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Les caribous vont-ils (vraiment) disparaître au Canada?

Temps de lecture : 10 min

Protéger cet animal mythique du pays relève de l'urgence. Reste à s'entendre sur l'art et la manière d'y parvenir.

Les industries forestières et des responsables politiques préfèrent privilégier l'abattage des arbres et préserver des emplois plutôt que d'œuvrer pour cette espèce qui risque de disparaître. | Parcs Canada via Youtube
Les industries forestières et des responsables politiques préfèrent privilégier l'abattage des arbres et préserver des emplois plutôt que d'œuvrer pour cette espèce qui risque de disparaître. | Parcs Canada via Youtube

Le mont Albert est l'une des montagnes les plus connues du Québec: son sommet est un vaste plateau recouvert d'une toundra alpine, rappelant les paysages du Grand Nord. Avec une paire de jumelles et pas mal de chance, on peut y voir, broutant le lichen, l'animal le plus emblématique du Canada: le renne, que l'on appelle ici caribou des bois.

Les soixante-dix spécimens vivant dans le parc national de la Gaspésie, formant deux hardes séparées de quelques kilomètres, sont tout ce qu'il reste de Rangifer tarandus au sud du Saint-Laurent. Autrefois, on trouvait du caribou jusqu'en Nouvelle-Angleterre, mais les activités humaines et la prédation ont eu raison de lui.

Ce grand pacifique n'est pas du genre à chercher la confrontation. Il s'est réfugié dans ces montagnes de la péninsule de Gaspésie et s'y est adapté au point de mériter l'appellation de «caribou montagnard». Avec un succès mitigé: au début des années 1980, il y avait encore 275 bêtes dans le parc. Le caribou montagnard est aujourd'hui classé en voie de disparition.

Effet domino

Au département de biologie de l'université du Québec à Rimouski (UQAR), le professeur Martin-Hugues St-Laurent étudie l'animal depuis une douzaine d'années. Il décrit son déclin comme le résultat d'un effet domino qui commence avec le déboisement: «Lorsqu'on rajeunit la forêt à la suite des feux ou surtout des coupes forestières, un cortège d'essences végétales plus accessibles et plus digestibles recolonise le territoire.»

Ce festin attire cerfs de Virginie et orignaux (élans), suivis de près par des prédateurs, tels les coyotes (de plus en plus nombreux dans la région) et l'ours noir (qui s'attaque aux faons). Le caribou a la caractéristique de se reproduire peu (moins d'un jeune par femelle par année); il est proportionnellement plus touché par l'afflux de prédateurs, dont le déplacement est également facilité par les nombreux chemins aménagés par l'industrie forestière.

Au fil du temps, les coupes forestières ont encerclé le parc national de la Gaspésie. À tel point qu'aujourd'hui celui-ci n'est plus en mesure de remplir l'un de ses rôles: protéger les caribous. De l'avis du biologiste, il faudrait rajouter des aires protégées autour du parc afin de limiter l'intrusion des prédateurs en plus d'effectuer un contrôle de ces derniers. Sinon, c'est la fin. «La seule manière de remplir nos objectifs, c'est de lever le pied sur l'aménagement forestier dans les secteurs favorables au caribou afin de protéger les parcelles d'habitat non touchées. Je ne dis pas qu'il faut tout arrêter. Je pense qu'on peut intensifier la récolte dans d'autres parties du territoire.»

«On risque de prendre des caribous du Nord pour les faire mourir en Gaspésie.»
Martin-Hugues St-Laurent, professeur de biologie

Tout le monde n'est pas de cet avis dans la région. À Sainte-Anne-des-Monts, gros village en bord de mer, le maire Simon Deschênes fait partie des personnes qui refusent toute solution contraignante pour les industries forestière ou récréotouristique –le ski hors-piste et la motoneige font également fuir les caribous–, ces rares forces économiques d'une région isolée, à cinq heures de route de Québec. Cet élu ne se prive pas pour élaborer ses propres solutions: «Est-ce qu'on pourrait rapatrier certains caribous du Nord [qui vivent dans la forêt boréale] pour redynamiser la population d'ici avec des espèces en santé?» se demande-t-il dans le journal local.

«Le maire de Sainte-Anne-des-Monts a beaucoup d'idées, mais peu de contenu scientifique, réagit le professeur St-Laurent. Aller chercher des bêtes ailleurs peut être une bonne idée. Mais si on n'a pas endigué les facteurs qui causent la disparition de celles qui sont là en ce moment, on va simplement prendre des caribous du Nord pour les faire mourir en Gaspésie.»

Rentabilité

En février dernier, le ministre provincial des Forêts, Pierre Dufour, a annulé au dernier moment le dévoilement d'un plan de rétablissement du caribou de la Gaspésie. La raison? Quelques élus locaux (dont Simon Deschênes) lui ont demandé de mieux considérer les impacts socio-économiques d'un tel plan.

«Le ministre était néophyte dans le dossier du caribou, il est normal que cela lui prenne du temps pour se mettre à niveau», témoigne Martin-Hugues St-Laurent, qui a participé à la rédaction du document, lequel a fini par être rendu public, mais seulement pour servir de base à une réflexion future. «Au-delà de ça, on a observé une victoire du lobby socio-économique. J'étais présent lors de cette annonce. Qui était au premier rang? Le président du Conseil de l'industrie forestière du Québec, le président d'un syndicat de travailleurs forestiers, des émissaires des municipalités, etc. Il n'y avait aucun scientifique.»

Le ministre entend maintenant présenter une stratégie de protection du cervidé pour l'ensemble de la province en… 2022. Sur la page du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs on explique que l'on veut «répondre aux besoins» des caribous «sans impact sur l'industrie forestière et ses travailleurs».

«C'est la quadrature du cercle», réagit Henri Jacob, militant écologiste de l'Abitibi, une région située à six heures de route au nord de Montréal dans la ceinture de la forêt boréale, là où les compagnies forestières sont les plus actives. Le caribou y a évolué différemment que dans les montagnes gaspésiennes: il vit en faible densité dans des forêts matures et la femelle est solitaire afin de diminuer les risques de prédation. On parle de «caribou forestier», dont il reste entre 6.000 et 8.500 spécimens au Québec. Il a le statut d'espèce menacée, l'échelon qui précède celui du classement en voie de disparition: à l'échelle canadienne, 81% des hardes sont en déclin.

La liste rouge de l'UICN est un système d'évaluation exhaustif de toutes les espèces connues. | UICN via Wikipedia

Il y a trente-cinq ans, Henri Jacob et l'association qu'il préside, l'Action boréale, demandaient à ce que 1.200 kilomètres carrés de la forêt intacte dans laquelle vit la harde de Val-d'Or (qui comptait alors cinquante têtes) soient mis à l'abri de l'exploitation forestière. «Mais pour eux, chaque arbre que tu laisses sur le territoire, c'est une perte d'argent. En plus, ils font de l'extrapolation sur les années futures et calculent un nombre de mètres cubes de bois sur le long terme.»

Les machines ont pénétré sur ce territoire, le loup et l'ours n'ont pas tardé à faire de même et les caribous de Val-d'Or n'ont cessé de décliner. Une tentative de placer les femelles en enclos lors de la mise bas afin de protéger les faons, solution souvent proposée par l'industrie, s'est soldée par la mort de l'une d'entre elles et de son petit. Insulte suprême, en 2017, le ministre des Forêts d'alors a proposé de capturer les dix-huit bêtes restantes et de les transférer dans un zoo à des centaines de kilomètres de là. Le tollé populaire a eu raison de cette idée, mais les caribous restent toujours sans protection –il ne seraient plus qu'une douzaine aujourd'hui. «Les compagnies ont peur qu'on crée un précédent, avance Henri Jacob. Si le caribou est adéquatement protégé ici, il faudra aussi que ce soit le cas ailleurs.»

La nécessité de sauvegarder l'espèce a pourtant été actée en haut lieu: le gouvernement canadien a exigé que 65% des habitats de caribous forestiers restent non perturbés en permanence. Les provinces, responsables de l'application de cette directive, tardent cependant à agir quand elles ne rechignent pas à le faire: lors de sa campagne électorale de 2014, l'ancien premier ministre du Québec, Philippe Couillard, avait fièrement affirmé qu'il «ne sacrifierai[t] pas un emploi dans la forêt pour les caribous».

Arguments «caribou-sceptiques»

En février dernier, le syndicat de travailleurs forestiers Unifor a lancé une pétition demandant «que les mesures de protection de l'habitat du caribou forestier qui pourraient avoir un impact sur l'emploi et l'économie régionale soient mises en suspens […], le temps d'obtenir les conclusions d'études scientifiques sur les raisons du déclin de certaines populations de caribous».

L'animal est pourtant l'un des plus exhaustivement étudiés au Canada. Les scientifiques s'entendent depuis longtemps sur les raisons de sa possible disparition. À tel point que certaines personnes n'hésitent plus à parler de «caribou-scepticisme» pour qualifier l'attitude de l'industrie forestière.

Un article publié l'an passé dans la revue Wildlife Society Bulletin compare les méthodes de cette activité à celles utilisées par l'industrie pétrolière pour retarder la lutte contre les changements climatiques. Des scientifiques ont analysé les discours tenus dans le nord de l'Ontario (une autre région dépendante du bois) par les entreprises, les lobbyistes et les think tanks conservateurs, et décrivent une stratégie en trois points.

Le coupable tout désigné des «caribou-sceptiques» est… le changement climatique.

1. Nier qu'il existe un problème: «Si une population animale est subdivisée assez de fois, on obtiendra forcément une très petite population qui peut être considérée à risque, menacée ou en danger», lit-on par exemple dans un document de l'Ontario Forest Industries Association datant de 2015. Au Québec, où aucun porte-parole de l'industrie ne remet en cause le déclin de l'espèce, ce stade semble dépassé.

2. Nier les causes du problème: à contre-pied de toutes les études liant la réalité du caribou aux coupes de bois, on cherche d'autres coupables. Un peu comme ces climato-sceptique qui expliquent que des phénomènes naturels (éruptions volcanique, activité solaire) joueraient un plus grand rôle que l'activité humaine dans les changements climatiques.

Le coupable tout désigné des «caribou-sceptiques» est… le changement climatique. C'est lui qui causerait des migrations d'autres espèces, amenant ainsi des loups et des couguars à croiser la route des caribous, peut-on lire fhenr, créé par l'Association des produits forestiers du Canada pour présenter «les faits».

Le changement climatique a bel et bien un effet sur les déplacements des animaux sauvages. Mais selon Martin-Hugues St-Laurent, qui a étudié la question, il est clair que les coupes ont une influence bien plus importante.

L'industrie affirme que protéger l'ongulé causerait la perte de 9.000 emplois dans la Belle Province.

Autre exemple: en réponse à notre demande d'entrevue, le Conseil de l'industrie forestière du Québec (CIFQ) nous a redirigé vers une lettre ouverte signée par son président Denis Lebel, lequel affirme que «nos pratiques forestières sont indiscutablement parmi les meilleures au monde». On peut y lire qu'«il y a des endroits où il y a une croissance du nombre de caribous, alors qu'il y a de l'activité forestière. Ailleurs, on est témoin de la diminution du nombre de caribous alors qu'il n'y a pas d'activité forestière. On voit aussi l'inverse».

Un argument souvent cité, auquel Pier-Olivier Boudreault, biologiste à la Société pour la nature et les parcs (SNAP) répond de la manière suivante: «Scientifiquement parlant, des cas isolés ne suffisent pas pour expliquer une tendance. C'est pourquoi, en 2012, Environnement Canada a publié un recensement de dizaines d'études à travers le Canada pour établir une tendance claire: la chance de survie des populations de caribou diminue lorsque la perturbation de son habitat augmente (coupes forestières, routes, feux, etc.)»

3. Clamer que résoudre le problème aurait un coût socialement inacceptable: d'après les chiffres du CIFQ, la forêt représente 60.000 emplois au Québec et fait vivre une municipalité sur cinq. L'industrie affirme que l'application des recommandations du gouvernement du Canada pour la protection de l'ongulé causerait la perte de 9.000 emplois directs et indirects dans la Belle Province.

«Si on n'obtient pas de concessions pour le caribou, comment pourra-t-on défendre d'autres espèces?»
Henri Jacob, militant, président de l'association l'Action boréale

Cela est inacceptable pour un secteur qui a traversé plusieurs épisodes sévères de crise dans les dernières décennies: conflit commercial avec les États-Unis, concurrence étrangère, chute de la demande en papier journal, etc. De quoi faire reculer bien des responsables politiques au moment de demander des concessions, et entretenir une fuite en avant: «On a donné énormément à l'industrie forestière au fil des années, maintenant on pense que le niveau qu'on a atteint est un niveau de référence, expose Martin-Hugues St-Laurent. Or, il est beaucoup trop élevé par rapport à ce que l'environnement peut supporter.»

«Ce qui menace le plus les emplois, c'est la surexploitation de la forêt», pense Henri Jacob. Avec sa longue expérience de militant, il commence à bien savoir comment se construisent les récits dans sa région: «Leur discours tient en une équation: “une aire protégée équivaut à une usine qui ferme.” Un argument que reprennent les politiques. Les compagnies laissent entendre aux personnes qu'elles emploient que des gens comme moi menacent leurs emplois. Quelque temps après l'une de mes entrevues à la radio, mon chalet dans la forêt a été complètement débâti.»

L'homme n'a rien perdu de son obstination: il a pu rencontrer le ministre des Forêts et lui a remis un plan pour repeupler le troupeau de Val-d'Or jusqu'à quatre-vingts têtes d'ici quatre ans. Deux biologistes qui ont travaillé dans ce ministère avant de rejoindre l'Action boréale ont participé à son élaboration: aires protégées, utilisation de femelles issues d'une autre population en (un peu) meilleure santé vivant plus au nord et, il l'assure, pertes minimes pour le secteur forestier. «C'est l'ultime chance, dit-il sur un ton grave. Si on n'est pas capable d'obtenir des concessions pour le caribou, je ne vois pas comment on pourra défendre d'autres espèces quand ce sera leur tour d'être menacées.» Tout un symbole, ce caribou.

Rémy Bourdillon

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