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Oriana Fallaci, de Khomeini à l'islamophobie

Temps de lecture : 8 min

Elle a interviewé la plupart des personnalités de son temps avant de se répandre en écrits anti-Islam favorisant la xénophobie.

Elle reste la plus grande journaliste de l'histoire de la presse italienne. Quatrième de couverture de son livre Un uomo, 1979. | Piero Raffaelli via Wikimedia
Elle reste la plus grande journaliste de l'histoire de la presse italienne. Quatrième de couverture de son livre Un uomo, 1979. | Piero Raffaelli via Wikimedia

La boxe n'a rien d'un sport de brutes. Les personnes qui en sont amoureuses ne parlent pas de sport, mais d'art. Le «noble art». Avant de savoir donner des coups, on apprend à les éviter. C'est une discipline d'esquive, de stratégie, qui mène à l'intelligence situationnelle. Le jeu de jambes prime: si vous vous concentrez sur ses déplacements au sol, vous aurez l'impression que les pieds de la personne qui boxe se déplacent comme ceux d'une ballerine.

En réalité, un combat de boxe est un chant d'amour fait pour des gens gauches, qui subliment par la douleur du corps ce que leur bouche ne sait pas dire. Quelques rounds de trois minutes, pendant lesquels un homme ou une femme paraît dans toute sa fragilité, presque nu·e devant une foule qui harangue, en attente d'un spectacle qui se doit d'être viril. Ce public est à côté de la plaque. Combattre revient à cogner sur ses propres démons en s'avançant au plus près de l'autre. Les deux personnes qui s'affrontent partagent leur douleur, mêlent leurs sueurs, leurs sangs, leurs baves et leurs larmes. C'est l'une des plus belles expériences de l'altérité que les grand·es timides comprennent peut-être mieux que les autres.

Interviewer est un sport de combat

Une interview formelle est toujours un combat de boxe. C'est, pour moi, l'exercice le plus difficile à réaliser en matière de journalisme. Si la personne en face est un·e artiste, il faudra établir un contact corporel, et une complicité émotionnelle pour arriver à lui faire dire des choses plus authentiques que les discours formatés d'une tournée promo que tout le monde peut lire ailleurs. S'il s'agit de responsables politiques, militaires ou religieux, mieux vaut être ferme et poser des questions directes pour les pousser dans leurs retranchements et mettre au jour leurs contradictions. Commencer par une question qui déstabilise poussera la personne interviewée à mentir. Ce qui donne l'occasion aux journalistes de rendre compte de ce mensonge.

Quelle que soit la thématique et le contexte, amène ou rugueux, la personne qui pose les questions se dévoile autant qu'elle chercher à dévoiler l'autre. Elle se présente et se confronte. Expose sa psychologie. Esquive et déclenche.

Oriana Fallaci fut la grande star en la matière, celle qui maîtrisait cet exercice à la perfection. Elle reste la plus grande journaliste de l'histoire de la presse italienne, ça ne fait aucun doute. Mais elle n'a pas été oubliée, contrairement aux autres femmes qui composent la galerie de cette série. Elle a plutôt été rayée au crépuscule de sa vie pour ses écrits violemment islamophobes après les attentats du 11 septembre 2001.

Marilyn Monroe sera son premier grand papier, au sens du style, de la qualité d'écriture et de l'humour.

La Fallaci a été insupportable depuis ses débuts à 17 ans, en 1950, alors que journaliste pour la presse people elle poursuivait des starlettes de la Cinecittà. La suite le confirmera, inlassablement, lorsqu'elle partira en reportage de guerre et à l'occasion de ses entrevues avec les grand·es de ce monde. Elle n'a cependant pas toujours été cette pamphlétaire aigrie, raciste et brutale.

Oriana Fallaci était ingénieuse. Lorsqu'elle voulait quelque chose, elle se débrouillait pour l'obtenir, quels que soient les moyens. La légende est bien établie: arrivée aux États-Unis pour l'hebdomadaire L'Europeo, elle s'est mise en tête d'interviewer Marilyn Monroe. Elle s'était déjà fait remarquer pour ses portraits au cordeau d'Hitchcock ou Paul Newman; aucune raison que la célèbre blonde platine lui refuse un entretien. Il faut dire qu'elle n'avait pas beaucoup d'estime pour celle qu'elle considérait comme une «ravissante idiote». Mais elle voulait percer le mystère de ce fantasme indécent, qui séduisait aussi bien les puissants que les intellectuels.

C'est peut-être l'unique fois où elle ne décrocha pas sa précieuse interview. À l'époque, Marilyn avait quitté Hollywood et se cachait des médias. Oriana eut beau débarquer à New-York et harceler tous les agents de la ville pour la trouver, ce fut un échec. Aussi, peut-être, son premier grand papier, au sens du style, de la qualité d'écriture et de l'humour parfois cruel avec lequel elle a dépeint l'industrie de l'entertainment américain. L'autrice a détourné son rendez-vous manqué avec le sex-symbol de cette industrie a son avantage pour en faire le fil rouge narratif de son article.

Plume affûtée

Avant d'être admirée comme la reporter de guerre intrépide qu'elle sera, c'est par sa plume qu'elle s'offrit une légitimité. Tout le monde s'accorde à dire qu'elle était écrivaine avant d'être journaliste. Elle savait aussi bien croquer les caractères avec une économie de mots que se laisser aller à des envolées lyriques passionnées sur la condition des femmes. Un sujet pour lequel elle fit une série de reportages à travers le monde et qui forgea son adhésion à un féminisme très offensif.

Peut-être peut-on y voir les germes de sa future détestation de l'Islam –elle fut sincèrement choquée de découvrir la condition des jeunes filles dans certaines communautés ultra-conservatrices. Cette collection de récits donna un livre important, Le Sexe inutile.Voyage autour de la femme, qui ouvrit les yeux des féministes occidentales sur des urgences passées derrières les luttes qui ont dessiné la modernité politique européenne d'après-guerre.

Elle pose un lapin à Reagan et rejoint Aléxandros Panagoúlis en Grèce. C'est le début d'un amour passionné.

Opiniâtre et passionnée, elle le fut aussi avec les hommes. Elle était très dure, mais elle fut de la race des grandes amoureuses. À L'été 1973, alors qu'elle elle vient de stalker Reagan pendant des mois afin d'obtenir une interview, elle apprend qu'Aléxandros Panagoúlis, leader de l'opposition grecque à la dictature des colonels, vient d'être libéré de prison. Elle avait été séduite par le charisme du militant à travers des coupures de presse; elle voulait le rencontrer et probablement le séduire en retour.

Ni une ni deux, elle pose un lapin à Reagan et s'envole pour la Grèce. C'est le début d'une histoire d'amour passionnée, tumultueuse et parfois violente. Un jour de dispute, Panagoulis la frappe à coups de poings dans le ventre. Oriana perd l'enfant qu'elle portait, un traumatisme qu'elle arborera comme une balafre tout le reste dans sa vie. Elle dira que le fait de n'avoir jamais pu porter un enfant fit d'elle une femme incomplète, s'attirant les foudres des féministes de l'époque, pour lesquelles ces déclarations ne pouvaient être qu'une trahison.

Quand Panagoulis meurt en 1976 dans un accident de voiture, Oriana Fallaci clame qu'il s'agit d'un meurtre déguisé. Il sera le personnage central de son roman Un uomo [Un homme], dans lequel transparaît son amour pour celui qui fut poète, autant que figure politique et contestataire.

L'acmée Khomeini

Hormis l'excellente couverture des conflits sur lesquels elle était envoyée, du Vietnam à la guerre indo-pakistanaise dans les années 1960, elle devint une grande dame du journalisme par ses interviews de la plupart des leaders de l'époque. Le titre d'une émission mythique pourrait illustrer ce que fut sa contribution à l'écriture de l'histoire contemporaine: «La Marche du siècle». Indira Gandhi, Yasser Arafat, Kadhafi, Ali Bhutto, Ariel Sharon, etc. La liste des personnages qui sont passées au crible de ses questions sans concession serait trop longue à égrener. Elle pouvait être incisive ou mielleuse, passant de l'impertinence à la confidence psychologisante; parfois tout cela au cours d'une même interview. Laquelle pouvait d'ailleurs s'étendre sur plusieurs jours si elle jugeait ne pas avoir épuisé son sujet de manière exhaustive.

C'est le cas avec l'ayatollah Khomeini, en octobre 1979. Oriana est l'envoyée du New York Times en Iran, alors que le clerc chiite vient de rentrer d'exil et qu'il sera, trois mois plus tard, installé au pouvoir comme guide de la révolution islamique. Cet entretien, resté dans les annales, est un condensé de la méthode Fallaci. Ne s'interdisant aucune question, toutes introduites par les formules de politesse d'usage, elle met en évidence le fascisme intrinsèque à ce nouveau régime, alors que l'Occident cherche encore quelle réaction adopter face à une nouvelle société dont elle ne comprend pas les évolutions.

«Merci, Imam. Je vais enlever ce stupide chiffon moyenâgeux et nous allons finir cette discussion ainsi.»
Oriana Fallaci à l'ayatollah Khomeini

L'arrestation et la torture des communistes, la fermeture des journaux d'opposition, malgré le discours de Khomeini quelques semaines plus tôt dans lequel il promettait au peuple iranien, débarrassé de la dictature kleptocrate du Chah, l'ouverture et le pluralisme. Elle lui fait dire: «Ceux qui sont mort pendant la révolution n'ont pas donné leur vie pour la liberté mais pour l'Islam. Car l'Islam contient tout. L'Islam englobe tout. L'Islam est tout.» La démocratie est un concept étranger qui n'a pas de légitimité dans l'Iran de l'ayatollah. Déjà transpire l'obsession anti-américaine qui voudrait imposer ses valeurs libérales et corruptrices.

Quand vient le sujet des femmes, le plus important pour Oriana, elle commence par critiquer le tchador qu'on l'a obligée à revêtir pour la rencontre. Khomeini lui répond que c'est un vêtement de vertu pour les femmes pures, qu'elle n'est donc pas obligée de le porter. Sous-entendu qu'elle-même est impure, parce qu'européenne libre, jolie et maquillée –sa marque de coquetterie sera, toute sa vie, ce trait d'eyeliner noir à l'italienne, qu'elle portait même en zone de guerre. «Merci, Imam. Je vais donc enlever ce stupide chiffon moyenâgeux et nous allons finir cette discussion ainsi.» Il fallait du cran –ou de l'arrogance, c'est selon– pour défier l'autocrate fanatisé sous son propre toit. Il tente plusieurs fois de mettre fin à l'interview mais elle insiste encore et encore. Si bien qu'ils se verront le jour suivant. Les questions seront toujours plus précises, insolentes et informées.

Chef-d'œuvre du genre, cette confrontation fut un réel combat de boxe. L'archive devrait être distribuée dans toutes les écoles dont sortent trop souvent des journalistes confondant agressivité et intransigeance, douceur formelle et révérence. Anne Sinclair fut peut-être la dernière à maîtriser l'exercice avec charme et fermeté.

Au festival du cinéma de Tunis

Parfois, sur le ring, on offre à l'autre ses fragilités et le combat se transforme en valse. En novembre 2015, je me trouvais à Tunis pour assister aux Journées cinématographique de Carthage (JCC). Le film Muched Love de Nabil Ayouch sera projeté dans deux jours. Mais voilà qu'un djihadiste se fait sauter à quelques mètres des salles de cinéma, avenue Mohamed V, en plein cœur de Tunis. Le matin suivant, tout le monde se demande si le festival va continuer, si Nabil Ayouch va venir, si le film reste programmé.

Lorsque j'arrive dans l'espace presse des JCC, je sens la tension, la détermination des équipes à continuer, malgré le couvre-feu, et la menace sécuritaire. Épuisée, enfermée sous une épaisse carapace émotionnelle, je me retrouve face au cinéaste marocain pour une interview. La conversation est chaque minute plus intense, métaphysique, humaine. Nabil Ayouch me demande si j'étais sur l'avenue Mohamed V. Gênée de devenir l'interrogée, je réponds quand même «oui».

«Et vous allez bien?»

C'est la première fois depuis des mois que l'on me pose cette question. La carapace émotionnelle se fend, et je me lève pour lui serrer la main avec de la buée au creux des yeux. Il me serre dans ses bras. Et les larmes coulent. Un peu. Ce jour-là, point de boxe.

Laura-Maï Gaveriaux Grand-reporter indépendante

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