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Mais d'où viennent les perruches de Londres?

Temps de lecture : 6 min

Depuis des décennies, les perruches vertes s'accaparent la capitale britannique sans que personne ne sache comment. Un nouveau livre explore le mystère.

Brexit aidant, les perruches sont souvent vues comme des immigré·es qui menacent d'envahir la ville. | Tim Mitchell
Brexit aidant, les perruches sont souvent vues comme des immigré·es qui menacent d'envahir la ville. | Tim Mitchell

Pour voir des perruches à Londres, la destination la plus évidente se situe dans l'ouest de la ville, aux Kensington Gardens. En sortant de la station Lancaster Gate, il faut longer par la droite les jardins d'eau à l'italienne, prolongement des bassins de la Serpentine. Un fois l'eau dépassée, on tombe sur la statue de Peter Pan, érigée là pour associer à jamais l'auteur J.M. Barrie à ce parc qui l'a tant inspiré. Se tournant vers le crépuscule, on commence à distinguer au loin des tâches de vert citron troublant l'unicité des vieux arbres sombres.

Ces oiseaux exotiques sont une attraction pour les autochtones. | Tim Mitchell

Là-bas, un enfant se fend d'une grimace exprimant à la fois le rire, l'incrédulité et un léger inconfort. Une dizaine de perruches sont posées sur ses cheveux noirs, ses épaules frêles, son k-way trempé par la pluie et son bras maigre, au bout duquel une pomme rouge est picorée par plusieurs oiseaux, qui se relaient plus ou moins poliment. Béates, les personnes qui passent sortent leurs smartphones. D'autres, avec un brin de jalousie, attendent vainement que les oiseaux se déplacent du gamin vers leurs pommes à eux, plantées au bout de branches mouillées. Ces fruits-là ne semblent pas à leurs goûts. Après tout, ces jardins, adjacents à Hyde Park, sont ceux de Kensington Palace, résidence royale bâtie au XVIIIe siècle. Autour du large rectangle de végétation sont aussi collés certains des quartiers les plus prisés de la ville. Ces perruches-là seraient-elles un peu snobs?

Jimi Hendrix, la reine d'Afrique et George Michael

En 1968, les environs étaient moins guindés. À trente minutes de là, pas grand-chose en distance londonienne, se trouvait la demeure de Jimi Hendrix. Un modeste appartemment transformé en musée pour bien aller avec un coin où les boutiques de luxe côtoient les marchands d'art. Star du Swinging London, le guitariste américain aux costumes en plumes colorées, las de la grisaille anglaise, aurait un jour décidé d'y mettre un peu de couleur.

Il se serait dirigé vers Carnaby Street pour y relâcher deux perruches, «les Adam et Eve de la population actuelle», comme une forme de performance, un hymne hippie à «la liberté, la paix et l'amour». C'est du moins ainsi que l'auteur Nick Hunt, un brin moqueur, imagine la scène dans son livre: The Parakeeting of London [Les perrruches de Londres]. «Ça a beau être mon histoire préférée, je n'ai aucune idée d'où je l'ai entendue pour la première fois, sourit-il, entre sa barbe éparse. C'est le truc avec les légendes urbaines. Quand on t'en raconte une, tu ne te souviens jamais d'où ça vient.» La version Hendrix n'a jamais été confirmée nulle part et fut même mise à mal par sa compagne de l'époque, qui assure que l'auteur de Purple Haze n'a jamais eu de perruches. Elle n'est qu'une des plus plaisantes affabulations sur la présence de ces oiseaux tropicaux dans plusieurs espaces urbains du nord de l'Europe. «Il y a quelques jours, sur Twitter, quelqu'un m'a dit que George Harrison aurait offert ces perruches à Hendrix, reprend l'écrivain. Qu'il les aurait même embrassés en les lui donnant. Cinq minutes après, il m'a dit que c'était une blague. Voilà, il a déjà créé un autre mythe. C'est comme ça que ça marche. Comme les fake news, la motivation politique en moins.»

Personne ne sait non plus pourquoi tant de Londonien·nes affirment que les perruches originelles se seraient échappées du tournage d'un film, The African Queen. Réalisé par John Huston en 1951, le long-métrage narre les aventures de deux missionnaires en Afrique orientale allemande, à l'aube de la Grande Guerre. Or, un simple visionage suffit à démonter la thèse. En plus des gueules de stars de Katharine Hepburn et Humphrey Bogart, le film contient plusieurs éléments divertissants telles des torpilles de fortune, de dangereuses chutes d'eau, des bateaux coulés et des officiers prussiens en élégants uniformes blancs. «Je mets au défit qui que ce soit d'y voir des perruches, s'amuse l'ornithologue gonzo. Je pensais qu'il y en aurait plein, mais je n'ai rien vu. On a rencontré une dame qui, bourrée de confiance, assurait que son grand-père avait travaillé sur The African Queen aux studios de Shepperton. Sauf qu'il n'a même pas été tourné là, mais aux studios d'Isleworth. Elle en était pourtant persuadée.»

«George Michael aurait eu une volière secrète dans sa demeurre d'Highgate. C'est évidemment faux.»
Nick Hunt, auteur

Avant la reine d'Afrique, c'est le roi d'Angleterre, Henri VIII, qu'on décrivait comme responsable, lui qui aurait un jour balancé une cage de perruches de la fenêtre de son palais d'Hampton Court, au sud-ouest de Londres. Une légende qui s'appuierait sur deux éléments: la forte présence des oiseaux à Kingston-Upon-Thames, près du château et, comme le suggère le livre, le fait que «le corpulent roi Tudor possédait un perroquet en 1504». Comme Jimi Hendrix, le monarque était connu pour son style flamboyant, qui pourrait rappeler celui d'une perruche, fait de «de velours, de manches à volant, de bijoux, soies et fourrures». Ce que les légendes urbaines étudiées par Hunt ont en commun est une forme de grandiloquence, d'aura cinématographique. «Elles sont toutes centrées autour d'un évènement dramatique bien précis, développe-t-il. Souvent, elles sont aussi rattachées à une célébrité ou à un moment historique marquant, comme la grande tempête de 1987, dont tout le monde se rappelle en Angleterre.»

Chaque époque semble avoir la sienne, formée autour d'un moment ou d'une figure alors très discutée dans les les pubs du pays. La plus récente? «George Michael aurait eu une volière secrète dans sa demeurre d'Highgate, s'amuse Hunt. Des cambrioleurs s'y seraient introduits et auraient fait tomber la cage. Les perruches se seraient envolées. C'est évidemment faux, simplement parce que les perruches étaient présentes bien avant qu'il achète cette maison dans les années 1990.» L'explication la plus vraisemblable n'est pas aussi rocambolesque. Si personne n'est sûr de rien, nombre de spécialistes tablent sur de multiples évasions de perruches, apprivoisées comme animaux de compagnie depuis l'Antiquité. «Il en faut peu pour établir une colonie, explique Hunt. Elles sont très sociables, se trouvent facilement, se reproduisent rapidement et savent occuper un espace. C'est plus logique.»

Immigration, tabloids, apocalypse

The Parakeeting of London n'est pas un ouvrage d'ornithologie. Ouvertement gonzo, la méthodologie voulait que l'auteur et son photographe, Tim Mitchell, se baladent dans les lieux londoniens connus pour abriter des populations de perruches pour y interroger des passants, presque au hasard. «Rapidement, on s'est rendu compte que lorsqu'on leur parlait de perruches, les gens parlaient d'autre chose, révèle Hunt. Ils projetaient des sentiments profonds sur ces êtres pourtant neutres. Ils projetaient leurs peurs, mais aussi leurs valeurs, parfois leurs rêves et leurs espoirs à travers ces petits oiseaux verts.»

À l'âge de l'inévitable Brexit, les perruches sont souvent vues comme des immigré·es qui menacent d'envahir la ville. Tronçonneuse dans les mains, le jardinier du cimetière de Kensal Green s'exprimait ainsi: «C'est comme les Mongols, hein? Ils viennent ici d'Asie ou de je ne sais où. Des envahisseurs. Qui tuent. Comme en croisade. On devrait se protéger un peu mieux, non? Vous voyez ce que je veux dire?» À plusieurs reprises, les perruches sont accusées de «ne pas être Anglaises», de ne pas «avoir l'air Anglaises» ni de «sonner Anglais». C'est sûr, les oiseaux étrangers virent de leurs nids les oiseaux de souches britanniques. D'ailleurs, «on en voit moins». Dans le ciel, le grand remplacement aurait eu lieu.

Les perruches commencent même à s'immiscer dans la culture locale. Autour de Londres, le livre cite une équipe de rugby féminine, The Parakeets, qui joue avec un maillot rose et une perruche verte comme logo. L'oiseau est aussi présent sur les sigles de la brasserie Bexley Brewery et d'un pub: The Anglers, à Walton-on-Thames. Soit trois objets culturels britanniques s'il en est. «Mais il y a quelque chose dans le langage, réfléchit l'auteur. On parle de colonisation, de migration. Ces mots sont politisés et entraînent de nos jours beaucoup de division. C'est comme si les gens trouvaient là une sorte de route alternative sur laquelle ils n'avaient pas à se demander si ils sont politiquement corrects ou non.»

Le pub The Anglers à Walton-on-Thames. | Tim Mitchell

Comme avec les questions migratoires, les tabloids anglais extrapolent souvent sur la potentielle menace posée par ces oiseaux exotiques, qui seraient la cause d'une «apocalypse écologique imminente». Nick Hunt secoue la tête. «Or, il n'y a aucune preuve. Les écologistes à qui nous avons parlé nous ont tous expliqué que les perruches rentrent, certes, en compétition avec d'autres oiseaux, mais pas au point d'en faire des espèces en voie d'extinction.» Autre fausse conception: les perruches ne migrent pas à Londres, Paris ou Amsterdam à cause du réchauffement climatique. Leur présence remonte à plus longtemps.

L'altération du climat permet, néanmoins, qu'elles soient de plus en plus à l'aise en Europe. Au point de devenir une sorte de pigeon coloré, un animal par défaut des métropoles du Vieux Continent? Peut-être. «En tout cas, personne ne nous a dit qu'elles pourraient partir, conclue Nick Hunt. Elles sont établies et tant mieux. Elles sont tellement étranges, tropicales, exotiques. Je m'ennuyais de Londres avant de commencer ce projet. Pour moi, elles rendent la ville à nouveau extraordinaire. Elles lui redonnent de la magie.»

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