Culture

«L'Intouchable, Harvey Weinstein», il était une fois à Hollywood

Temps de lecture : 4 min

Le documentaire d'Ursula MacFarlane décrit les mécanismes de domination du producteur sans se soucier du système dont «Harvey» est devenu une caricature monstrueuse.

Harvey Weinstein et Nicole Kidman. | Le Pacte
Harvey Weinstein et Nicole Kidman. | Le Pacte

Selon l'adage bien connu qui veut que c'est un méchant réussi qui fait la réussite d'un film, avec Harvey Weinstein, la réalisatrice de L'Intouchable joue gagnant.

Il est en effet aujourd'hui admis par à peu près tout le monde que le cofondateur de Miramax puis de la Weinstein Company (avec son frère Bob) est un vilain XXL, un bad guy absolu. En plus, il est réel.

Doté de tout l'arsenal de documents d'archives et d'entretiens avec les personnes concernées par l'affaire, L'Intouchable déroule imparablement la trajectoire de celui qui aura été un long moment une des personnalités les plus puissantes, et les plus visibles de Hollywood.

Les témoignages de femmes qui ont été, pendant près de quatre décennies, les victimes de sa violence, sont émouvants, courageux, nécessaires. Les explications sur le mécanisme de pouvoir que Harvey Weinstein aura su, plus efficacement que quiconque à son époque, faire jouer à son avantage, sont instructives.

Le point aveugle

Car l'histoire de Harvey Weinstein n'est pas seulement celle d'un prédateur sexuel. C'est d'abord une success story comme l'idéologie américaine les adore, cette idéologie de la gagne dont la machine hollywoodienne dans son ensemble est le porte-voix, et un porte-voix adoré par les publics du monde entier.

Là où L'Intouchable devient plus intéressant qu'il ne le croit est le point aveugle où sa manière de construire le récit de la vie du producteur s'avère complètement formatée par un système de narration et de représentation dont Weinstein est le produit.

Produit excessif, «monstrueux» au sens où il offre un miroir déformant à un monde dont il est l'expression outrée.

Rien, dans le film d'Ursula MacFarlane, ne viendra interroger le désir de ces jeunes filles fascinées par la gloire, ni le récit mythique du self-made man et de la self-made woman, cette machine de domination des autres, de compétition et de conformisme. Une machine qui est à la fois le schéma directeur de l'industrie de l'entertainent (comme des autres milieux sociaux soumis à ce modèle) et celui des histoires et des représentations que cette industrie-là produit et impose.

Donc, oui, entrez, entrez voir le vilain Harvey, l'affreux tripoteur lubrique, le sale type abusant de situations que nul ne souhaite remettre vraiment en question.

Femmes et artistes

Situations d'agressions sexuelles, mais aussi de manipulation des rapports de force, situation de domination des artistes comme des femmes, traduction brute d'une intelligence des rapports réels de ce monde-là.

Car le «génial Harvey», celui qui savait rafler les Oscars par brassées, a aussi été celui qui a imposé un formatage garant du succès à des cinéastes et à des acteurs et actrices qui, pour la plupart, s'en réjouissaient, y voyant la consécration suprême.

Il a été celui qui a impitoyablement cassé les autres, changé les films, imposé son modèle (gagnant, selon ces critères-là). Lui qui a par exemple transformé ce qui aurait dû être une vitrine du cinéma indépendant, le Festival de Sundance, en énorme machine de communication formatée[1].

Perverse, cette intelligence du système? Pas du tout. C'est même exactement le contraire: intelligence sans surmoi, sans distorsion, appétit de jouissance et de domination exercé platement, sans part d'ombre ni de trouble.

Le film, comme tout le monde, veut bien considérer le cas extrême de Weinstein non seulement comme une singularité déviante, mais comme un symptôme. OK, il n'y a pas que Harvey.

Mais les autres restent de plus petits monstres à côté du gros méchant. Et à eux tous ils constituent encore des cas particuliers. Ou, à l'inverse, les manifestations visibles du machisme en général, ce qui est cette fois beaucoup trop vague, même si évidemment, pas faux.

Un symptôme, mais de quoi?

Le cas Weinstein est en fait le symptôme d'un phénomène dont ce document-réquisitoire se garde d'interroger la véritable nature: l'imbrication dans tout un système de comportements, fondé sur le pouvoir, la jouissance, l'individu et le tribalisme familial.

Cette histoire, celle que raconte à dessein le film, est à la fois intéressante et croustillante, pas uniquement pour ses aspects scabreux mais pour la fréquentation du star-system, l'évocation même simplificatrice du monde des vedettes et des super-riches. Elle bénéficie aussi de la construction du joli récit de la révélation de la vérité par deux chevaliers blancs, les journalistes Ken Auletta et Ronan Farrow.

La question n'est pas de reprocher quoi que ce soit à ceux qui ont fait ce long travail d'enquête et affronté les pressions et les menaces des porte-flingues de Weinstein. Elle n'est pas non plus de remettre en cause la véracité des éléments ainsi rendus publics, et ayant ouvert la possibilité d'action d'une police et d'une justice dont on pourrait se demander ce qu'elle faisait jusque-là.

La question est d'interroger la manière dont ce récit justicier fait aussi partie du système de fonctionnement, mental, politique et physique dont Harvey Weinstein aura été une manifestation extrême.

Avec Tarantino et Harvey Keitel à l'époque du film Reservoir Dogs. | Le Pacte

Que le film sorte le même jour que Once Upon a Time... in Hollywood n'est évidemment pas fortuit, compte tenu à la fois du lien privilégié des Weinstein avec Tarantino et du fait que le nouveau film de l'auteur de Pulp Fiction se veut une évocation des mœurs hollywoodiennes, y compris dans leur aspect scandaleux, avec la référence au voisinage de Polanski et le crime de la Manson Family.

Mais, pas plus que le Tarantino d'ailleurs, le film d'Ursula MacFarlane ne dit finalement pas grand chose de la réalité de cet univers. Le véritable intouchable, c'est Hollywood.

1 — Lire en particulier à ce sujet Sexe, mensonges et Hollywood de Peter Biskind (éditions Le Cherche Midi). Retourner à l'article

L'Intouchable, Harvey Weinstein

d'Ursula MacFarlane

Séances

Durée: 1h39

Sortie le 14 août 2019

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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