Société / Monde

Exclure la prostitution du quartier rouge, un méfait de la gentrification d'Amsterdam

Temps de lecture : 7 min

Agnès, escorte indépendante et ancienne travailleuse du sexe à De Wallen, alerte sur les dangers pour sa profession et sur les faux prétextes qui motivent la maire d'Amsterdam, Femke Halsema.

D'après un sondage, 55% des travailleuses du sexe d'Amsterdam préfèreraient que les prises de vue soient interdites et 47% préfèreraient que la municipalité s'attaque aux comportements irrespectueux. Le Red Light Secrets, musée de le prostitution d'Amsterdam le 31 janvier 2014. | Koen van Weel / AFP / ANP 
D'après un sondage, 55% des travailleuses du sexe d'Amsterdam préfèreraient que les prises de vue soient interdites et 47% préfèreraient que la municipalité s'attaque aux comportements irrespectueux. Le Red Light Secrets, musée de le prostitution d'Amsterdam le 31 janvier 2014. | Koen van Weel / AFP / ANP 

Le mercredi 3 juillet dernier Femke Halsema, maire d'Amsterdam depuis 2018, a annoncé sa volonté ferme de mettre en place des mesures ayant pour but de transformer radicalement le quartier rouge de la capitale néerlandaise.

En ligne de mire de la bourgmestre se trouvent les célèbres vitrines depuis lesquelles des travailleuses du sexe font la promotion de leurs services. Elle explique que la ville «doit oser penser le quartier rouge sans prostitution».

Regrettant la situation des femmes qui travaillent dans ces vitrines, Femke Halsema a déploré que l'«on se moque d'elles, qu'on les insulte et qu'on les photographie contre leur consentement». «La nuisance ne vient pas des travailleuses du sexe elles-mêmes, explique Femke Halsema dans une interview pour un journal néerlandais. Elles sont devenues une attraction touristique qui attire un grand nombre de personnes qui viennent prendre des selfies là-bas. C'est dégradant. On ne peut pas soutenir ça.»

Femke Halsema justifie son combat contre les vitrines par le fait que «des trafics d'êtres humains ont lieu dans les parties les plus vieilles et les plus belles de notre ville». Elle explique toutefois ne pas souhaiter interdire le travail sexuel dans son intégralité et envisage quatre options:

  • La fermeture complète des vitrines du quartier rouge. Le travail sexuel pourra continuer dans leurs chambres, mais les personnes qui s'y consacrent ne devront jamais être visibles;
  • le déplacement contraint et forcé de cette activité à l'intérieur du quartier mais dans une nouvelle structure telle qu'une grande maison close modelée sur celles existant en Allemagne;
  • l'exclusion complète des personnes qui vivent de la vente de leurs prestations sexuelles du quartier rouge et leur déplacement vers une zone moins occupée, loin des zones touristiques;
  • la fermeture des vitrines et l'autorisation d'un plus grand nombre de lieux de travail fermés.

Têtes de gondole

La publicité de services sexuels depuis des vitrines en centre-ville est une spécificité qu'on ne retrouve nulle part ailleurs dans le monde qu'aux Pays-Bas et en Belgique. Ces box transparents ont un coût de location par période de travail. Les personnes qui payent pour y exercer leur commerce doivent attirer une clientèle en nombre suffisant chaque jour lors des sessions courtes afin de compenser.

Agnès est une travailleuse du sexe néerlandaise ayant travaillé jusqu'en 2001 à De Wallen (le quartier rouge d'Amsterdam). Elle exerce aujourd'hui comme escorte indépendante et s'implique beaucoup dans le militantisme pour les droits des travailleuses du sexe aux Pays-Bas.

D'après elle, le travail en vitrine requiert beaucoup de confiance en soi et exige d'être à l'aise avec le fait d'être observé, mais il peut être très avantageux si ces conditions sont réunies. Parmi les désavantages, elle cite la surveillance constante de la police et des opérateurs ainsi que l'obligation de s'enregistrer en tant que prostituée auprès de l'administration.

Cet élément contraignant est inhérent au système réglementariste des Pays-Bas concernant le travail sexuel. Avec les dangers qu'il implique: il peut pousser à la clandestinité les personnes qui vivent de la prostution et qui craignent d'être outées publiquement à cause du stigmate qui pèse encore lourdement sur elles et qui les prive de toute opportunité d'obtenir par la suite un emploi qui ne serait pas lié à l'industrie du sexe.

«Les clients me traitent comme un être humain, bien plus que lorsque j'étais serveuse dans un café.»
Agnès, escorte indépendante, ancienne travailleuse du sexe

Agnès conteste le lieu commun avancé par les abolitionnistes qui considèrent que ces personnes sont soit objectifiées soit traitées comme de vulgaires morceaux de viande: «Seuls les militants anti-prostitution nous décrivent comme de la viande en étalage. Nous ne sommes ni vendues ni consommées. Nous fournissons un service. Le contact visuel avec les clients nous permet de faire la publicité de ce service.»

L'escorte précise que «les clients, de manière générale, me traitent comme un être humain, bien plus que lorsque j'étais serveuse dans un café».

Concernant les touristes qui manquent de respect, Agnès estime que le problème ne nécessite pas des mesures coercitives aussi drastiques que celles que veut faire passer Femke Halsema: «Il y aura toujours des abrutis, c'est inévitable. Il suffit de les ignorer. La plupart des filles trouvent ça gênant, mais elles ne se laissent pas atteindre pour autant. [...] Les touristes qui t'importunent ou te fixent bêtement sont les mêmes qui reviennent la nuit pour dépenser leur argent avec toi. Ça fait partie du business.»

Projet 1012, exclusion et invisibilité

Les mesures proposées par la maire et la justification publique de lutte contre les trafics vont dans le sens du processus de gentrification du centre-ville d'Amsterdam qui tend à exclure les travailleuses du sexe commencé en 2009 avec le Projet 1012.

Ce projet consistait à utiliser l'argent des contribuables pour inciter les propriétaires des vitrines à les vendre à la municipalité. Entre son lancement et sa fermeture en 2018, ce sont 112 d'entre elles qui ont été fermées.

Agnès n'a pas de mots assez durs contre cette initiative: «Le Projet 1012 n'a jamais eu pour objectif de combattre les trafics ou les abus. Dès le départ la volonté affichée était d'“ajouter de la valeur au quartier”, de “se débarrasser d'activités à basse valeur économique” et de “nettoyer la saleté pour faire de la place pour les choses dont les résidents d'Amsterdam ont besoin”.»

«Par quel tour de passe-passe expulser les travailleuses du sexe pourrait “réduire” les crimes?»
Agnès, escorte indépendante, ancienne travailleuse du sexe

Pour elle, les arguments avancés au moment de la mis en place du projet étaient fallacieux: «Aucun effort n'a été fait pour aider les travailleuses du sexe, qu'elles aient subi des trafics ou non. Le seul but était de les retirer. Les arguments qui prétendaient lutter contre les trafics et le crime dont nous sommes victimes ont été ajoutés pour répondre aux critiques. Par quel tour de passe-passe expulser ces personnes pourrait “réduire” les crimes, ça, ça n'a jamais été expliqué.»

Agnès explique que la prévalence de femmes étrangères dans ce quartier ne permet en rien de conclure qu'elles ont été contraintes par la force à faire commerce de leur corps, à moins de considérer «que les femmes étrangères sont des victimes inhérentes parce qu'elles sont des petites étrangères faibles et sans voix».

Les chiffres qui circulent à propos du nombre de cas de trafics humains aux Pays-Bas doivent être soumis à caution, tant les manipulations sont nombreuses.

Des «solutions» contestées

D'après Red Light United, syndicat qui défend les personnes qui vivent du travail du sexe en vitrine à Amsterdam, pas moins de 93% des travailleuses de vitrine s'opposent aux plans de relocalisation dans une autre partie de la ville, et préfèrent travailler derrière des vitrines. D'après leur enquête auprès de 170 travailleuses du sexe du quartier rouge d'Amsterdam, 55% préfèreraient que les photos et vidéos soient interdites dans le quartier et 47% préfèreraient que la municipalité s'attaque plutôt aux comportements irrespectueux.

Soulignant que l'ensemble des propositions de Femke Halsema débouchent sur la fermeture des vitrines, Agnès explique que de telles mesures détruiraient l'essence même du travail, qui ne peut s'exercer sans attirer une clientèle qui circule dans la rue et qui n'ont pas nécessairement prévu d'acheter ce type de service.

Les mesures de la bourgmestre reviendrait à fragiliser les personnes qui vivent du commerce sexuel en les privant des moyens pour recruter leur clientèle: «Nous exclure de la rue pour nous entreposer dans une maison close géante créera une barrière pour les visiteurs occasionnels et éloignera de nombreux touristes, qui sont la principale source de revenus pour beaucoup de femmes. Créer un ghetto, peu importe le nombre d'espaces de travail supplémentaires, va encore une fois nous empêcher de travailler.»

D'après Cor van Dijk, président de la Ondernemersvereniging Oudezijds Achterbugwal qui représente les entreprises du quartier rouge, les problèmes de congestion sont le fait des précédents efforts de fermeture de vitrines: «De nombreuses vitrines ont été supprimées pour le projet 1012. Nous ne pensons pas qu'il y ait plus de touristes ces dernières années. Un nombre équivalent de personnes se retrouvent compressées dans une zone plus petite.»

Si tant est qu'il existe de vrais problèmes dans le quartier rouge, des mesures respectueuses abondent.

Agnès dénonce enfin le grave danger qu'impliquent ces mesures qui rejettent ce travail dans l'ombre: «Il a de nombreuses fois été démontré que les gens sont plus réticents à nuire aux personnes qu'ils peuvent voir et avec lesquelles ils peuvent parler, et qu'ils sont plus susceptibles de croire à des histoires folles à propos des personnes qui échappent à leur regard. C'est la raison pour laquelle la violence étatique contre les filles des vitrines fait couler de l'encre mais que le même acte de violence contre des personnes qui travaillent à l'intérieur n'obtient aucune couverture médiatique.»

Gageons que Femke Halsema saura écouter les travailleuses du sexe de vitrine du quartier rouge d'Amsterdam ainsi que les organisations qui les défendent avant de prendre une décision dont les conséquences pèseront lourdement sur leur quotidien. Si la nouvelle maire d'Amsterdam est honnête quand elle explique ses bonnes intentions ou quand elle dit reconnaître l'impact dévastateur qu'ont les mesures de criminalisation, alors il lui incombe d'abandonner ces idées d'exclusion et d'invisibilisation au profit de mesures moins drastiques et moins coercitives. Si tant est qu'il existe de vrais problèmes dans le quartier rouge d'Amsterdam, de telles mesures respectueuses des personnes concernées abondent.

Cela impliquerait toutefois de reconnaître et de faire confiance aux premièr·es concerné·es pour prendre les meilleures décisions concernant leur propre vie, ce qui ne semble pas beaucoup plus le cas aux Pays-Bas qu'en France, malgré un régime légal plus respectueux des droits individuels.

Edouard Hesse

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