Monde / Culture

Au Liban, l'inquisition gagne du terrain (et c'est inquiétant)

Temps de lecture : 5 min

Mashrou'Leila, un groupe de rock pro-LGBT, a vu son concert annulé cet été à Byblos à la suite des critiques du clergé, suscitant l'indignation de la société civile et des ONG.

Human Rights Watch craint que le Liban suive la pente de l'Arabie saoudite, de l'Égypte et de la Jordanie concernant la répression des libertés. | Tania Trabulsi via Wikimedia
Human Rights Watch craint que le Liban suive la pente de l'Arabie saoudite, de l'Égypte et de la Jordanie concernant la répression des libertés. | Tania Trabulsi via Wikimedia

Avec un chanteur ouvertement gay et des textes engagés qui défendent, parmi d'autres, les droits de la communauté LGBT+, Mashrou' Leila, le groupe local à la renommée internationale formé en 2008 par des étudiants de l'université américaine de Beyrouth (AUB), a été accusé le mois dernier de porter atteinte aux valeurs et symboles chrétiens.

À l'origine de la controverse: un article partagé sur Facebook par le chanteur du groupe, Hamed Sinno, illustré par un photomontage où le visage de la Vierge Marie a été remplacé par celui de la star américaine Madonna. Deux chansons du groupe ont aussi porté atteinte aux bonnes mœurs, «Idols» et «Djin», considérées comme «insultant la sacralité des symboles chrétiens».

Atteinte aux valeurs religieuses

Au terme de plusieurs jours d'une vive polémique dans le pays et de menaces proférées par une partie du clergé et de la population, le concert du groupe prévu initialement le 9 août dans le cadre d'un festival réputé dans la ville côtière de Byblos a finalement été annulé. Au grand dam d'une partie de la population, des personnes qui défendent les droits de l'humain et de l'organisation même du festival. «Dans une démarche sans précédent [...], le comité [du festival] a été contraint d'annuler le concert de Mashrou' Leila [...] pour éviter une effusion de sang [...]», a annoncé la direction du Festival international de Byblos dans un communiqué.

L'affaire avait pris une tournure particulièrement violente sur les réseaux sociaux, certaines voix incitant de manière à peine voilée au meurtre des membres du groupe en cas de maintien du concert.

Tout a commencé lorsque des dignitaires catholiques ont lancé le 22 juillet un appel à l'annulation du concert accusant le groupe d'«insulter les valeurs religieuses et humanitaires et les croyances chrétiennes».

À l'issue de l'interrogatoire, la justice a précisé qu'il n'y aurait pas de mesures punitives à l'encontre du groupe.

Le même jour, une plainte officielle est déposée contre le groupe pour avoir insulté la religion chrétienne et «diffusé et prôné l'homosexualité». Deux des musiciens qui se trouvaient au Liban ont alors été arrêtés dans la foulée par la Sûreté de l'État avant d'être relaxés.

À l'issue de plusieurs heures d'interrogatoire, la justice a précisé qu'il n'y aurait pas de mesures punitives à l'encontre du groupe et que les deux musiciens qui se trouvaient à l'étranger pouvaient rentrer. En contrepartie, le groupe a été contraint de s'engager à présenter des excuses publiques. Celui-ci n'a finalement pas tenu la conférence de presse convenue.

Au Liban, mosaïque de dix-huit communautés religieuses, la loi pénalise l'atteinte aux religions et symboles sacrés ainsi que l'homosexualité, même si des percées ont été réalisées concernant cette dernière, qui est bien plus tolérée que dans le reste du monde arabe. L'article 534 du code pénal condamne les «relations contraires à la nature». Il fait cependant l'objet depuis une décennie d'une jurisprudence sans précédent, certain·es juges ayant décidé de contourner la loi, sur fond d'évolution des mœurs sociales.

«Danger pour la société»

L'épisode actuel rappelle que le chemin vers une libéralisation de la société dans un pays empreint de religion et de confessionnalisme reste long et très ardu. «Byblos est la forteresse de la civilisation et de la finesse intellectuelle, pas un foyer pour la déviation [terme utilisé en arabe pour désigner l'homosexualité, ndlr] et la dépravation», a lancé en plein cœur de la polémique un prêtre sur le réseau Facebook.

Un groupe clandestin ayant créé une page sous le nom de Parti démocrate chrétien, jusque-là totalement méconnu, a appelé à une mobilisation populaire, justifiée par le fait que «le combat du 9 août est une question de vie ou de mort».

Le centre catholique d'information, organisation religieuse qui collabore avec les autorités en matière de censure artistique et culturelle, est également monté au créneau. «Il n'est pas permis de porter atteinte aux religions sous le couvert des libertés», s'est insurgé le directeur du centre, qualifiant le groupe de «danger pour la société».

«Répression alarmante»

Face à la vague de réprobations, d'insultes et de menaces virulentes, décriées comme une «inquisition» par des membres de la société civile, des juristes, des ONG et des personnalités politiques ont décidé de contre-attaquer, appelant à la défense des libertés publiques.

«Boycottez si vous voulez, c'est votre droit. Mais laissez au Liban la saveur de la liberté», a tweeté un ex-député de Byblos.

À Beyrouth, un rassemblement de soutien a été organisé par des activistes le 29 juillet sous le slogan «contre les tribunaux de l'inspection». Une plainte a également été déposée au parquet visant quatre personnes ainsi que le Parti démocrate-chrétien, pour «menaces, appels au meurtre [...] et menaces à l'aide d'armes illégales en vue d'empêcher les Libanais d'exercer leurs droits civils».

Le 9 août, plus de 1.500 personnes se sont réunies dans la capitale libanaise pour participer à un concert de substitution, baptisé La musique est toujours plus forte («Music is Always Louder»).

«Le Liban devrait décider s'il veut contrôler le discours public ou être un lieu de tolérance artistique.»
Extrait d'un communiqué de Human Rights Watch

«Il est inadmissible que de tels appels continuent d'émaner d'institutions censées servir de modèles pour leur public [...] au lieu de permettre les propos haineux, notamment homophobes», a déploré de son côté l'ONG Amnesty International. L'association Human Rights Watch (HRW) a pour sa part qualifié le groupe de «dernière victime [...] de la répression alarmante» contre les libertés au Liban, regrettant que le pays du Cèdre, autrefois «fier d'épouser la diversité» rejoigne l'Arabie saoudite, l'Égypte et la Jordanie pour ce qui est de la censure d'un groupe musical.

En 2017, après un concert du groupe en Égypte durant lequel des spectateurs avaient brandi le drapeau arc-en-ciel, symbole de la communauté LGBT, les autorités égyptiennes avaient lancé une vague de répression contre la communauté homosexuelle, procédant à plusieurs arrestations. En Jordanie, des concerts avaient été annulés en 2016 et en 2017, à la suite notamment de protestations de parlementaires conservateurs.

«Le Liban devrait décider ce qu'il voudrait être: un pays qui contrôle et dicte le discours public ou un lieu de tolérance et un centre pour l'art, la musique et la culture», a souligné HRW.

Recul des libertés

L'affaire du groupe Mashrou' Leila s'inscrit dans le cadre d'un recul général des libertés au Liban ces dernières années. Le pays est le théâtre d'arrestations récurrentes d'activistes ou de simples citoyen·nes en raison de leurs commentaires sur la toile critiquant des responsables politiques ou traitant de questions telles que la corruption ou la religion.

Depuis le début de l'année, le bureau de lutte contre la cybercriminalité a interpellé non moins d'une dizaine d'activistes, avant de les relâcher. L'un des protestataires avait fait assumer au chef de l'État la responsabilité de la détérioration des conditions socioéconomiques. Deux autres avaient tourné en dérision un «miracle» attribué à l'un·e des saint·es de l'Église catholique maronite. En mai 2018, des activités à l'occasion de la Journée internationale contre l'homophobie ont été annulées par les autorités.

En septembre 2017, le réalisateur franco-libanais Ziad Doueiri, primé quelques jours plus tôt au Festival du film de Venise, a été arrêté à son arrivée au Liban. Son crime? Ni homosexualité ni insulte de la religion, mais avoir tourné une partie de son film L'Attentat en Israël, pays techniquement toujours en guerre avec le Liban, en infraction avec l'article 285 du code pénal.

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