Culture

J'aurais pu finir fou, j'ai préféré écrire des livres

Temps de lecture : 2 min

[BLOG You Will Never Hate Alone] On ne devient pas écrivain par désir. Seulement par besoin. Afin de fixer ses vertiges. Et domestiquer sa folie intérieure.

J'avais des dispositions pour la folie. | David Hennes via Flickr
J'avais des dispositions pour la folie. | David Hennes via Flickr

Je n'en suis pas encore à l'âge d'accomplir le bilan de ma vie mais je puis déjà affirmer que si je n'étais tombé sous le joug intraitable de la littérature, nombreuses auraient été mes chances de devenir fou. Fou à lier. Fou à parler en grec ancien à mon chat. Fou à me prendre pour Dieu le Père. Fou à sombrer dans l'enfer des drogues. Fou à hanter les murs d'une chambre d'hôpital psychiatrique. Fou comme seuls les fous savent l'être: sans espoir de retour.

J'avais des dispositions pour la folie. Une nature inquiète, une sensibilité exacerbée, un rapport au monde compliqué, un esprit mélancolique, et au fond de moi, une sorte d'épouvante à exister. Vers mes 18 ans, des attaques de panique jetèrent ma psyché dans un désordre effroyable. Je ne savais plus qui j'étais, je regardais mes mains comme si elles appartenaient à un corps étranger, je me fixais dans le miroir jusqu'à pousser des cris d'effroi face à cet inconnu qui me dévisageait.

Le monde se révélait à moi avec une brutalité inouïe. Je craignais de mourir d'une seconde à l'autre, je me sentais perdu, écrasé sous le poids d'une angoisse bien trop lourde à supporter; je titubais, je vacillais, j'étais comme ce boxeur atteint de plein fouet qui chancelle sur lui-même avant de s'effondrer tout à fait. J'avais peur de tout. De moi et des autres. Sans le recours à des anxiolytiques qui finirent par avoir raison de ces égarements, j'ignore ce que je serais devenu. Une âme damnée. Un suicidaire en puissance. Un héroïnomane averti.

Une seule chose me sauva vraiment: l'amour des livres, le respect de la littérature, la certitude de partager avec les écrivains cette même difficulté à être au monde. Je n'étais pas seul. Ce que j'endurais, cet éclatement du moi, cet éparpillement de mon esprit livré à tous les vents mauvais, d'autres l'avaient éprouvé et ils en étaient revenus; leurs romans étaient le récit de cette bataille et de cette survie. Je n'allais pas mourir, j'allais juste écrire des livres.

On ne devient pas écrivain par désir. Seulement par besoin. Afin de fixer ses vertiges intérieurs. De donner un sens au chaos de notre existence. De domestiquer ses angoisses. De rire de ses infortunes. D'user des mots comme de baumes qui sauraient apaiser les tourments d'une âme consumée par le feu brûlant et déchirant de la vie. D'adoucir cette étrange inquiétude d'appartenir à un monde où rien ne fait sens, ni la vie au dehors, ni les grandes marées du dedans. De tenter le pari de vivre.

Sans la littérature, je ne m'en serais pas sorti. À quoi aurais-je pu employer mes journées si ce n'est ressasser à l'infini mes pensées inquiètes? Le travail de bureau m'apparaissait comme une abomination. Je n'étais fait ni pour obéir, ni pour donner des ordres. Hormis les livres (et le football), je n'avais goût à rien. Je ne me droguais pas mais je buvais. Je buvais comme Fitzgerald ou Malcolm Lowry. Pour m'échapper de moi-même. Pour partir en vacances. Pour oublier le monde. Non, sans la littérature, c'est certain, j'aurais sombré dans une certaine forme de folie. Je le sais. Je n'étais pas assez fort pour affronter le monde.

Aujourd'hui je suis vivant. La littérature m'a apporté une raison de vivre. Pour dire à mon tour à ceux que la vie blesse de trop qu'ils ne sont pas seuls. Qu'ils peuvent compter sur moi. Je vous ressemble, je ne vous abandonnerai jamais. Je vous sais, je vous comprends peut-être même je vous aime. Vous avez raison d'avoir peur mais cette peur, je la partage avec vous. Elle ne disparaîtra pas.

Nous non plus.

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