Santé

Loi bioéthique ou pas, l'Espagne restera l'eldorado de la PMA

Temps de lecture : 6 min

La PMA pour toutes a peu de chances d'interrompre le flot de Françaises qui traversent la frontière pour tomber enceintes.

Le marché de la PMA en Espagne a explosé ces dix dernières années. D'un peu plus de 38.000 en 2008, il est passé à près de 140.000 en 2016. | Fernando zhiminaicela via Pixabay
Le marché de la PMA en Espagne a explosé ces dix dernières années. D'un peu plus de 38.000 en 2008, il est passé à près de 140.000 en 2016. | Fernando zhiminaicela via Pixabay

Il s'est mis à l'ombre pour l'attendre. 32 degrés à Madrid, ce lundi 29 juillet. Les avant-bras sur la rambarde du préau, il tourne le dos à la clinique de procréation médicalement assistée (PMA), absorbé par les vidéos qui défilent sur son smartphone.

Derrière lui, la porte automatique coulisse. Sa copine sort. Elle s'approche discrètement... le jeune homme sursaute quand elle lui attrape les hanches. Elle se jette dans ses bras en lui montrant la feuille de papier qu'elle tient à la main. En arrière-plan, une femme sourit sur une grande affiche publicitaire qui occupe toute la paroi vitrée: «Eugin, la clinique que choisissent les Européennes.» Et surtout les Françaises.

30% des patientes de cette entreprise spécialisée dans la PMA viennent de l'Hexagone. Beaucoup y achètent le rêve que notre pays leur refuse: devenir maman. Un business juteux en Espagne, où la législation permissive attire les étrangères qui n'ont pas droit à l'assistance médicale pour procréer dans leur pays. Comme les lesbiennes ou les femmes seules en France.

À Paris, le projet de loi bioéthique présenté par le gouvernement le 24 juillet, prévoit d'ouvrir l'accès à la procréation médicalement assistée. Cesseront-elles pour autant de franchir les Pyrénées pour tomber enceintes? Rien n'est moins sûr.

Pour Violaine, c'est déjà tranché. «Je vais faire ma PMA en Espagne.» Elle a déjà été patiente chez Eugin, dans leur centre de Barcelone, pour une vitrification d'ovocyte. Il s'agissait de lui prélever des ovules à un âge fertile et de les conserver pour un âge où elle le sera moins. En France, les conditions d'accès à cette méthode sont strictes.

En Espagne, le processus est bien plus simple. À 41 ans, cette rédactrice freelance vit à Paris. En couple avec une femme, elle n'a pas encore d'enfant. Elle sent qu'il est temps.

Premier contingent étranger

Entre 13.000 et 15.000 étrangères sont venues, en 2016, afin de suivre l'un des nombreux traitements proposés en Espagne pour tomber enceinte. «Elles représentent un peu plus de 10% de l'activité», analyse Victoria Yagüe Bosch, coordinatrice d'une étude publiée en mars, sur le secteur de l'assistance médicale à la procréation en Espagne pour l'observatoire économique DBK Informa.

«Parmi ces clientes, les Françaises sont les plus représentées.» Les cliniques les accueillent à bras ouverts, avec des bataillons d'infirmières francophones et toutes sortes de services pour faciliter leur venue. Elles ont généralement une page web en français.

«Si tant de Françaises font le voyage, c'est que beaucoup de lesbiennes ou de femmes seules ne peuvent pas recevoir ces traitements en France, alors que c'est permis en Espagne», rappelle le Dr Luís Martinez Navarro, président de la Société espagnole de fertilité (SEF), organisme scientifique de référence dans l'étude sur la fertilité chez nos voisins.

Le projet de loi relatif à la bioéthique, présentée par le gouvernement français, prévoit de mettre fin à ces restrictions.

L'article 1er «élargit l'accès à l'assistance médicale à la procréation [AMP, ndlr] aux couples de femmes et aux femmes non mariées. Le critère médical d'infertilité (...) est supprimé.» L'article 2 «ouvre la possibilité d'une autoconservation de gamètes pour les femmes comme pour les hommes.» Si le texte passe en l'état, ces prestations doivent être prises en charge par la sécurité sociale, en dehors des frais de conservation des gamètes prélevées pour l'autoconservation.

À première vue, les centres privés spécialisés dans l'assistance médicale à la procréation ont beaucoup à perdre. Ce sont eux qui prennent en charge les étrangères, qui ne bénéficient pas de la sécurité sociale espagnole. Certains en ont fait leur spécialité. Public et privé confondu, le marché de la fertilité brasse 615 millions d'euros en 2018, selon DBK Informa.

À lui seul, le secteur privé génère 76% de ce chiffre d'affaires. 467 millions d'euros en 2018. «Le segment le plus dynamique de cette économie, ce sont les PMA avec don d'ovules», signale le président de la SEF.

Sur 32.223 traitements de cette nature en 2016, près de 16% ont été administrés à des Françaises. À un jet de pierre de la frontière, Barcelone est la ville qui concentre le plus de centres d'AMP. «80% de nos patientes sont étrangères. Plus de 25% d'entre elles viennent de l'Hexagone», calcule le Dr Carles Catllá, chef du service PMA de l'Institut Marquès, un poids lourd de ce marché.

Et pourtant. «Le projet de loi doit être présenté à l'Assemblée nationale fin septembre, calcule Violaine. Si elle passe, elle ne sera pas promulguée avant janvier. Il y a encore quelques questions techniques auxquelles il faudra répondre. Cela va prendre du temps avant que le système ne se mette en place.» Du temps. Cette jeune quadragénaire ne peut se permettre le luxe d'en gaspiller. Chaque année au compteur réduit les chances de tomber enceinte. Ce sera en Espagne.

«Si j'étais plus jeune, j'y réfléchirai peut-être», reconnaît-elle cependant.

Pas inquiets

Les premiers intéressés affichent d'ailleurs leur sérénité. «Nous sommes très contents, affirme le docteur Amalia Rodrigez-Arnanda, directrice médicale du groupe Eugin, à Barcelone. Notre mission est de faire que le souhait de ces femmes se réalise. Nous nous réjouissons que de plus en plus de pays leur permettent qu'il se réalise chez elles.»

Même son de cloche à l'Institut Marquès. «Peut-être que certaines cesseront de venir, concède le Dr Catllá, mais beaucoup viennent chez nous pour le prestige, et parce que nous offrons d'autres alternatives de traitement. Je ne crois pas que cela ait trop d'impact sur nous.»

«Non, en effet. Ils ne sont pas inquiets», ironise Laetitia Poisson, présidente de l'association Maia, qui accompagne les femmes dans leurs démarches de PMA.

Au téléphone, elle a la critique facile contre la législation française. Trop restrictive, elle ne laisserait pas se développer un système assez solide pour prendre en charge toutes les femmes et leur offrir un service de qualité. «Nous sommes en pénurie de gamètes. Les dons ne sont pas dédommagés, comme dans les autres pays. Du coup, personne ne donne. Les listes d'attente s'allongent. Mais c'est la mentalité française, on veut que le don se fasse à titre gracieux. Il serait même question de se débarrasser des réserves existantes [car les dons ont été collectés sous le régime de l'anonymat total, ce qui pourrait entrer en conflit avec le système prévu par le nouveau texte, ndlr].»

Chez nos voisin·es ibères, les dons d'ovocytes sont dédommagés 1.000 euros. C'est la somme la plus importante en Europe. Plus que le salaire de base en Espagne. Les banques de sperme et d'ovules sont pleines. Elles exportent même des gamètes vers des pays déficitaires.

Business des naissances

Le système espagnol est bien huilé. Les listes d'attente sont courtes. Les établissements disposent d'un matériel de pointe et d'un personnel expérimenté. «Nous sommes le premier pays d'Europe en termes d'assistance médicale à la procréation», explique le Dr Martinez Navarro. «Il y a beaucoup d'habitants. La sécurité sociale couvre bien ces traitements, la carte des services proposés est bien fournie et nous avons une loi très progressiste.» Il pointe aussi le recul de l'âge du premier enfant chez les femmes. 32 ans. Un âge où la fertilité a déjà diminué.

D'ailleurs, le taux de fécondité en Espagne est le deuxième plus bas d'Europe. 1,34 enfants par femme en 2017 selon l'Insee, contre 1,92 en France, meilleure élève des 27.

Résultat: le marché a explosé ces dix dernières années. D'un peu plus de 38.000 PMA en 2008, il passe à près de 140.000 en 2016. L'activité semble rentable. Des fonds d'investissement font couler les liquidités dans les caisses des entreprises qui ouvrent de nouveaux centres. «Ça aura forcément un impact. Peut-être plus fort pour les centres implantés en Catalogne. Mais personne ne s'attend à une catastrophe», commente le directeur de la SEF.

«Dire qu'ils s'en réjouissent, c'est un peu hypocrite», tacle Dimitri Meunier, administrateur du site FIV.fr, qui propose de guider les couples dans le monde complexe de la fécondation in vitro (FIV). «Il s'agit avant tout de business pour eux. Mais leur stratégie de communication consiste à se montrer proche des patientes, à les soutenir et à être à leurs côtés. S'ils perdent des patients, bien sûr, c'est un problème pour eux.»

En l'état, le projet de loi français donne toujours un avantage de taille à l'Espagne. L'article 3 ouvre la voie à une levée de l'anonymat du tiers donneur si ce dernier a donné son accord «avant même de procéder au don», pour que son identité soit révélée à la demande de l'enfant. «Les gens iront en Espagne, et même peut-être plus, pour bénéficier du régime d'anonymat total», anticipe le fondateur du site d'information sur la FIV.

DBK Informa, en tout cas, ne semblait pas inquiet, au moment de la publication de son étude, en mars. Selon le document, le marché a crû de 4,9% en 2018. «À court et moyen terme, on peut prévoir la poursuite de la tendance à l'augmentation de la valeur du marché, peut-on lire sur dans le résumé de l'étude de DBK Informa. Dans un contexte de croissance économique, de baisse de la fertilité, d'une population en baisse et de l'ouverture du traitement à de nouvelles catégories. (...) Les acteurs du marché [sont incités] à élargir leurs cartes de services pour attirer (...) la demande étrangère.»

Alban Elkaïm Journaliste

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