Égalités / Société

Pourquoi on voit si peu de couples où l'homme est plus petit que la femme

Temps de lecture : 9 min

La taille, ça compte. Et ce n'est pas qu'une question de goût ou de séduction.

«La norme sociale rend souhaitable que, dans le couple, l'homme soit plus grand que sa femme.» | freestocks.org via Unsplash
«La norme sociale rend souhaitable que, dans le couple, l'homme soit plus grand que sa femme.» | freestocks.org via Unsplash

«Pour moi, la taille est un critère d'attirance très important, tout comme les cheveux blonds ou la barbe, rapporte Miriam, jeune femme de 24 ans mesurant 1,82 mètre qui travaille dans les institutions européennes. Mais je considère que c'est un élément subjectif de goût et non dû à ma taille à moi.» Elle n'est pas la seule à juger les hommes de grande taille plus séduisants. «J'ai toujours cherché des garçons plus grands que moi», confesse également Héloïse*, 28 ans, graphiste freelance d'1,72 mètre.

«L'attirance des femmes pour des hommes plus grands est un phénomène bien documenté», appuie le sociologue Jean-François Amadieu, notamment auteur de La société du paraître. Sauf que ce goût marqué pour les grands gabarits ne sort pas de nulle part et n'est pas restreint au champ de la séduction hétérosexuelle.

Il montre à quel point «la question de la haute stature est une obsession et une maladie du social» qui traverse les sexes, révèle Priscille Touraille, chercheuse au CNRS et autrice de l'ouvrage Hommes grands, femmes petites: une évolution coûteuse.

La prime à la grandeur

La grandeur physique est loin d'être une caractéristique hors sol se réduisant uniquement à la dimension en hauteur du corps humain. C'est une donnée certes corporelle, mais aussi éminemment sociale. La stature a un lien avec la position d'encadrement, les revenus et la réussite professionnelle. «Le statut social est corrélé à la taille; les cadres sont plus grands que les ouvriers», indique Jean-François Amadieu. Chez les hommes comme les femmes.

En moyenne, d'après une étude menée dans dix pays européens, les hommes plus qualifiés étaient plus grands que ceux moins qualifiés (1,6 à 3 centimètres de plus); idem pour les femmes (1,2 à 2,2 centimètres de différence). Et ce n'est pas seulement en raison de l'homogamie sociale, qui ferait que les grand·es cadres se marient avec des gens issus de leur milieu et ont de grand·es enfants qui deviendront aussi cadres, reproduisant de la sorte les inégalités sociales ainsi que de taille.

Les hommes grands sont aussi perçus comme plus compétents et faisant autorité. «La taille élevée est un atout économique pour l'homme. À diplôme constant, les hommes de taille élevée font une meilleure carrière professionnelle car leur sont confiées davantage de responsabilités d'encadrement», résumait le sociologue Nicolas Herpin dans un article de 2003.

«De nos jours, la police et la gendarmerie ne recrutent pas les candidats trop petits.»
Nicolas Herpin dans «La taille des hommes: son incidence sur la vie en couple et la carrière professionnelle»

Plus on considère que les grands ont de la valeur, plus les postes à responsabilités leur seront ouverts. Et plus ils seront nombreux à avoir accès à des responsabilités, plus cela renforcera la norme de la prime à la grandeur. L'ensemble s'autoentretient, sans que l'on puisse savoir qui des deux est l'œuf ou la poule, d'autant que le phénomène est complexe et ancré dans les mentalités depuis des siècles.

«Dans les armées de l'Ancien Régime et notamment dans la marine anglaise, il fallait alors être grand pour faire partie des officiers. De nos jours, la police et la gendarmerie ne recrutent pas les candidats trop petits», relève également le chercheur dans son article.

Pas étonnant que les hommes plus petits développent des comportements plus agressifs lorsqu'ils sont en concurrence avec des adversaires plus grands qu'eux, vu que la compétition est de base biaisée.

Écart bien assorti

Sauf que la taille de l'homme n'est pas attractive, y compris de manière inconsciente, pour sa seule valeur d'indicateur de la carrière et des ressources futures du foyer, tempère le chercheur. «La vie en couple est moins fréquente parmi les hommes de petite taille. Cette situation n'est pas due à leur condition sociale. Bien que les ouvriers soient en moyenne plus petits que les cadres, les effets de la taille sur la mise en couple sont de même intensité dans ces deux milieux sociaux.»

«Avec des talons, je fais presque sa taille et j'ai l'impression d'être “en harmonie” avec lui.»
Héloïse

La raison de cette mise à l'écart: «l'assortiment physique des couples». L'idée, c'est qu'«un couple doit être physiquement “bien assorti”», formule Nicolas Herpin. Pour cela, il convient de suivre «une convention sociale: celle de l'écart de taille entre l'homme et la femme». Mais, attention, sans que celui-ci soit trop extrême et notable. «La norme sociale rend souhaitable que, dans le couple, l'homme soit plus grand que sa femme sans pour autant que l'écart ne soit ni trop faible ni trop fort.»

«Mon copain depuis cinq ans fait 1,80 mètre, ce qui fait qu'avec des talons je fais presque sa taille et j'ai l'impression d'être “en harmonie” avec lui», témoigne Héloïse, qui précise qu'elle a en parallèle «toujours rejeté les garçons trop grands: au-delà d'1,85 mètre, ça devient trop».

C'est en cela que Miriam se trompait: son mètre 82 joue aussi dans l'attirance qu'elle éprouve pour les hommes grands (même si elle n'exclut jamais quelqu'un pour sa taille). Plus la taille d'une personne augmente, plus celle qu'elle préférerait que sa ou son partenaire ait augmente également.

En outre, en moyenne, les hommes de petite taille et les femmes de grande taille préfèrent une plus petite différence de taille dans le couple que les hommes de grande taille et les femmes de petite taille, ce qui a été démontré par plusieurs études.

Norme intégrée

Apparemment, «les femmes veulent des hommes plus grands davantage que les hommes ne veulent des femmes plus petites» –c'est en tout cas le titre d'une étude comenée par Gert Stulp, chercheur au département de sociologie de l'Université de Groningen (Pays-Bas).

En moyenne, les femmes ont une prédilection pour une différence de taille avec leur partenaire plus conséquente que celle visée par les hommes. Il s'avère également qu'elles sont davantage satisfaites quand leur partenaire fait 21 centimètres de plus qu'elles alors que les hommes sont au summum du ravissement quand ils dépassent de 8 centimètres leur conjointe.

Reste que la norme de l'écart de taille peut aussi pousser les femmes plus grandes que la moyenne (qui était d'1,63 mètre en France en 2007) à ne pas chercher à sortir avec des hommes plus petits parce qu'elles estiment que ceux-ci les repousseraient.

«Je me suis convaincue qu'aucun garçon de mon âge ne pourrait jamais s'intéresser à moi à cause de ma taille.»
Miriam

Un phénomène d'autocensure tout ce qu'il y a de plus logique, glisse Jean-François Amadieu: «Sur le marché matrimonial, les partenaires hommes et femmes choisissent toujours des stratégies adaptées à leurs caractéristiques physiques. Les gens évaluent leurs cibles potentielles, à tort ou à raison.»

«J'ai commencé ma vie sentimentale sur le tard et ma taille a joué un rôle immense, détaille Jade, professeure d'anglais de 27 ans mesurant 1,87 mètre, qui tient le blog Grandes assumées. C'est très difficile d'accéder à une vie sentimentale quand partout on vous dit que vous n'êtes pas dans la norme. Il fallait déjà que je m'accepte. Mais ça ne vient pas que de la confiance en soi: ça vient aussi beaucoup du regard des autres. Ado, je pensais que je serais refusée par des mecs plus petits.»

Même trajectoire pour Miriam: «Pendant l'adolescence, on a envie d'être dans la norme et être plus grande que tous les garçons n'aide pas du tout. À cet âge, je me suis convaincue toute seule qu'aucun garçon de mon âge ne pourrait jamais s'intéresser à moi à cause de ma taille. C'est pour ça que je n'ai eu que très tard des relations avec des personnes de mon âge.»

Choc de taille

Cette crainte n'est pas infondée. La chercheuse Priscille Touraille se souvient de réactions d'élèves de classe de seconde après le visionnage du documentaire de Véronique Kleiner Pourquoi les femmes sont-elles plus petites que les hommes?: «Alors même qu'à cet âge les filles sont souvent plus grandes que les garçons, les garçons ne voulaient pas se mettre en couple plus tard avec une fille plus grande. C'était un cri du cœur!»

L'attitude en ce sens semble persister à l'âge adulte. Miriam a constaté que, sur Tinder, sa carrure entraîne un effet repoussoir: «Souvent, on me demande ma taille. Si l'homme est plus petit, il va arrêter la conversation à ce moment.» La fois où elle a eu un rendez-vous avec quelqu'un faisant une demi-tête de moins qu'elle n'a pas été une réussite: «Quand il a remarqué ma taille debout, il a eu un choc. Il ne m'a jamais rappelée...» Et c'est sans compter certains de ses ex qui lui ont aussi demandé explicitement de ne pas porter de talons –souhaits qu'elle n'a pas exaucés: «Je porte des talons parce qu'on m'a fait des remarques et maintenant c'est une sorte de protestation. Je ne veux pas me faire petite.»

«J'ai fini par ne pas me sentir à l'aise avec lui: j'avais l'impression de devoir moins me montrer, moins m'affirmer.»
Héloïse

C'est bien que tout écart de la norme, avec ou sans artifices, crée un malaise. Et qu'il est question non plus de taille mais de rôles sociaux genrés. Comme si la grandeur se devait de rester une prérogative virile. «On observe de plus en plus une valorisation des images d'hommes androgynes. Les préférences sont plus complexes et moins schématiques que par le passé, signale le sociologue. Mais cela touche surtout aux traits du visage. Il y a une persistance de la représentation des couples hétérosexuels où l'homme est plus grand et la femme plus petite.»

Si Héloïse, sur le site de rencontres qu'elle a utilisé, ne visait qu'«une fourchette très limitée de 1,80-1,85 mètre», c'est aussi parce qu'elle avait eu à un moment un copain mesurant 1,70 mètre aux côtés duquel elle ne se permettait pas de mettre des talons: «J'ai fini par ne pas me sentir à l'aise avec lui: j'avais l'impression de devoir moins me montrer, moins m'affirmer.» Pour son premier rendez-vous avec son compagnon actuel, qui mesure 1,80 mètre, Héloïse avait donc «opté pour des 3-4 cm, de peur de trop l'impressionner».

Menace symbolique

«Certains hommes vivent encore dans le stéréotype qu'ils doivent être plus grands que leur copine afin de pouvoir la protéger», réprouve Miriam. «Une femme grande, quand on est un jeune homme, ça fait peur. On se dit que la nana va nous dominer, qu'elle va être puissante, ça angoisse», interprète Jade.

C'est aussi ce qu'en déduit l'anthropologue Priscille Touraille, à partir de l'observation de la société baka au Cameroun. «Les hommes sont très clairs: ils ne veulent pas d'une femme plus grande, qui les dépasse, parce que, disent-ils, elle les dominerait, les menacerait.»

Une justification qui fait rire leurs femmes, qui voient mal comment cette menace pourrait être effective dans leur société où la domination masculine est très forte et très affirmée. «C'est plus une menace symbolique, d'ordre idéel. Dans un couple où la femme est plus grande, c'est comme si on avait une image inversée de l'ordre social. Il y a une menace très visuelle d'un renversement possible de la domination masculine. Chez nous, les discours sont plus feutrés, mais c'est du même acabit», analyse la chercheuse.

«Les hommes petits et les femmes grandes souffrent plus que les autres de ne pas trouver de partenaires.»
Priscille Touraille, anthropologue

C'est un peu comme si un couple avec une femme plus grande qu'un homme venait remettre en cause l'ordre naturel toujours censé expliquer l'ordre social; pour cette raison, la vision de cet assortiment devrait être évitée à tout prix.

Certes, les hommes sont en moyenne 9% plus grands et 15% plus lourds que les femmes, rappelait Gert Stulp, dans un article de 2016. Et, en France, ils mesurent en moyenne 1,75 mètre et 77 kilos tandis que les femmes font 12 centimètres et 14 kilos de moins (attention toutefois, ces données issues de l'Enquête sur la santé et la protection sociale sont déclaratives, il y a donc un risque de surestimation de la taille et de sous-estimation du poids en raison du biais de désirabilité sociale).

Malgré cette réalité biologique (qui, par ailleurs, ne se retrouve pas dans toutes les espèces animales, certaines étant monomorphes, d'autres avec des femelles plus grosses que les mâles), les mises en couple où le différentiel de taille favorise l'homme sont statistiquement plus fréquentes que ne le voudrait le hasard. «Une preuve sociologique en est que les hommes petits et les femmes grandes souffrent plus que les autres dans nos sociétés de ne pas trouver de partenaires», évoque Priscille Touraille.

Leur alliance mutuelle est moquée et redoutée, non parce qu'elle est contraire à la biologie mais surtout, selon la chercheuse, «parce qu'elle donne bien trop à voir que le prétendu “ordre naturel” de la différence de stature est un ordre de représentation qui soutient la domination masculine».

«C'est très féministe: pourquoi l'homme devrait-il être en position de supériorité?», interroge Jade, dont le petit ami aujourd'hui mesure dix centimètres de moins qu'elle –ce qu'ils vivent tous deux avec autant de tranquillité qu'une différence de couleur d'yeux ou de cheveux. Signe (heureux) que l'on peut, en conscience, s'extraire de cette obsession de la grande taille masculine et créer de nouveaux modèles.

* Le prénom a été changé.

Daphnée Leportois Journaliste

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