Monde

La démocratie meilleure arme contre les séismes

Christopher Hitchens, mis à jour le 02.03.2010 à 12 h 12

La probabilité de mourir dans un tremblement de terre dépend autant de la société dans laquelle on vit que de la proximité avec une faille. Il vaut mieux être Chilien qu'Iranien.

À l'époque guindée du Times londonien des années 1930, Claud Cockburn remporta un concours interne du titre le plus fade du journal en pondant: «Petit tremblement de terre au Chili: pas tellement de morts». La durée de vie de cette plaisanterie -dont je me hâte de dire qu'elle était aux dépens du Times, et non du peuple chilien- fut si longue que lorsque l'historien anti-Allende et pro-Kissinger Alistair Horne écrivit son livre sur le gouvernement Unidad Popular des années 1970, il l'appela Small Earthquake in Chile [petit tremblement de terre au Chili]. À peu près à la même époque, en composant sa mémorable épitaphe pour Salvador Allende, Gabriel García Márquez évoquait les attendrissantes particularités des Chiliens et n'exagérait qu'à peine son réalisme non-magique en déclarant:

«Le Chili connaît un tremblement de terre environ tous les deux jours, et un séisme dévastateur tous les mandats présidentiels. Les géologues les moins apocalyptiques considèrent le Chili non comme un pays intégré au continent, mais comme une corniche des Andes dans une mer de brume, et pensent que la totalité de son territoire national est condamné à disparaître dans un cataclysme quelconque».

La sismologie est en train de s'imposer comme le nouveau domaine le plus important de la socio-économie et de la politique. Le fait très simple que c'est la nature qui commande et que la croûte terrestre est extrêmement instable a été mis en évidence par l'abominable prix payé par 250 000 Haïtiens à la suite d'un unique spasme tellurique, et par la relative capacité de survie des Chiliens frappés par un séisme d'une magnitude supérieure. Les articles aux titres fadasses sur la magnitude et l'épicentre probable des tremblements de terre, c'est fini. Il est maintenant possible d'étudier de façon pointue les effets des soulèvements de la terre, et même de les prédire, au fil d'une série de graphiques qui se croisent et les mesurent en prenant en compte la démographie, les niveaux de revenus et -c'est une prédiction de moi- la vitalité des institutions démocratiques.

Le professeur Amartya Sen s'est forgé une notoriété il y a plusieurs décennies de cela en soulignant qu'au XXème siècle, aucune grave famine n'a frappé de société ouverte ou démocratique, aussi pauvre fût-elle. Dans le cas d'école qu'il étudiait -celui du Bengale sous occupation coloniale britannique dans les années 1940- des dizaines de milliers de personnes sont mortes de faim dans des régions où les greniers débordaient. Cette catastrophe n'avait pas été provoquée par une pénurie de nourriture mais par un manque d'informations et d'administration adéquate. Comme le souligne Robert Conquest dans son ouvrage Sanglantes moissons: la collectivisation des terres en URSS, la famine ukrainienne des années 1930 était plus imputable à une politique dictatoriale sanglante qu'à de mauvaises récoltes.

En considérant ces faits comme une analogie ou une métaphore approximative, on remarque que la probabilité de mourir ou de tout perdre dans un tremblement de terre dépend autant de la société dans laquelle on vit que de la proximité avec une faille. Un article des plus fascinants dans le New York Times du 25 février titrant «La catastrophe menace les villes aménagées dans les zones sismiques» souligne que des millions de personnes vivent aujourd'hui dans des mégapoles non-planifiées et construites avec des matériaux bon marché -comme Istanbul en Turquie, Karachi, au Pakistan, Katmandou au Népal et Lima au Pérou - susceptibles d'être frappées par un tremblement de terre et de devenir facilement le site d'exterminations de masse. Ce drame serait rendu possible par ce que le Dr Roger Bilham, sismologue à l'université du Colorado, appelle «une arme de destruction massive non-reconnue : les maisons». Dans le monde entier, des millions de personnes vivent ou travaillent dans des structures qualifiées de «gravats en devenir».

L'article relate les efforts croissants des autorités turques et chinoises pour «protéger» leurs villes contre des catastrophes futures. La Turquie et la Chine, qui sont loin d'être de parfaits exemples de démocratie et de transparence, sont récemment devenues bien plus sensibles aux prises de conscience publiques et aux protestations. Les Chiliens demandent depuis longtemps à leur gouvernement de se préparer aux tremblements de terre, alors que les Haïtiens sont si écrasés et appauvris par la répression et la corruption, que l'exercice démocratique contenu dans ce type d'exigence passerait à leurs yeux pour une perspective quasiment irréelle.

Une phrase enfouie au milieu de l'article du Times met spectaculairement en valeur ce point de vue: «À Téhéran, la capitale iranienne, le Dr Bilham a calculé qu'un million de personnes pourraient mourir dans un tremblement de terre prévisible, à l'intensité similaire à celle du séisme d'Haïti» (les italiques sont de moi). Téhéran est bâtie au milieu «d'un nid de failles géologiques», et les géologues implorent depuis longtemps le gouvernement d'envisager de déplacer la capitale croulante et non protégée, ou tout au moins une partie de sa population, en prévision de l'inévitable catastrophe.

Mais le régime iranien, comme chacun sait, a des priorités toutes autres, et travaille très dur non pas à protéger son peuple des tremblements de terre, mis à se garer lui-même de ce peuple. Je me souviens avoir été coincé dans un des embouteillages monstres typiques de Téhéran il y a quelques années et d'avoir pensé «Et si un grand séisme frappait maintenant?» Cette horrible pensée fut suivie de deux autres encore plus dérangeantes: et si la secousse géante se produisait la nuit, quand les citadins sont entassés dans des immeubles construits sans aucun respect des normes? Et qu'arriverait-il aux installations nucléaires secrètes, celles qui sont sous la terre, et à celles qui sont dessus? Je sais ce que diraient les mollahs -que la volonté d'Allah est immuable. Mais que penseraient les survivants en contemplant les ruines (éventuellement irradiées), et en voyant à quel point leurs dirigeants les considéraient comme des citoyens jetables?

Une telle issue serait bien pire que les conséquences de toute intervention visant à stopper le programme nucléaire iranien. J'ai déjà ratiociné sur le sujet, et je continue. Alors que les «négociations» sur l'armement iranien sont artificiellement prolongées par un régime irrationnel et corrompu, notre humanitarisme et notre diplomatie publique devraient nous dicter le devoir d'avertir le peuple iranien des raisons humaines qui multiplieraient abominablement, dans leur cas, les dégâts provoqués par une catastrophe naturelle. Cela, ainsi que la proposition, étayée par notre expérience en Californie, de les aider immédiatement à prévenir les conséquences désastreuses des tremblements de terre, n'est rien moins qu'une responsabilité morale. Les conséquences d'un séisme d'un point de vue transfrontalier, plus des installations nucléaires cachées et mal entretenues, font facilement comprendre que l'avenir de l'Iran ne relève pas uniquement des «affaires internes» d'un régime qui rêve bruyamment d'une apocalypse tout en faisant le lit d'un cataclysme d'un genre très différent. À bas les négationnistes des tremblements de terre! Vive la sismologie démocratique!

Christopher Hitchens est chroniqueur pour Vanity Fair et journaliste associé à la Hoover Institution de Stanford, Californie.

Traduit par Bérengère Viennot

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Image de Une: L'armée chilienne dans les rues pour empêcher les pillages après le tremblement de terre  Reuters

 

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