Sports / Monde

Kamaishi, la ville japonaise sauvée par le rugby

Temps de lecture : 5 min

En 2011, frappée par le tsunami, la cité a tout perdu, sauf son amour du ballon ovale. En septembre, elle accueillera deux matchs de la Coupe du monde.

Le Kamaishi Recovery Memorial Stadium sour le «Yamase», brume japonaise qui surplombe les montagnes. | Léo Sanmarty
Le Kamaishi Recovery Memorial Stadium sour le «Yamase», brume japonaise qui surplombe les montagnes. | Léo Sanmarty

Du port industriel aux écoles primaires, Kamaishi a été engloutie. Le séisme du 11 mars 2011 a généré une vague de près de dix mètres de haut qui s'est écrasée sur les côtes est de la ville. Les bâtiments furent rasés, les âmes perdues se comptèrent en centaines et Kamaishi semblait alors vouée à disparaître. Huit ans plus tard, en septembre 2019, la cité connaît une seconde vie, radieuse. Cette renaissance est en grande partie due à un objet: le ballon ovale. Dans son nouveau stade bâti sur les ruines de deux écoles emportées par l'océan, Kamaishi s'apprête même à accueillir des matchs de la Coupe du monde de Rugby.

Le jour où tout a changé

Akiko Iwasaki ne traîne pas. Entre ses clients et les arrivants, elle s'occupe d'une main de maître de son hôtel traditionnel, le Houraikan Inn, situé tout près des côtes est du Japon, dans la ville de Kamaishi. Ce 11 mars 2011 devait être un vendredi comme les autres. À 14 h 46, après une incroyable secousse, une vague immense se dresse face au rivage. Les habitants courent, grimpent vers les hauteurs en appelant leurs voisins, leur famille, pour les rejoindre. Akiko Iwasaki sort de son hôtel en panique. L'océan est là. Devant le bâtiment, les larges arbres retiennent tant bien que mal l'acharnement des vagues. Quelques secondes de répit cruciales pour la propriétaire du Houraikan Inn, elle court rejoindre le chemin d'évacuation pour se mettre à l'abri.

Akiko Iwasaki, s'en souvient parfaitement: «J'ai immédiatement su qu'un tsunami arrivait lorsque j'ai senti la terre trembler comme jamais auparavant. J'ai su que ce jour serait le jour.» Aujourd'hui encore, les murs de son hôtel traditionnel gardent les stigmates de la catastrophe: une traînée verte s'étend jusqu'au deuxième étage, rappelant chaque jour aux nouveaux venus que les eaux sont montées jusqu'ici. «Nous avons tous perdu quelqu'un ce jour-là. J'ai réalisé l'importance d'une vie, de la vie», raconte l'hôtelière.

Le reste de la ville n'a pas été épargné. Plus de la moitié de Kamaishi est détruite. La vague s'infiltre dans les rues, soulève les voitures, transporte les bateaux jusqu'aux côtes. Au total, 1.063 personnes sont englouties par les flots et 10.000 blessé·es attendent l'arrivée des secours. Si Akiko Iwasaki en a réchappé de justesse, son oncle et sa tante n'ont pas eu cette chance. Un proche, une voisine, un ami, chaque habitant porte le poids du deuil.

Un bâteau de pêche au mileu de débris, à Kamaishi, au lendemain du tsunami qui a frappé le Japon, le 11 mars 2011. | Yomiuiri Shinbum / AFP

À quelques centaines de mètres du Houraikan Inn, en longeant l'océan, il y avait deux écoles primaires. Les eaux ont pulvérisé les classes, emportant les sacs abandonnés des écoliers qui observaient l'effroyable spectacle du haut des montagnes. Pensaient-ils ce jour, que seulement sept ans après, sur ces ruines, s'élèverait un tout nouveau bâtiment? Un stade flambant neuf destiné à accueillir 16.000 spectateurs durant la Coupe du monde de rugby. Sur sa pelouse se joueront deux matchs les 25 septembre et 13 octobre 2019: Fidji-Uruguay et Canada-Namibie. Une réception tout sauf anodine pour la «ville du rugby», comme elle est surnommée dans le reste du pays.

Le rugby pour renaître

– Que se passe-t-il avec le rugby? Vous ne jouez plus?
– Je ne suis pas sûr… ce n'est pas vraiment le moment pour jouer…
– C'est exactement le moment pour les Seawaves de jouer! Nous voulons quelque chose pour nous encourager.
– C'est vrai! Nous devrions faire la seule chose que nous savons faire… le rugby!

Ces mots, Yuu Saeki, coach adjoint des Seawaves, les a échangés avec un habitant, quelques jours après le tsunami. À l'époque, les joueurs ont mis à profit force et endurance pour aider leurs camarades endeuillés. Pour les habitant·es, il était inconcevable de voir l'équipe qu'ils ont toujours supportée arrêter de jouer et de les faire vibrer. Car, entre Kamaishi et le rugby, le lien est profond. Depuis 1970, la ville a remporté sept titres nationaux. Reconnus dans tout l'archipel pour leurs indéfectibles supporters, les Kamaishi Seawaves rassemblent chaque semaine du plus jeune des écoliers à la plus âgée des grands-mères. Les habitant·es se sont d'autant plus uni·es autour d'eux à la suite du traumatisme. Ironiquement, «Seawaves» se traduit en japonais par «vagues de l'océan qui font rage avec force». Depuis 2011, des slogans qui font allusion au drame, «Retour aux origines» ou encore «Changer l'histoire», animent l'équipe et ornent les murs du club house.

De génération en génération, le flambeau se transmet sans perdre de son intensité. Du haut de ses 26 ans, l'actuel capitaine de l'équipe, Kodai Ono, ressent cet attachement particulier: «Même quand nous allons jouer à l'extérieur, dans toute la préfecture ou jusqu'à Tokyo, nos fans viennent nous supporter. Les habitants emportent les grands drapeaux traditionnels si loin.»

Cet esprit rugby, Kamaishi la met en oeuvre à chaque instant. Dans son hôtel, Akiko Iwasaki a réservé un coin spécial pour exposer des archives de l'équipe, transformant l'espace en petit musée du rugby local. La ville, elle, organise chaque année un festival de street rugby: une journée entière d'animation où les plus jeunes peuvent s'initier au jeu en alignant quelques essais sur un mini-terrain synthétique. Accompagnés par des bénévoles, les enfants enfilent leurs dossards bleu et rouge pour courir, ballon ovale fermement agrippé, jusqu'à la ligne blanche.

Dans les rues de Kamaishi, à mesure que la Coupe du monde approche, les murs se parent d'affiches de promotion et de visages d'athlètes. Dans les boutiques, on peut même acheter des paillassons à l'effigie de la compétition.

«Sans la Coupe du monde, notre héritage serait mort»

En 2012, seulement six mois après la catastrophe, le maire de Kamaishi, Takenori Noda, a proposé la candidature de sa ville pour accueillir des rencontres de la Coupe du monde de rugby. «Après le tsunami, raconte-t-il, la priorité était de reconstruire les habitations. Ensuite, nous nous sommes demandé quel futur était possible pour Kamaishi. Il nous fallait des objectifs.»

La candidature acceptée, la plus petite ville hôte de la Coupe du monde devait se lancer dans la construction du Recovery Memorial Stadium. «Il y avait des échéances de temps pour être prêt en 2019, et Kamaishi n'avait pas de stade. Mais nous avons décidé de relever le défi, tout comme la population», se rappelle le maire, fier de la capacité de résilience de sa ville. Tout va d'ailleurs très vite, au-delà des plus hautes espérances. En un an, le stade émerge des ruines en août 2018, prêt à accueillir des supporters venus du monde entier.

«Après le désastre, je me suis posé la question “Qu'est-ce que le rugby signifie vraiment pour moi?” et j'ai décidé que c'était quelque chose qui nous donnait de l'espoir.»
Akiko Iwasaki, habitante de Kamaishi

Pour Akiko Iwasaki, ce stade représente beaucoup: «Après le désastre, je me suis posé la question “Qu'est-ce que le rugby signifie vraiment pour moi?” et j'ai décidé que c'était quelque chose qui nous donnait de l'espoir.» Pour la cité, Takenori Noda estime que de beaux jours les attend. «Kamaishi a toujours été une ville de rugby, admet l'édile. Mais, sans l'accueil de ces matchs, cet objectif de la Coupe du monde, cet héritage serait peut-être mort. Cette compétition sera une grande expérience pour tous les citoyens, elle rappellera aux jeunes l'histoire de Kamaishi, de son rugby, pour transmettre cet héritage aux générations futures.»

Désormais, à l'instar du reste des côtes de la ville, une large muraille de béton sépare le Pacifique du Kamaishi Recovery Memorial Stadium. Protégeant à jamais ce symbole de renaissance.

Julia Maz-Loumides

Léo Sanmarty

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