Société

Soigner ses interactions sociales, l'atout bien-être en entreprise

Temps de lecture : 5 min

Les services RH devraient s'inspirer de la résonance caractérisée par une empathie propice à la coopération.

La résonance contribue à forger la vision d'une entreprise nourrie à l'éthique du care. | Free-Photos via Pixabay
La résonance contribue à forger la vision d'une entreprise nourrie à l'éthique du care. | Free-Photos via Pixabay

La thèse de l'ouvrage du philosophe et sociologue allemand qui est paru l'an passé, Résonance. Une sociologie de la relation au monde peut se résumer comme suit: Tout, dans la vie, dépend de la qualité de notre relation au monde, c'est-à-dire de la manière dont les sujets que nous sommes font l'expérience du monde et prennent position par rapport à lui, bref: de la qualité de notre appropriation du monde.

Cette expérience implique selon Hartmut Rosa une «capacité de résonance», c'est-à-dire «une faculté de sympathie et d'empathie [qui] crée et signale une demande d'interaction et de coopération». L'auteur soutient in fine que «l'intégralité ou l'échec des rapports au monde constitue le fondement d'une vie réussie ou ratée». La «vie bonne» serait ainsi «le résultat d'une relation au monde caractérisée par l'instauration et le maintien d'axes de résonance stables, grâce auxquels les sujets peuvent se sentir portés et protégés dans un monde accueillant et responsif».

Ainsi sommairement synthétisée (mais avec ses mots), la question de la résonance n'est pas sans échos dans la sphère managériale. Sans prétendre à les évoquer toutes, loin s'en faut, je voudrais esquisser une «vision» de l'entreprise comme lieu de résonance –en lien avec ce qui m'anime sur le sujet de l'éthique du care et de sa concrétisation en entreprise.

«Il était une fois une entreprise»

Il est intéressant de constater que dès l'introduction, Hartmut Rosa s'appuie sur des références et des personnages littéraires pour illustrer son propos. Dans le sillage de la position de Howard Samuel Becker pour qui les œuvres de fiction (mais pas seulement) peuvent tout autant que les travaux issus des sciences humaines et sociales rendre compte de notre monde, notre auteur prend donc le parti de recourir à ce type de détours, mobilise d'autres formes de représentations du monde, d'autres narrations.

Il est significatif d'observer, parmi les chef·fes d'entreprise (qui ont fondé ou cofondé leur société), combien cette dimension narrative est essentielle: ces personnes aiment raconter leur histoire à la première personne. Un récit qui donne sens et identité à l'objet social qu'ils ont créé et façonné. Elles ressentent un puissant besoin de se raconter à travers leurs réalisations, de raconter cette histoire avant d'en arriver au sujet qui est censé occuper les échanges. Cet «il était une fois une entreprise» tranche avec les histoires tronçonnées des grands groupes, fruits de fusions-acquisitions frénétiques au cours desquelles la lumière des origines s'est perdue.

À ces formes de narration s'ajoute toujours la question de l'empreinte, ce «désir de laisser une trace de son passage dans le monde et de marquer une différence par son existence [qui] se laisse aisément interpréter comme un désir de résonance. À travers les enfants, à travers les “œuvres”, le monde peut être amené à répondre à notre propre existence: celle-ci continue de vibrer même après la mort».

Des fils ténus de résonance relient des personnes à d'autres personnes dans le quotidien partagé du travail.

Les entreprises «de fondateur» ont donc ceci de particulier qu'elles mobilisent une forme singulière de résonance avec le monde. On est en droit de penser que les grandes entreprises ont parfois perdu cette forme de résonance. Il est symptomatique pour moi d'avoir assisté à une discussion autour de cette question lors d'une journée d'atelier avec un géant de la biopharmarcie: qui savait qui étaient exactement les trois scientifiques dont les patronymes composent aujourd'hui le nom de l'entreprise? qui pouvait dire ce qui distinguait l'entreprise (dans son histoire, ses innovations, ses valeurs, etc.) de ses concurrentes, au-delà des produits?

En l'occurence, l'absence de narration semblait troubler les personnes qui participaient aux ateliers –à l'inverse de la société UPSA dont une vaste frise au siège de l'entreprise raconte l'histoire et met en valeur les grandes réalisations au profit de la santé humaine. Si des axes de résonance existent, ce sont les fils ténus qui relient des personnes à d'autres personnes dans un quotidien partagé, celui du travail, et non une histoire qui «fait résonance» et permet ainsi de retisser une autre forme de relation au monde.

On peut alors se demander si peuvent se concrétiser pour ces grandes entreprises des «poches de résonance» via leurs fondations, via leurs démarches RSE, via aussi l'engagement sociétal de leurs effectifs (que le mécénat de compétence peut aider à traduire), afin que la relation au monde s'y joue dans un horizon plus vaste –répondant ainsi à la demande exprimée par les salarié·es.

Une «oasis de résonance»

La thèse de l'anthropologue Marc Augé est bien connue: «Les non-lieux, ce sont aussi bien les installations nécessaires à la circulation accélérée des personnes et des biens (voies rapides, échangeurs, aéroports) que les moyens de transport eux-mêmes ou les grands centres commerciaux.»

Or, à la manière d'une Annie Ernaux pour qui un centre commercial peut devenir le lieu d'une expérience authentique, «un grand rendez-vous humain» et même un lieu qui «atteint la dignité de sujet littéraire», pour Hartmut Rosa «même les fragments de monde tendanciellement inhospitaliers et hostiles tels que les déserts, les paysages enneigés ou les stations-service peuvent devenir, sous certaines conditions, de véritables oasis de résonance». Pour lui, ce qui compte n'est pas tant «le type d'activités [...] [que] l'attitude au monde et l'expérience du monde qu'elle implique», entreprises comprises –la résonance, en ce sens, peut s'éprouver dans les contextes les plus variés.

Le sociologue rappelle que l'entreprise reste un espace-temps ouvert sur les émotions et la convivialité.

S'il est vrai que «la qualité d'une communauté tout autant que la réussite ou l'échec de la vie individuelle pourrait peut-être se mesurer à la manière et à la fréquence avec laquelle on y rit et y pleure», alors l'entreprise, ce lieu de vie singulier dans lequel le «bien-être» des équipes et les services du quotidien (conciergerie, salles de sport, restauration, crèches, etc.) prennent une place de plus en plus importante («marque employeur» oblige), une entreprise où «l'on rit et où l'on pleure» tend à devenir le signe d'une entreprise où il fait «bon vivre» –toutes proportions gardées.

Le sociologue nous rappelle, d'une certaine manière, que l'entreprise demeure un espace-temps fondamentalement ouvert sur les émotions, les affects, les moments de convivialité, etc. Le personnel valorise cet espace-temps dans un monde où, écrit l'auteur, «la signification du travail comme sphère de résonance vitale pour les sujets modernes» s'impose comme une évidence –je partage pleinement cette vision.

En ce sens, le monde de l'entreprise peut être –ou ne pas être– une telle oasis. Les dirigeant·es peuvent alors s'inspirer de cette vision pour nourrir leurs politiques RH-RSE, leurs stratégies de marque employeur-expérience collaborateur ou encore leurs logiques de site (les lieux de vie des équipes). (Re)penser l'entreprise en ces termes ouvre à n'en pas douter des pistes de travail passionnantes.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

The Conversation

Benoît Meyronin

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