Culture

Toni Morrison était bien plus qu'une romancière

Temps de lecture : 5 min

Décédée le 5 août 2019, cette critique, enseignante et éditrice aura creusé la voie d'un tout nouveau genre d'écriture noire.

La première femme afro-américaine à recevoir le prix Nobel de littérature en 1993 est décédée à l'âge de 88 ans. Ici au musée du Louvre le 8 novembre 2006. | François Guillot / AFP
La première femme afro-américaine à recevoir le prix Nobel de littérature en 1993 est décédée à l'âge de 88 ans. Ici au musée du Louvre le 8 novembre 2006. | François Guillot / AFP

Lors de son adresse devant le Conseil américain des arts en 1981, Toni Morrison regrettait l'atomisation de la culture littéraire, née de la fragmentation en trois professions distinctes de l'écrivain·e: les activités liées à l'art, à la critique et à l'enseignement. Quelle différence, faisait-elle remarquer, avec «l'Allemagne du XIVe siècle [et] l'Italie du XIe siècle, quand les grands traducteurs étaient aussi les poètes, les grands critiques étaient écrivains; ils faisaient les deux. Aujourd'hui, on sépare: l'artiste créateur va d'un côté et le critique de l'autre».

Une fracture antithétique à la philosophie littéraire de Morrison, qui reposait justement sur l'unité de ces fonctions. Dans un portrait publié en 2003 dans le New Yorker, elle disait ne faire qu'une chose à Hilton Als: «Je lis des livres. J'enseigne les livres. J'écris des livres. Je pense aux livres. C'est un seul et même travail.»

Dénicheuse de talents

L'ensemble des personnes de couleur actuelles du monde littéraire devraient rendre grâce à Morrison pour la force, l'ouverture et la témérité que lui a permis sa vocation. De sa position, Morrison a non seulement écrit les livres qu'elle voulait voir exister dans le monde, mais elle a aussi radicalement étendu ce que la littérature «noire» pouvait être et faire. Si nous célébrons la romancière, il ne faut pas non plus oublier le titan critique qu'elle a été, ni la voie nouvelle qu'elle aura ouverte pour une génération entière d'écrivaines et d'auteurs noir·es.

Pour Morrison, écriture et édition ont toujours été entremêlées. Lorsque Holt, Rinehart et Winston publient en 1970 le premier roman de Morrison, L'œil le plus bleu, elle est éditrice de livres scolaires dans une filiale de Random House. Son œuvre de fiction attire l'attention de Robert Gottlieb, à l'époque éditeur chez Knopf, et de Jason Epstein, directeur éditorial de la maison.

Le lectorat trouve dans «The Black Book» une façon de penser l'histoire noire qui s'étudie de bas en haut.

Rapidement, Morrison devient éditrice spécialisée chez Random House, avec une idée derrière la tête. Selon elle, les maisons d'édition s'occupent comme des sagouins des livres écrits par des personnes de couleur, en bâclant le travail d'édition et en n'assurant qu'une promotion défaillante. Un problème que sa position allait lui permettre de corriger.

Chez Random House, elle entreprend de dénicher, publier et promouvoir des plumes qui, sans cela, n'auraient peut-être jamais trouvé le chemin du marché littéraire. De même, elle s'attelle à trouver un public pour des idées que Random House voyait comme des culs-de-sac. Ce qu'elle fait, par exemple, en publiant The Black Book [Le livre noir] en 1974, une anthologie composée de photographies, de chansons, de lettres et de dessins racontant la grande et la petite histoire du peuple noir du temps de l'esclavage jusqu'au XXe siècle. Sorti à une époque où les études afro-américaines peinaient encore à faire leur trou à l'université, The Black Book sera un jalon: le lectorat y trouve de nouvelles façons de penser l'histoire noire, quelque chose qui s'étudie de bas en haut, et en partant des actions des individus eux-mêmes plutôt que des forces sociales dans lesquelles ils baignent. Pour Morrison, l'ouvrage est «un authentique livre d'histoire noire –qui se rappelle simplement de la vie noire telle qu'elle fut vécue». Le désir du public sera au rendez-vous de celui de son éditrice: le livre séduit tant les critiques qu'il fait un carton commercial.

Nouvelle tradition littéraire

La pluralité de l'expérience noire guidera l'engagement littéraire de Morrison, autant du côté de la fiction que de la non-fiction. C'est à elle que l'on doit une explosion de voix et d'histoires noires dans les années 1970. Contemporary African Literature [Littérature africaine contemporaine], l'un des premiers livres dont elle s'occupe en 1972, entend faire connaître au public américain des talents aussi imposants que celui de Chinua Achebe.

Dans son écurie de plumes, Morrison compte des figures comme Angela Davis, Mohamed Ali, Toni Cade Bambara et l'insaisissable Gayl Jones, dont le néo-récit d'esclaves Corregidora préfigure en 1975 le propre roman de Morrison, Beloved.

Le roman de Jones montre combien l'œil de Morrison pour les nouveaux talents était aussi un détecteur à idées nouvelles. Narrant comment l'esclavage se répercute sur plusieurs générations de femmes afro-américaines dans le Sud des États-Unis, Corregidora raconte une histoire d'un genre nouveau. À une époque où la palette des représentations dans la fiction noire était limitée, le roman de Jones ose peindre des ténèbres, celles de l'impact de l'histoire sur les relations entre personnes noires, et non plus seulement le rapport du peuple noir à la blanchité. En outre, il ne taisait ni le sexe ni la violence.

On voit combien il a pu résonner avec les propres intérêts de Morrison, l'autrice de fiction. En 1973, son deuxième roman, Sula, traite de thèmes similaires. Tous ces livres –ceux qu'elle a écrits et ceux qu'elle a édités– marqueront les débuts d'une nouvelle tradition littéraire.

«Présence africaniste»

En 1992, Morrison a quitté Random House mais elle ne cesse pas de lire et d'enseigner. Jouer dans le noir. Blancheur et imagination littéraire, l'adaptation de conférences données à Harvard, montre que son talent de critique n'a rien à envier à son savoir-faire d'éditrice et de romancière. Posant les yeux sur la littérature américaine du XIXe siècle, Morrison identifie ce qu'elle qualifie de «présence africaniste» dans tous les grands classiques. Selon elle, ce ne sont pas des individus noirs qui sont présents, mais une série de caricatures qui ont servi aux écrivain·es blanc·hes à renforcer leur identité raciale. Des clichés qui ont davantage permis à la blanchité d'assurer sa propre existence que de faire émerger celle de la négritude.

Playing in the Dark s'attaque autant à l'histoire littéraire qu'il traduit la détermination de Morrison à arracher les représentations statiques des existences noires et à les échanger contre des images à la fois plus vraies et plus vastes.

Son œuvre est monumentale: elle aura construit des fondations nouvelles pour écrire l'existence noire.

Un travail qu'elle poursuivra pendant plusieurs décennies, mais il faudra cependant attendre février 2019, et la publication chez Knopf de The Source of Self-Regard [La source du regard sur soi], une anthologie de ses textes critiques, pour que l'ampleur de l'œuvre de Morrison soit jugée à sa juste mesure.

C'est ainsi que son travail de critique, d'éditrice et d'enseignante s'est conjugué à son travail de romancière pour former un considérable projet littéraire, qui aura contribué à changer et à élargir le champ sur lequel les personnes noires du monde littéraire prennent appui. Ses critiques et son travail d'édition ont fait entendre de nouvelles voix, mis en lumière les liens entre littérature contemporaine et traditions littéraires enfouies et ont poussé le lectorat ainsi que le marché vers de nouvelles sensibilités littéraires. Dans son ensemble, comme Morrison voudrait que nous la voyions, l'œuvre de sa vie est monumentale: elle aura construit des fondations totalement nouvelles pour notre manière de penser et d'écrire l'existence noire.

Ismail Muhammad

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