularisé par Giuseppe Cipriani, ex-barman, et son ami Ernest Hemingway, client attitré de l'Hôtel Gritti, mythique palace de quatre-vingt-dix chambres.

L'écrivain Kauffmann n'évoque jamais les palaces de légende –le Danieli, le Cipriani, le Bauer, le Centurion, la vie luxueuse– car il est enfermé dans son enquête sur les églises closes, il ne peut en sortir. Voilà le défi qu'il s'est fixé.

«Sartre a parlé de l'eau de Venise comme personne.»

C'est la Venise des œuvres d'art, des tableaux de genre, des sanctuaires oubliés qui va l'occuper tel un scribe de ces monuments de pierres blanches: restaurer, c'est rouvrir. De la basilique Saint-Marc, il dit que «l'or des mosaïques perfore les ténèbres».

Le Français a été l'ami d'Hugo Pratt, l'inventeur de Corto Maltese, rencontré en 1983, deux ans avant sa terrible captivité au Liban. Et s'il rend un hommage fervent à Jean-Paul Sartre, piéton de Venise, c'est que durant sa détention, il est tombé sur Les chemins de la liberté (en trois volumes), les gros romans de Jean-Paul Sartre qu'il a relus des dizaines de fois, des lueurs d'espoir vivifiant durant sa détention de journaliste bienveillant.

Jean-Paul Sartre qui a remplacé Paul Morand dans les préférences de Kauffmann est célébré, couvert de louanges: «Sartre a parlé de l'eau de Venise comme personne.» Ce texte révèle un Sartre inattendu, loin de l'image de l'écrivain engagé. Le livre anti-touristique qu'il voulait écrire, on ne le lira jamais. De ce projet colossal de mille pages, il ne reste que quelques fragments: «L'eau c'est le trop», écrit le philosophe des Mots. «Je soupçonne Sartre d'avoir poursuivi un dessein insensé: mettre Venise à sec», commente Kauffmann, humoriste sérieux à ses heures.

Ainsi Venise à double tour peut se lire comme l'histoire vécue d'une passion vivante, créative pour la cité fragile du génial architecte Palladio (1508-1580), l'artiste sculpteur de la pierre d'Istrie, la base de tout bel édifice vénitien, la pierre blanche et or qui couvre ou non des briques rouges (le Danieli, 1822).

Le Musée Correr. | Wolfgang Moroder

L'arpenteur méticuleux des sestiers vénitiens qui a toujours rêvé de vivre à Venise a des goûts (la peinture) et des dégoûts bien arrêtés: il n'aime pas le carnaval, triste bambochade, ni les Quatre Saisons de Vivaldi partout jouées (dans des églises) ni Napoléon qui a détruit l'église San Germiniano limitrophe du Musée Correr, c'est l'Attila corse, mais il salue Casanova, «un homme selon mon cœur» et déclare son amour pour l'Italie et «la cité meravigliosa», la Venise éternelle, un rêve de pierres et d'eaux, le faste et le dénuement.

À lire:

À double tour de Jean-Paul Kauffmann, 336 pages et la carte des églises ouvertes, fermées ou devenues des monuments, musées ou salles de spectacles. Équateurs Littérature. 22 euros.

Dictionnaire amoureux de Venise par Philippe Sollers, 256 pages. Éditions Plon/Flammarion. 22,50 euros.

En observant Venise de Mary McCarthy, 160 pages, Éditions Payot. 24,30 euros.

À goûter: le délicieux vin blanc de Venise, l'Orto di Venezia (Jardin de Venise), élaboré sur l'île de Sant'Erasmo par l'ancien journaliste Michel Thoulouze, cité plusieurs fois par Jean-Paul Kauffmann (27 euros chez Lavinia).

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