Culture

Jean-Pierre Mocky, mort d'un Desperado de cinéma

Temps de lecture : 4 min

À défaut de poches, son linceul est plein de trous, de poux, de hiboux et de cailloux dans les chaussures de toutes les orthodoxies.

Jean-Pierre Mocky, en 2002, au cinéma Le Brady, qu’il avait acquis, à Paris. | Jean-Pierre Muller / AFP
Jean-Pierre Mocky, en 2002, au cinéma Le Brady, qu’il avait acquis, à Paris. | Jean-Pierre Muller / AFP

Le chiffre qui compte, ce n'est pas l'âge qu'il avait, 86 ou 90 ans, mais ça: 60 films en 60 ans. Qui dit mieux? Personne. Et encore, le premier grand film de Jean-Pierre Mocky n'est pas dans la liste, c'est La Tête contre les murs, qu'il a écrit et interprété, mais qu'a réalisé Georges Franju, fort bien d'ailleurs. C'était en 1959, se levait ce qu'on commençait à appeler la Nouvelle Vague, Mocky en était comme Jourdain prosateur, et un dénommé Godard Jean-Luc ne s'y méprenait pas, qui consacrait en rafales trois articles à cette «histoire de fous racontée par des fous, donc follement belle».

Mocky, né Jean-Paul Mokiejewski peut-être un 6 juillet 1933 ou bien quatre ans plus tôt –son père l'aurait vieilli pour lui permettre de voyager et d'échapper aux rafles sous l'Occupation– avait des antécédents dans les asiles psychiatriques et dans le cinéma, italien surtout, ayant débuté comme acteur chez Antonioni et comme assistant de Visconti et de Fellini. Pas mal.

Sans affiliation, y compris aux groupes constitués de la Nouvelle Vague, Mocky appartient de plain-pied à cet élan de liberté et de transgression qui va balayer le cinéma français, et mondial, dans les années 1960. Avec une nette prédilection pour la comédie grotesque, il ne cessera d'explorer les ressources inexploitées des différents genres cinématographiques –fantastique (La Cité de l'indicible peur, Litan), film noir (Un linceul n'a pas de poches, Ville à vendre), thriller politique (L'Albatros), policier (Agent trouble)… Virtuose de l'adaptation de polars plus ou moins obscurs, il fabriquera très vite les conditions d'une indépendance aussi sourcilleuse que souvent impécunieuse.

Les plus grand·es avec lui

Ayant fait de l'irrévérence une vertu cardinale, il s'en prend aux totems et tabous de la société française avec une verve qui ne s'embarrasse pas de nuances: les notables de tout poil, l'Église, les politiciens, les machos, les supporters de foot, les magistrats, les médias, la télévision en particulier font les frais d'une gouaille qu'auront adoré servir les plus grands acteurs et les plus grandes actrices.

Michel Serrault, Catherine Deneuve, Michel Simon, Jeanne Moreau, Jean Poiret, Bourvil, Jacques Villeret, Anouk Aimée, Francis Blanche, Michael Lonsdale, Michel Galabru, Jacques Dutronc, Charles Vanel, Gérard Depardieu, Jacqueline Maillan, Pierre Arditi, Philippe Léotard, Michel Blanc, Josiane Balasko, Emmanuelle Riva, Richard Bohringer, Bernadette Lafont, Pierre Richard, Darry Cowl… ce n'est plus un casting, c'est l'annuaire de trois générations au moins de comédien·nes français·es, aussi bourré·es de talent que différent·es, et souvent employé·es, pour leur plus grande joie, à contre-emploi.

Catherine Deneuve et Pierre Arditi dans Agent trouble.

Mais cela ne suffirait pas à expliquer leur présence, et souvent à de nombreuses reprises, pour des cachets qui n'avaient rien à voir avec ceux auxquels ces comédien·nes pouvaient prétendre.

Fidélité sans faille d'un excellent cinéaste

Parce que oui, assurément, Mocky était un farceur et un provocateur. Mais c'était d'abord un excellent cinéaste. Un cinéaste inventif, intuitif, libre d'improviser avec les codes narratifs et de mise en scène, très sensible à ce que jouer veut dire –lui qui avait commencé comme interprète, sur scène et devant la caméra, et serait très souvent acteur dans ses propres films.

D'une fidélité sans faille à ses amis et à ses idées, il était un orchestrateur de chaos qui aura très bien su ce qu'il faisait –et avec qui. Avec, aussi cette bande, parfois surnommée le Mocky Circus, d'acteurs de seconds rôles mais de grande et belle présence, même pour quelques secondes, parmi lesquels Dominique Zardi, Claude Abeillé et Jean-Claude Romer détiennent les records des plus nombreuses apparitions.

Mocky se fichait comme de sa première liquette de la notion de chef-d'œuvre, catégorie à laquelle il n'a jamais prétendu. Comme il le formulera en jouant le rôle d'un producteur qui aurait porté le nom de Jean Vigo: on fait ce qu'on peut avec ce qu'on a. C'est dans Grandeur et décadence d'un petit commerce de cinéma. Oui oui, de Jean-Luc Godard, c'est bien cela.

Mais il se souciait de faire des films, et il n'aura jamais arrêté d'en faire, des plus costauds quand il y avait des muscles (vedettes, argent) à portée de main, des complètement bricolés, bouts de ficelles et blagues dans le coin, sinon.

Avec Charles Aznavour dans La Tête contre les murs de Georges Franju, 1959.

Il se souciait aussi de les montrer: pour ça, lui qui avait le sens du temps qui vient –dès qu'il gagnait de l'argent, ce qui lui arrivait aussi, il achetait des petits lots d'immobilier– se sera fait exploitant de salles.

D'abord pour montrer ses films, mais à l'occasion aussi des titres qui lui plaisaient, avec un éclectisme affirmé. Il a ainsi été successivement gérant et programmateur du Brady, ancienne salle porno boulevard de Sébastopol dont il espèrera conserver une partie de la clientèle, puis de l'Action Écoles au Quartier latin, salle qu'il rebaptisa Le Desperado. Tout un programme.

Ses films n'ont jamais été des triomphes commerciaux, même si certains, notamment Le Miraculé, Les Saisons du plaisirs et Y a-t-il un Français dans la salle? ont connu un certain succès public. Avec les années 1990, ils deviennent de plus en plus marginaux, de plus en plus obscurs –ce qui ne veut pas forcément dire mauvais. Essayez de découvrir Il gèle en enfer, Le Furet ou même Monsieur Cauchemar et Vénéneuses, qui n'ont été projetés qu'au Desperado.

Il aura raconté la France durant soixante années

Blacklisté par les distributeurs, Mocky avait compris depuis longtemps que pour continuer d'exister, il lui faudrait autre chose que le box-office. D'où le personnage d'imprécateur mal embouché que, sans avoir à se forcer, il jouait volontiers devant chaque micro et chaque caméra qui se tendaient vers lui –micros et caméras étant toujours avides de vacheries bien senties et de déclarations un peu scandaleuses, elles ont toujours été servies. Elles auront permis à Mocky de ne jamais se laisser oublier complètement.

Dire que sa filmographie est inégale est à la fois un doux euphémisme et un non-sens complet: ce ne fut jamais la question. La question, pour lui, aura été de faire du cinéma (et il y a beaucoup de cinéma dans les films de Mocky, même les plus foutraques), et de s'amuser.

La question, pour qui considère ce que le bonhomme a fabriqué en soixante ans d'activité incessante, pourrait être aussi celle-ci: qu'avec son air de se moquer de tout, il aura raconté la France de ces décennies successives, avec d'autant plus d'acuité qu'il ne se souciait d'aucune rigueur socio-bidule.

Rarement considérés, Solo, L'Albatros et L'Ibis rouge sont parmi les rares films à avoir accompagné avec justesse l'énergie rebelle née de Mai 68. Mais des Trente Glorieuses triomphantes aux marigots politico-affairistes récents et aux délires narcissiques postmodernes, il aura été, à sa façon, un des chroniqueurs les plus affûtés de son temps.

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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