Culture

Réduire l'humanité, la solution d'Hollywood au changement climatique

Temps de lecture : 5 min

Trois blockbusters du cinéma américain présentent la même théorie: pour préserver la planète, débarrassons-nous de la moitié de la population.

Le septième art s'empare de la question du changement climatique. | Caleb George via Unsplash
Le septième art s'empare de la question du changement climatique. | Caleb George via Unsplash

En ces temps de changement climatique, alors que les gouvernements tentent d'infléchir la courbe ascendante des températures sur le globe, Hollywood propose une orientation singulière et controversée: la décroissance démographique.

Abordée timidement en 1995 par Terry Gilliam dans L'Armée des douze singes, la théorie s'invite sur le devant de la scène ces dernières années, avec trois blockbusters qui évoquent clairement la réduction de l'humanité pour sauver la planète de la catastrophe.

Une prise de conscience écologique

Le cinéma tend depuis plus d'un siècle un miroir au monde. S'y reflètent les problématiques, les interrogations, les peurs et les attentes d'une époque.

Chaplin dénonçant le nazisme dans Le Dictateur (1940), Coppola pointant l'absurdité de la guerre du Vietnam dans Apocalypse Now (1979) ou encore Jonathan Demme s'emparant de la terrible épidémie du SIDA dans Philadelphia (1993) sont autant d'exemples qui prouvent, s'il en était besoin, que le septième art peut divertir mais aussi critiquer et questionner la société dont il est le produit.

À l'heure du dérèglement climatique et des risques dramatiques qu'il fait peser sur l'humanité, on constate que la fiction, après le documentaire, s'empare enfin de ce sujet. Cette prise de conscience irrigue de fait nombre de scénarios, comme The Last Day en Corée du sud (2009) ou Les Bêtes du Sud sauvage (2012) mais demeurait confidentielle, confinée à un cinéma de genre ou d'auteur dont le grand public était trop souvent exclu.

Or, depuis 2015 et la sortie sur les écrans de Kingsman: Services secrets de Matthew Vaughn, la donne a changé. Film d'action à gros budget (quatre-vingt-un millions de dollars) et gros casting (Colin Firth, Samuel L.Jackson, Michael Caine), Kingsman remplit les salles et termine avec plus de quatre cents millions de dollars de recette dans le monde.

Pourtant, le cœur narratif du film (et le moteur du bad guy) n'est autre que la lutte contre le changement climatique. La présence de cette thématique dans un blockbuster souligne son entrée dans l'inconscient collectif, sa dimension contemporaine et invalide symboliquement les thèses climato-sceptiques.

Cette écologie de combat, portée dans Kingsman par Samuel L.Jackson, persuadé que le dérèglement climatique dû aux humains ne peut être résorbé que par la diminution drastique de la population mondiale, trouve un écho dans les deux derniers épisodes d'Avengers.

Avec Infinity War et Endgame des frères Russo, la problématique des ressources qui s'épuisent et des conditions climatiques extrêmes trouve une solution avec Thanos. Pour lui, seule la disparition pure et simple de la moitié des êtres vivants du cosmos peut sauver l'univers de sa lente mais inexorable destruction.

Cette bouffée démiurgique d'annihilation est aussi à l'œuvre dans Godzilla: Roi des Monstres réalisé par Michael Dougherty et sorti ce printemps.

Là, un groupe d'activistes décide de réveiller les nombreuses créatures ancestrales qui sommeillent sous nos pieds afin qu'elles éradiquent, en se combattant, une bonne partie de l'humanité. Cela régulerait alors le changement climatique, dont l'ampleur est intrinsèquement liée à une démographie galopante.

On ne pourra pas dire qu'Hollywood évite la question écologique. Mais pourquoi diable opter pour une telle solution?

Une dramaturgie imparable

Le nihilisme cynique que ces trois films mettent en scène peut sembler délirant, cependant ce n'est guère un hasard s'il se retrouve quasiment à l'identique dans trois grosses productions hollywoodiennes.

Au-delà de l'évocation du changement climatique, qui aurait pu être traité de bien d'autres façons, c'est avant tout la mécanique dramatique qui pourrait expliquer cette récurrence. Si la menace environnementale n'est pas fictive, elle ne produit pour l'heure que des modifications comportementales mineures, loin des enjeux fondamentaux qui se profilent.

En esquissant un léger pas de côté où le danger n'est plus directement le climat mais un être malfaisant prêt à tout pour empêcher le désastre climatique, en incarnant ce péril en un personnage concret (Thanos, des activistes véhéments ou un milliardaire déglingué), chacun de ces films donne un visage à la tragédie qui pend au nez de l'humanité. Cette matérialisation du mal permet une identification du public dans le rôle de la victime (et non plus dans celui du bourreau responsable du chaos).

Plus rassembleur donc et universaliste, ce biais narratif offre aussi une tension maximale car l'enjeu est de taille. Rappelons que les délires de destruction des trois méchants respirent l'iniquité et l'injustice.

Dans Avengers et Godzilla, les victimes sont aléatoirement désignées (la moitié des êtres vivants sans distinction particulière d'un côté ou une hécatombe aveugle de l'autre). Quant à Kingsman, les utilisateurs de téléphone portable à bas coût sont les cibles, autant dire tout le monde ou presque!

Le risque mortel que font peser ces terroristes d'un nouveau genre sur une large part de l'humanité, sans distinction de race, de sexe, voire d'origine sociale (bien que cet aspect soit gommé dans Kingsman au profit d'une épuration sélective des moins riches) peut aussi se lire comme une métaphore parfaite du dérèglement climatique: une menace massive qui frappera à l'aveugle sans souci de cibler en priorité les responsables.

De fait, la théorie décroissante cumule de nombreux avantages scénaristiques et permet le renouvellement d'une figure majeure du cinéma catastrophe: le méchant.

Une nouvelle figure du mal

Après les communistes, les martiens et les moyen-orientaux, il était temps de rebooter la représentation du mal sur grand écran. Avec la théorie décroissante, Hollywood tient un nouvel archétype de méchant: terriblement dangereux et mondialisé.

Avec cette entité malveillante globalisée, plus de stigmatisation d'un ennemi en particulier (les Libyens à l'époque de Retour vers le futur incarnaient un visage du mal, comme les Soviétiques durant les années 1960 ou les Orientaux depuis 2001).

À l'heure de la mondialisation des échanges, rien d'étonnant à ce que les criminels prennent eux aussi une dimension universelle, loin des clivages nationaux, sociaux, politiques, raciaux, religieux…

Qu'ils soient le produit d'effets spéciaux élaborés (Thanos interprété par Josh Brolin, méconnaissable) ou ridiculement humain (Richmond Valentine campé par Samuel L.Jackson a un cheveu sur la langue et un accoutrement passablement risible), les nouveaux méchants, sorte d'éco-warriors 2.0, revitalisent la mythologie des bad guys du cinéma.

Dignes successeurs des Némésis de James Bond, qui ont marqué l'imaginaire de millions de spectateurs par leur grandiloquence et leur mégalomanie, les vilains du nouveau millénaire s'inscrivent dans cette veine en la transcendant. Car, si le réalisme des méchants qui tourmentaient 007 était plus que discutable, la vraisemblance des nouveaux tenanciers du mal est troublante.

Derrière son apparence extraterrestre, Thanos apparaît comme sensé, méthodique, ayant mûrement réfléchi son projet (tout comme l'ancien colonel britannique devenu éco-terroriste dans Godzilla).

Richmond Valentine, pourtant crédible en magnat des communications paranoïaque, s'apparente clairement à la lignée des tarés misanthropes et excentriques du cinéma (Blofeld et son chat persan dans James Bond, le Docteur Folamour et ses tics nazis…) et ne révolutionne donc pas l'iconographie du personnage malfaisant.

En revanche, Thanos est bien plus inquiétant et crédible. Derrière un récit de super-héros mâtiné de space opera, Thanos et sa version pondérée et circonspecte de l'éradication massive de toute vie pourrait bien être la véritable révolution de la représentation du mal. Cette théorie démographique déflationniste, peu sérieuse quand elle est portée par des humains, glace le sang quand elle est explicitée par un alien.

Espérons que le cinéma américain invente de nouvelles manières d'évoquer le péril écologique et surtout se fasse le porte-parole d'une possible ère décarbonée. Car aujourd'hui, si ses théories nihilistes créent un nouvel élan dramatique et croquent habilement des figures du mal revisitées, elles soulignent surtout en creux le cul-de-sac idéologique de nos modes de vie consuméristes et l'horizon bien sombre de l'humanité.

Ursula Michel Journaliste

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