Santé / Tech & internet

Instagram, antichambre de la psychothérapie

Temps de lecture : 7 min

Beaucoup de thérapeutes utilisent le réseau comme un outil d'information sur la santé mentale.

Ce genre de posts d'encouragements, citations et listes visent à aider la personne qui se trouve derrière l'écran. | Capture d'écran thefatsextherapist via Instagram
Ce genre de posts d'encouragements, citations et listes visent à aider la personne qui se trouve derrière l'écran. | Capture d'écran thefatsextherapist via Instagram

La sentence est tombée en 2017: dans une étude de la Royal Society for Public Health réalisée sur des jeunes de 14 à 24 ans, Instagram apparaissait comme le réseau social le plus néfaste pour la santé mentale. Parmi les nombreux problèmes détectés, quatorze au total, figuraient la solitude, le cyber-harcèlement, la dépression, l'anxiété, les complexes d'image et de corps ou encore le FOMO (fear of missing out), qui est le besoin de rester connecté par peur de rater un événement.

Depuis, la plateforme de photos et de vidéos fait tout pour changer la donne, avec des initiatives comme la confirmation d'un commentaire avant sa publication, la restriction d'accès à une personne pour éviter de la bloquer et se faire harceler en retour ou le masquage de likes, actuellement testé dans plusieurs pays (la France n'est pas encore concernée).

Si ces tentatives n'ont pour l'instant rien démontré de significatif en faveur de l'amélioration de la santé mentale, une tout autre démarche est en train de gagner en popularité et permet à Instagram de se détacher de cette image négative qui la poursuit depuis plusieurs années: l'arrivée de la psychologie en ligne.

Stella Tiendrebeogo est psychologue et sexologue. Elle utilise les réseaux sociaux pour démocratiser et «déstigmatiser» les questions liées à la santé mentale. «Je me considère comme une psychologue engagée qui plaide pour une meilleure santé mentale, mais surtout pour les personnes éloignées des prises en charge psychologiques pour des raisons diverses. Les personnes qui réagissent à mes posts sont celles avec qui je n'aurais pas eu l'occasion d'échanger autrement, parce qu'il y a des freins à arriver jusqu'au cabinet d'un ou d'une psychologue.»

Du second degré pour assumer

Qu'il s'agisse de posts d'encouragements, de stories avec des listes, des dessins ou même des questions-réponses, la psychologie sur Instagram s'illustre sous différentes formes, avec comme objectif commun celui d'aider la personne qui se trouve derrière l'écran. Aux États-Unis, de plus en plus de psychologues rencontrent un certain succès via cette méthode et peuvent se targuer d'avoir des milliers d'abonnés, telles des influenceuses mode ou beauté.

Elles s'appellent thefatsextherapist, the.holistic.psychologist, nedratawwab ou lisaoliveratherapy. Récemment, le New York Times leur consacrait un article en les surnommant les «nouvelles instapoètes», à l'instar de notesfromyourtherapist, qui prodigue ses conseils à travers des notes manuscrites rappelant les poétesses féministes comme rupikaur –qui a percé grâce au réseau social.

Le magazine américain rappelle que les professionnel·les de santé de manière générale (médecins, infirmiers, sages-femmes) rencontrent un vif succès sur Instagram ces derniers temps: beaucoup de membres du réseau recherchent des préconisations rapides et efficaces, délivrées directement en ligne.

Le bien-fondé de ces méthodes de travail, loin d'être traditionnelles, peut néanmoins être questionné. Pour Stella Tiendrebeogo, ça permet avant tout de «donner de la valeur et de la reconnaissance au travail de psychologue souvent méconnu». Mais aussi, dans son métier, d'être à jour sur les tendances qui y naissent et donc de mieux connaître les milieux spécifiques dans lesquels évoluent les patient·es qu'elle accompagne: «Il arrive que des personnes me parlent de la dernière vidéo sur tel ou tel sujet, d'un événement auquel elles participent et le fait de pouvoir me représenter les situations dont elles me parlent m'aide énormément dans ma pratique.»

Depuis quelque temps, la santé mentale est devenue un sujet mieux traité par les médias et les personnes elles-mêmes concernées. L'anxiété, les troubles du comportement alimentaire ou la dépression apparaissent sous les traits de l'humour ou des confidences, et non plus comme des tabous. On peut aussi le constater avec les différents mèmes qui fleurissent sur la relation psy/patient·e, permettant de mettre du second degré sur un sujet pas toujours évident à assumer publiquement.

Maahily, rédactrice en fin de vingtaine, a découvert il y a quelques années qu'elle était hypersensible. Elle estime que tous ces comptes, dont ceux de psychologues américain·es qu'elle suit, l'ont aidée à mieux s'accepter: «Ça m'aide surtout à comprendre certains mécanismes, mais aussi à me rendre compte que c'est parfaitement normal de ressentir ce que je ressens de telle ou telle façon. J'ai souvent tendance à penser que ça ne tourne pas rond chez moi, et ça permet de désamorcer cette croyance. Ça a été un déclic, et j'ai commencé à me balader sur les hashtags dédiés et réalisé que plein de gens étaient comme moi. Beaucoup de ces posts contribuent à m'apaiser et à mieux me comprendre, ça m'a ouvert des portes sur des choses dont je n'avais jamais pris conscience.»

Instagram, amplificateur de comparaisons

Mais alors, pourquoi Instagram a-t-il si mauvaise réputation? «Si Instagram est perçu comme mauvais pour la santé mentale, c'est parce que nous vivons dans une société de performance qui amène les personnes à se comparer entre elles et à se définir en fonction des autres. Dans ce sens, les réseaux sociaux comme celui-ci atteignent l'estime de soi et peuvent accentuer des états dépressifs ou anxieux», avance Stella Tiendrebeogo.

Selon elle, ce n'est pas Instagram qui est vraiment néfaste pour la santé mentale, mais «la comparaison que nous faisons avec les autres et donc indirectement, la perception que nous avons de notre propre vie et de nos accomplissements. Il est de la responsabilité de chacun et de chacune de choisir les comptes qui font du bien et ne pas hésiter à mettre en sourdine les comptes que nous ne voulons pas voir défiler dans notre feed. Cela nécessite de bien juger son état mental, de se connaître et de connaître ses limites».

Les thérapeutes sur Instagram permettent donc de faire la lumière sur ces sujets, mais Stella Tiendrebeogo est formelle et extrêmement vigilante: «En aucun cas, les conseils prodigués sur Instagram ne peuvent remplacer une thérapie avec un ou une psychologue, comme les podcasts, les livres, le yoga ou les événements sur l'estime de soi ne remplaceront jamais une thérapie. Une thérapie c'est un espace, une occasion de pouvoir se représenter, élaborer et dénouer des conflits psychiques rejoués dans la relation thérapeutique.»

En revanche, l'acte de suivre tous ces comptes parfois ludiques, parfois beaucoup plus professionnels est déjà un pas en avant selon elle. «Les psychologues postent parfois des citations qui peuvent être un premier pas vers une prise de conscience et pour certaines personnes, vers une thérapie. Suivre volontairement des comptes de professionnels de la santé mentale est un acte de self-care en soi. Cela veut dire qu'à un moment donné, une personne décide qu'elle veut voir apparaître dans son feed des images et des mots qui parlent d'elle, de son vécu ou de difficultés qu'elle peut rencontrer.»

De cette manière, leurs followers franchissent ensuite l'étape de la prise de rendez-vous pour une consultation psy. «Aussi, il m'arrive de réorienter les personnes vers d'autres thérapeutes ou de répondre à des questions comme: est-ce que j'ai besoin d'une thérapie? Quel spécialiste choisir? Comment je peux me préparer à ma première séance? Les séances de psychologue sont-elles remboursées?»

Féminismes, self-love et autres inspirations

Dans cette veine, l'un des milieux qui a le mieux compris qu'Instagram pouvait être un endroit bienveillant, en faisant fi des injonctions imposées par la société est le milieu militant, notamment féministe. Florence Fortuné, qui gère les réseaux sociaux de la newsletter Les Glorieuses, explique: «Étant moi-même atteinte d'un trouble de la personnalité borderline, je suis d'avis qu'on ne parlera jamais assez de l'importance du self-care et plus globalement de santé mentale, dans une société capitaliste où règne le culte de la performance.»

Chaque jour, elle partage des punchlines contre le patriarcat, des pensées de motivation, mais aussi des citations bienveillantes qui contredisent souvent les images véhiculées sur Instagram dont les femmes peuvent être les premières victimes. «Les femmes sont épuisées par le mythe de la femme parfaite qui veut qu'elles performent chaque aspect de leur vie et les activistes féministes sont épuisées. On commence –enfin– à parler de concepts tels que le burn-out militant ou la charge mentale et c'est, à mon sens, une bonne chose. Cela dit, va t-on réellement changer le monde en partageant des mèmes et des #InspirationalQuote? Je ne pense pas. Maintenant qu'on en parle, il est temps de passer à l'action et que des choses se mettent en place.»

Elle ajoute avoir été la première concernée par cette évolution, passant des comptes «d'influenceuses fit» à des comptes d'«influenceuses body positive» qui évoquent leur santé mentale sans détour: «Une bonne partie de ma construction féministe s'est faite sur ce réseau. Il y a tellement d'activistes géniales qui y parlent de santé mentale, d'acceptation de soi et de son identité... Encore plus que sur Twitter qui, selon moi, peut être potentiellement bien plus toxique. Tout dépend de l'utilisation que l'on en a.»

Aujourd'hui, on ne compte plus les comptes Instagram féministes qui font gonfler leur nombre d'abonné·es sur ces méthodes d'engagement autour de la positivité et de l'acceptation de soi jusqu'à ce qu'on ne sache plus vraiment si c'est par pure sincérité ou par ambition marketing. Comme le rappelle Florence Fortuné, «Je trouve ça formidable que l'on parle de santé mentale et de self-care, mais à mon sens des hashtags ne suffisent pas. Il faut profiter de cette ouverture pour provoquer des conversations autour de la santé mentale. Donnons des chiffres, des statistiques, parlons du burn-out chez les femmes, de la dépression chez les adolescentes et proposons des solutions. Sous le hashtag #SelfCare, on retrouve plus de 17 millions de publications. Des newsletters comme Girls Night In (dédiée entièrement au fait de rester chez soi) rencontrent beaucoup de succès. C'est un fait: le self-care fait vendre.»

Le self-care, la psychologie et la santé mentale intéressent et suscitent de l'attention, mais n'ont pas la même portée. «Les psychologues ne sont pas des influenceurs, et même dans leur positionnement sur les réseaux sociaux, doivent rester des thérapeutes, des professionnels. Ils doivent juste évoluer en même temps que cette ère numérique.» En concluant que l'avenir les invitera à se positionner et à investir ces milieux pour «protéger cette profession», car «il y a de tout: du vrai, du bon, comme du faux et du moins bon».

Jennifer Padjemi

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