Monde / Culture

«Portée-la-Lumière», un précieux livre sur la Chine profonde

Temps de lecture : 5 min

Dans son livre, Jia Pingwa peint le quotidien de ces campagnes chinoises rythmées par les haines locales.

Si le gouvernement chinois tente d'imposer sa marque sur la campagne de Shaanxi, il n'y parvient pas toujours. | Parrumblefang rumblefang de Pixabay 
Si le gouvernement chinois tente d'imposer sa marque sur la campagne de Shaanxi, il n'y parvient pas toujours. | Parrumblefang rumblefang de Pixabay 

Bourg-des-Cerisiers se trouve au centre de la Chine, dans la province du Shaanxi. Le roman Portée-la-Lumière se situe dans le quotidien de cette petite ville, loin de la modernité des grandes métropoles du pays.

Dans cette région de moyenne montagne, où toutes sortes de traditions ancestrales persistent, la population est rurale et le plus souvent pauvre –ce qui ne l'empêche pas d'être remuante et dotée d'un solide bon sens.

Le personnage principal se fait appeler Portée-la-Lumière. Elle est fonctionnaire, jeune et belle. Son caractère alterne la joie de vivre et la mélancolie. Son quotidien est rythmé par les contacts qu'elle entretient avec sa hiérarchie. L'administration de la municipalité et le fonctionnement du Parti communiste local constituent son environnement.

L'objectif officiel, proclamé par le pouvoir à Pékin, vise à promouvoir la croissance économique tout en maintenant la stabilité sociale. Portée-la-Lumière manifeste un respect distancé à l'égard du maire et du secrétaire du Parti. Elle n'est pas dupe de leur priorité: grimper dans les instances de la province.

Ses vraies amitiés, Portée-la-Lumière a su les créer dans la population du bourg et des villages des environs. Elle pratique la gymnastique collective et matinale dans les rues de la ville. Le menu de ses repas dans de petits restaurants ou chez les habitant·es donne lieu à de savoureuses descriptions. Il lui arrive de s'isoler dans la campagne pour lire un livre. Elle est amoureuse d'un haut cadre du Parti et elle lui écrit régulièrement en racontant sa vie.

Le petit peuple

L'auteur, Jia Pingwa, est lui-même né au Shaanxi en 1952. Il vit à Xi'an, la capitale de cette province. En publiant Portée-la-Lumière, son intention a été de montrer comment, dans la Chine profonde, la stabilité sociale se maintient et parfois vacille. Il s'est inspiré de ce que lui a raconté une femme qui travaillait dans une municipalité du Shaanxi pour créer le personnage de Portée-la-Lumière.

Aux alentours de Bourg-des-Cerisiers, il y a une mine de charbon. Beaucoup de ceux et celles qui y travaillent abîment gravement leur santé. Portée-la-Lumière se bat pour que les malades de silicose obtiennent une indemnisation.

L'annonce de l'installation d'une grande usine de recyclage de batteries provoque à la fois satisfaction et méfiance: ne va-t-elle pas provoquer de la pollution? En tout cas, les travaux de terrassements amènent à découvrir dans les parois rocheuses des vestiges anciens et à les détruire aussitôt.

À côté de cela, on assiste au déroulement d'élections locales. Elles ont été instituées par Pékin pour désigner le maire de chaque village. Leur tenue donne lieu à des comptes-rendus désabusés des fonctionnaires locaux chargés de surveiller ces scrutins et qui n'arrivent pas toujours à faire que le candidat souhaité par le Parti l'emporte.

Jia Pingwa a, dans son enfance, vécu les injustices de la Révolution Culturelle. Son père était professeur et a été sévèrement mis en cause. Lui-même a dû interrompre ses études secondaires et est allé travailler cinq ans dans une ferme. Devenu écrivain, il s'intéresse de près aux protestations émises par le petit peuple des campagnes chinoises.

Dans le livre, des personnages souvent pittoresques réagissent à toutes sortes d'évènements. Il leur est arrivé de se soulever collectivement, comme lorsqu'ils se sont opposés au creusement d'un tunnel routier. Les gestionnaires affectés à Bourg-des-Cerisiers font apparaître un vocabulaire et une véritable langue de bois marxiste lorsqu'ils sont entre eux.

Mais pour l'essentiel, leur travail consiste à apaiser les conflits nombreux et parfois virulents entre individu·es. Une tâche à laquelle Portée-la-Lumière, qui dirige le service d'aménagement global consacre beaucoup de son temps avec humanité.

Des terres et des arbres fruitiers

Jia Pingwa a l'art de décrire un jeu constant entre les décisions autoritaires des responsables de la municipalité et leur crainte que des plaintes, en particulier collectives, aboutissent à les mettre en cause. Ce qui pourrait gravement nuire à la suite de leur carrière, d'où une répression parfois très ferme des protestations.

Mais toutes sortes de plaintes individuelles apparaissent. Certaines sont sympathiques et soutiennent une cause réelle. D'autres traduisent un besoin constant de râler. Il y a, par exemple, cette femme qui dépose constamment des requêtes «pour des bagatelles, comme si l'administration du bourg n'avait été mise en place que pour elle».

Beaucoup de conflits, à Bourg-les-Cerisiers, portent sur la possession des terres et des arbres fruitiers. Portée-la-Lumière et son adjointe Zhuzi s'emploient patiemment à régler des questions de délimitation de terrain.

Il arrive en tout cas qu'une personne, estimant avoir été mal indemnisée, se couche devant la porte de l'administration. Ou bien que Portée-la-Lumière ait à se rendre au chef-lieu du district afin de récupérer une protestataire qui réclame justice.

Le désordre causé par ce cas va jouer en défaveur de l'administration de Bourg-des-Cerisiers: les primes destinées aux fonctionnaires vont être supprimées.

En même temps, la modernité technique s'introduit dans la gestion du bourg. Les discussions avec le chef-lieu se déroulent en visio-conférence et il est mal vu qu'un responsable de Bourg-des-Cerisiers n'y assiste pas. Comme c'est parfois le cas de Portée-la-Lumière.

«Il y a à Bourg-des-Cerisiers des rivalités et des détestations profondes.»

Cependant, dans cette petite équipe municipale, les réprimandes des cadres sont aussi présentes que le sont les éclats de rire. Comme il convient constamment d'appliquer des changements administratifs décidés à Pékin, un fonctionnaire local en vient à dire: «Les réformes c'est comme le sommeil. On se tourne dans tous les sens pour trouver la bonne position et pouvoir s'endormir.»

Après une longue sécheresse, les pluies se déchaînent soudainement pendant quatre jours et provoquent des inondations. Les dégâts sont considérables mais, dans un rapport aussi prudent que possible, le responsable local du Parti communiste minimise fortement la douzaine de victimes en disant: «Il s'agit de rendre compte avec ingéniosité aux instances locales.» Portée-la-Lumière n'apprécie pas.

Loin de cette prudence affichée par les autorités, il y a à Bourg-des-Cerisiers des rivalités et des détestations profondes entre certains personnages. Elles finiront par éclater en une immense et terrible bagarre décrite avec force détails. Il est probable que ce genre d'évènements arrive quelques fois dans les campagnes chinoises. À Bourg-des-Cerisiers, les conséquences politiques apparaissent à la fin du livre.

Mésestimer la haine

Dans ce roman, il y a une liberté de ton et de propos que les autorités en charge de surveiller la littérature chinoise ont sans doute jugé difficile à censurer. D'autant que Jia Pingwa est membre de l'Assemblée nationale populaire du Shaanxi.

En tout cas, il publie un livre tous les deux ans et il est devenu un auteur connu en Chine. L'art perdu des fours anciens ou Le porteur de jeunes mariées se sont vendus chacun aux environs de 500.000 exemplaires. Il est probable que Portée-la-Lumière, qui est paru en Chine en 2015, a dépassé ce chiffre.

De plus, Jia Pingwa bénéficie d'une renommée hors de Chine. En 2013, Sylvie Bermann, qui était ambassadrice de France en Chine, l'a fait Chevalier de l'ordre des arts et des lettres.

Auparavant, en 1997, la version française de La capitale déchue a obtenu le Prix Femina. Geneviève Imbot-Bichet en était l'excellente traductrice, comme elle l'est pour Portée-la-Lumière.

Une idée parcourt cet ouvrage: c'est que, dans les provinces chinoises, le pouvoir s'y prend très mal pour mettre fin aux haines locales. Les mésestimer est une grave erreur, selon Jia Pingwa.

Les scènes finales du livre –que nous ne dévoileront pas– sont la résultante de ce qu'est la réalité des détestations accumulées dans cette petite ville de Bourg-des-Cerisiers. Ce qui arrive sur le plan administratif à Portée-la Lumière et à son adjointe est sans doute dans la logique du fonctionnement du système politique chinois.

Le Parti communiste a pour mission d'imposer sa marque sur la campagne chinoise. S'il n'y parvient pas toujours, c'est plus par sa faute que par celle du monde paysan. Jia Pingwa veut le montrer. C'est l'un des précieux enseignements de ce livre.

Portée-la-Lumière

de JIA PINGWA

La Cosmopolite STOCK

Paru le 17 octobre 2018

Prix : 27 euros

Richard Arzt Journaliste

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